‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 35 sur 126 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les aventures que j'avais eues pendant mon passage dans le défilé et au cours de mon voyage jusqu'ici me revinrent en mémoire et je pensai à Chowbok. Je me demandai ce que Chowbok leur avait dit de moi en rentrant. Ah certes, Chowbok avait bien fait de rentrer. 11 n'était pas beau ; il était même affreux ; et ça n'aurait pas bien marché pour lui, ici. Le crépuscule venait, et la pluie battait les vitres. Jamais je ne m'étais senti si malheureux, excepté pendant trois jours de mal de mer au commencement de ma traversée en venant d'Angleterre, Je restai assis à rêvasser, plongé dans une grande tristesse, jusqu'à ce qu'Yram parut avec une lumière et le souper. Elle aussi, pauvre enfant, était triste ; car elle avait appris que j'allais les quitter. Elle s'était figurée que je resterais toujours dans la ville, même après ma libération ; et je crois bien qu'elle s'était mis en tête de m'épouser, bien que je n'eusse jamais fait la moindre allusion à cela. Toutes ces choses : la conversation singulière et pénible que j'avais eue avec mon professeur, la solitude et l'abandon où je me trouvais, et la tristesse d'Yram, m'avaient plongé dans un accablement que je ne saurais décrire, et je demeurai en cet état jusqu'à ce que je me couchai et que le sommeil ferma mes paupières.

Au réveil, le lendemain matin, j'allais beaucoup mieux. Il était convenu que je partirais dans un véhicule qui viendrait me prendre vers onze heures, et l'idée que j'allais voir du nouveau me mit dans une joie que même la figure en larmes d'Yram put à peine gâter. Je l'embrassai bien des fois, l'assurai que nous nous re verrions, et que d'ici là, je ne cesserais pas de me souvenir de ses bontés. Je lui donnai deux des boutons de ma veste et une mèche de mes cheveux comme souvenirs, et pris en échange une riche boucle de sa belle chevelure ; puis, après lui avoir dit mille fois au revoir, si bien que je me sentais tout ému de sa grande douceur et de son chagrin, je m'arrachai à elle et descendis vers la calèche qui m'attendait. Comme je fus heureux quand tout cela fut fini et que la voiture m'emporta loin de sa vue ! Mais comme je l'aurais été davantage si la voiture avait pu m 'emporter loin de son cœur aussi ! Je prie le ciel qu'il en soit ainsi maintenant, et qu'elle se soit mariée, pour son bonheur, avec un homme de sa race, et qu'elle m'ait oublié !

Alors commença un long et ennuyeux voyage, dont j'épargnerais volontiers le récit au lecteur si j'en avais l'occasion. Mais qu'il se rassure, et c«la pour la bonne raison que j'eus les yeux bandés pendant la plus grande partie du trajet. Chaque matin on me mettait un bandeau

EREWHON

sur les yeux, qu'on ne m'enlevait qu'au soir en arrivant à l'auberge où nous devions passer la nuit. Nous voyagions lentement, bien que les routes fussent bonnes. Nous n'avions qu'un cheval, qui nous conduisait pendant toute la journée de voyage, du matin au soir, six heures de route environ, sans parler d'un repos de deux heures au milieu du jour. Je ne crois pas que nous ayons fait plus de cinquante à cinquante-cinq kilomètres par jour en moyenne. Chaque matin nous avions un nouveau cheval. Comme je l'ai déjà dit, je ne vis rien du pays. Tout ce que je sais c'est qu'il était plat et que plusieurs fois nous eûmes à traverser en bac de larges rivières. Les auberges étaient propres et confortables. Dans une ou deux des plus grandes villes elles étaient tout à fait luxueuses et la nourriture y était bonne et bien préparée. Partout je retrouvais la même grâce et la même beauté.

J'étais un grand objet de curiosité pour le public ; à tel point que le cocher me dit qu'il devait garder notre itinéraire secret, et quelquefois passer par des lieux qui n'étaient pas sur notre route directe, afin d'éviter la foule qui sans cela nous aurait attendus. Chaque matin ]e donnais audience, et je fus bientôt excédé d'avoir à dire cent fois les mêmes choses en réponse aux mêmes questions ; mais il était impossible d'en vouloir à des gens dont les manières étaient si charmantes. Pas une seule fois il ne m'interrogèrent sur ma santé, pas même pour me demander si le voyage me fatiguait ; mais leur première question était presque toujours pour savoir de quelle humeur j'étais, demande dont la naïveté m 'étonnait, jusqu'à ce que j'y fus habitué. Un jour, comme j'étais fatigué et que j'avais froid, et que j'étais las de dire et de redire toujours les mêmes choses, je me retournai brusquement vers celui qui m'interrogeait et lui dis que j'étais furieux et que je ne pouvais guère être de plus mauvaise humeur contre moimême et contre tout le monde que je l'étais en ce moment. A ma grande surprise, je reçus les plus aimables expressions de condoléances, et j'entendis qu'on se répétait, dans la salle, que j'étais en colère ; sur quoi les gens se mirent à m 'offrir de bonnes choses à sentir et à manger, et qui paraissaient bien avoir quelques propriétés adoucissantes pour l'humeur, car bientôt je me sentis plus gai, et à l'instant même on me félicita sur ma guérison.

Le lendemain matin deux ou trois personnes envoyèrent leurs domestiques à mon hôtel, avec des bonbons, pour me demander si j'étais bien remis de ma mauvaise humeur. En recevant les sucreries

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