CHAPITRE VIII
mon ignorance n'était pas feinte et que je n'avais pas eu l'intention de la traiter malhonnêtement ; et là-dessus il me fut révélé que la maladie, de quelque nature qu'elle fût, était considérée en Erewhon, comme immorale et criminelle au premier chef, et que même pour avoir pris froid, j'étais exposé à comparaître devant les magistrats et à m'entendre condamner à la prison pbur une longue période de temps. Cette déclaration eut pour effet de me rendre muet d'étonnement.
Je poursuivis la conversation aussi bien que me le permettait mon imparfaite connaissance de la langue, et j'aperçus confusément quelle était l'attitude d'Yram à l'égard des maladies ; mais même alors je ne la compris pas bien. D'ailleurs je n'avais encore aucune idée des autres extraordinaires perversions d'esprit qui existaient chez les Erewhoniens, mais avec lesquelles j'allais bientôt me familiariser. Aussi ne vais -je rien dire ce de qui se passa entre nous à cette occasion, sinon que nous fîmes la paix et qu'elle m'apporta en cachette un verre d'eau et d'alcool bien chaud avant de me coucher et un tas de couvertures supplémentaires, et que le lendemain matin j'étais guéri. Je ne me rappelle pas m être jamais débarrassé d'un rhume en moins de temps.
Cet incident m'expliqua bien des choses qui jusqu'alors m'avaient étonné. J'appris que les deux hommes qui avaient comparus devant les magistrats le jour de mon arrivée dans le pays, avaient été arrêtés pour mauvaise santé, et condamnés à une longue détention avec travaux forcés.
Ils étaient en train d'expier leur crime dans cette même prison, et le lieu où ils se promenaient était une cour séparée de mon jardin par le mur contre lequel je lançais mes balles. Cela m'expliquait les bruits de toux et les plaintes que j'avais souvent entendus derrière le mur. Il était haut et je n'avais pas osé y grimper dans la crainte d être vu du geôlier, qui aurait pu croire que j'essayais de m 'évader ; mais je m'étais souvent demandé quelle sorte de gens il y avait de l'autre côté, et j'avais voulu le demander au geôlier. Mais je le voyais rarement, et avec Yram j'avais bien d'autres sujets de conversation.
Un second mois passa vite, pendant lequel je fis tant de progrès dans la langue que je pouvais comprendre tout ce qu'on me disait et m exprimer avec assez d'aisance. Mon professeur déclara qu'il était émerveillé de mes progrès. J'eus grand soin de les attribuer à la peine qu'il s'était donnée et à l'admirable méthode selon laquelle il
m'expliquait tout ce qui me paraissait difficile. Ainsi nous devînmes très bons amis.
J'avais de plus en plus de visiteurs. Dans le nombre il y en avait, hommes et femmes, qui me charmaient infiniment par leur simplicité, leur manque absolu de vanité, leurs manières agréables et vives, et enfin, et surtout, par leur extrême beauté. 11 y en avait d'autres, moins bien élevés, mais quand même de bonne mine et d'un commerce agréable. D'autres enfin n'étaient que des poseurs.
Au bout du troisième mois, le geôlier et mon professeur vinrent ensemble me faire visite et me dirent que les instructions du Gouvernement étaient arrivées. Leur teneur était que, si ma conduite avait été satisfaisante et avait paru en général raisonnable, et si on ne pouvait avoir aucun soupçon touchant ma santé et ma vigueur corporelles ; et s'il était bien vrai que mes cheveux étaient blonds, mes yeux bleus et mon teint clair; il fallait m'envoyer immédiatement à la capitale pour que le Roi et la Reine pussent me voir et s'entretenir avec moi. Mais quand je serais là-bas, on me rendrait ma liberté, et je toucherais une pension suffisante pour mes besoins. Mon professeur me dit encore qu'un des plus grands négociants m'avait envoyé une invitation à descendre chez lui et à me considérer comme son hôte aussi longtemps que je voudrais.
« C'est un homme charmant ^\ poursuivit-il, « mais il a souffert terriblement d'une (il prononça un mot très long que je ne pus saisir tout à fait, mais qui était beaucoup plus long que « kleptomanie ») et il est à peine remis d'avoir escroqué d'une grosse somme d argent dans des circonstances particulièrement pénibles. Mais il est maintenant hors d'affaire, et les redresseurs disent que sa guérison a été véritablement merveilleuse. Je suis sûr que vous l'aimerez. »