‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 34 sur 126 · VERS LA CAPITALE · texte numérisé non relu

VERS LA CAPITALE

Sur ces mots le brave homme sortit de ma chambre avant que j'eusse trouvé le temps d'exprimer l'étonnement que me causait pareil langage dans la bouche de quelqu'un qui semblait être un membre respectable de la société. « D'avoir escroqué une grosse somme d'argent dans des circonstances particulièrement pénibles ! » m'écriai-je à part moi, « et me demander d'aller passer quelque temps chez lui ! Je n'en ferai rien ; ce serait me compromettre dès mon arrivée aux yeux de tous les honnêtes gens, et anéantir toutes^mes chances, soit de les convertir s'ils sont les tribus perdues d'Israël, soit de tirer d'eux un profit matériel s'ils ne les sont j:as ! Non, je feiai n'importe quoi plutôt que d'accepter cette invitation )\ Et quand je revis mon professeur je lui avouai que la proposition qu'il m'avait faite ne me disait rien qui vaille, et que je n'en voulais plus entendre parler. En effet, grâce à mon éducation et à l'exemple de mes parents et aussi, je l'espère, dans une certaine mesure, grâce à mon instinct inné, j'ai une aversion très sincère pour toutes les pratiques déloyales en matière d'argent, bien que personne n'ait plus que moi le respect de l'argent, pourvu qu'il soit honnêtement gagné.

Ma réponse le surprit grandement et il me dit que je serais bien sot de persister dans mon refus.

« M. Nosnibor, poursuivit-il, est un homme d'au moins 500.000 HP, » (en effet les Erewhoniens comptent et classent les hommes selon le nombre de livres qu'ils sont assez riches pour soulever et, d'une manière plus rapide, par chevaux-vapeur) ; « et il tient une table excellente. De plus, ses deux filles comptent parmi les plus belles femmes d'Erewhon ».

Tout cela, je l'avoue, ébranla fort ma résolution, et je demandai s il jouissait d'une certaine considération dans la meilleure société.

« Assurément «, me fut-il répondu ; « il est l'homme le plus haut placé de tout le pays. »

1^ Et il me dit qu'à la façon dont je m'exprimais on aurait pu croire que la personne qui m'offrait l'hospitalité avait eu la jaunisse ou une

EREWHON

pleurésie, ou qu'il avait eu des malheurs, et que je redoutais la contagion.

« Je ne crains pas beaucoup la contagion ^\ dis-je, perdant patience ;

mais j'ai quelque souci de ma réputation ; et lorsque je sais qu'un homme s'approprie injustement l'argent des autres, soyez certain que je me tiens aussi loin de lui qu'il m'est possible. S'il était malade ou pauvre... »

« Malade ou pauvre ! )^ interrompit le professeur, d'un air tout alarmé ; « voilà donc quelles sont vos notions sur les convenances sociales ! Vous voudriez fréquenter les plus bas criminels et cependant vous trouvez qu'une simple escroquerie constitue un obstacle à des relations amicales. Je ne vous comprends pas. ^>

« Mais moi-même je suis pauvre. »

« Vous l'étiez », dit-il ; « et vous étiez de ce fait passible d'un châtiment sévère. Et même, au conseil qui a été tenu pour examiner votie cas, ce fait a bien failli vous attirer ce que je considérerais moi-même comme une punition bien méritée » (car il se mettait en colère et je l'étais aussi), « mais la curiosité de la Reine était si grande, et elle avait un si pressant désir de vous voir, qu'elle a supplié le Roi et a obtenu qu'il vous pardonnât et vous octroyât une pension en considération de votre teint méritoire. C'est heureux pour vous qu'il n'ait pas entendu ce que vous venez de dire, car il aurait certainement supprimé la pension. »

Mon cœur se serra en entendant ces paroles. Je sentis à quel point ma position était difficile, et combien c'était mal à moi de heurter de front les usages établis. Je me tus pendant un moment, puis je dis que je serais heureux d'accepter l'invitation de l'escroc ; sur quoi mon professeur s'épanouit et me dit que j'étais un homme d'esprit. Mais j'étais fort mal à mon aise. Quand il eut quitté ma chambre, je songeai à la conversation que nous venions d'avoir, mais je n'en pus rien conclure, sinon qu'elle prouvait une perversion morale plus grande encore que celle que je m'étais attendu à trouver. Et cela m'accabla ; car je ne puis supporter d'avoir des rapports fréquents avec des gens qui pensent autrem.ent que moi. Toutes sortes d'idées passaient et repassaient dans ma tête. Je songeai à la cabane de mon maître, et à la place où je m'asseyais sur le flanc de ma montagne, et où j'avais eu pour la première fois l'idée folle d'explorer le pays. Il me semblait que des années et des années avaient passé depuis que j'avais commencé mon voyage.

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