CHAPITRE IX
je fus presque tenté de me mettre en colère tous les soirs ; mais les condoléances et les questions m*importunaient, et je trouvai qu'il m'était beaucoup plus commode de conserver mon tempérament naturel qui est en général assez égal.
Parmi mes visiteurs quelques-uns avaient reçu une éducation libérale dans les Collèges de Déraison, et avaient obtenu les plus hauts diplômes d'Hypothétique, science qui fait le fond de leurs études. Ces messieurs avaient depuis embrassé diverses carrières en province, et étaient devenus redresseurs, directeurs et caissiers de Banques Musicales, prêtres de la religion, que sais-je..., et, portant avec eux leur instruction, ils répandaient un levain de culture dans toute la nation. Naturellement je les interrogeai sur la plupart des choses qui m'avaient étonné depuis mon arrivée. Je leur demandai quel était l'objet et la signification des statues que j'avais vues sur le plateau au sommet du col. On me dit qu'elles dataient d'une époque très reculée et qu'il existait plusieurs autres groupes pareils dans le pays, mais que celui que j'avais en était le plus remarquable. Ils étaient d'origine religieuse et avaient été imaginés pour apaiser les dieux de la laideur et de la maladie. Dans les temps anciens, il avait été d'usage de faire des expéditions de l'autre côté des chaînes, et de capturer les plus laids des ancêtres de Chowbok qu'on pouvait trouver, afin de les égorger en présence de ces divinités et d'écarter, par ce moyen, la laideur et la maladie des Erewhoniens eux-mêmes. On avait fait courir le bruit (mais celui qui me donnait ces renseignements m'affirma que ce bruit était faux) que plusieurs siècles auparavant les Erewhoniens avaient même sacrifié certains de leurs propres compatriotes qui étaient laids ou malades, afin d'en faire des exemples. D ailleurs ces détestables usages avaient été abandonnés, et cela depuis longtemps. De même aussi, le culte des statues n'existait plus.
J'eus la curiosité de demander ce qu'on ferait à quelqu'un de la tribu de Chowbok s'il pénétrait en Erewhon. On me dit que personne ne le savait, attendu que ce cas ne s'était pas présenté depuis des siècles. Ils seraient trop laids pour qu'on les laissât en liberté ; mais pas assez pour tomber sous le coup de la loi. La faute qu'ils auraient commise en pénétrant en Erewhon serait morale ; mais l'art des redresseurs ne pourrait rien pour eux. Probablement, on les confierait à l'Hôpital des Ennuyeux Incurables, et on les ferait travailler à être ennuyés, pendant un nombre déterminé d'heures chaque jour, par les pensionnaires erewhoniens de l'hôpital, qui supportent très diffi-
EREWHON
cilement d'être ennuyés les uns par les autres, mais qui mourraient bientôt s'ils n'avaient personne à ennuyer : en somme on les garderait pour en faire des Ennuyés de profession. En apprenant cela, il me vint à l'esprit que les gens de la tribu de Chowbok avaient peutêtre entendu confusément parler du sort qui les attendrait en Erev^hon ; car l'horreur et l'épouvante de Chowbok avaient été trop grandes pour n'être inspirées que par la crainte d'être brûlé vif devant les statues.
Je les interrogeai aussi sur le Musée des vieilles machines et sur la cause du recul apparent de tous les arts, sciences et inventions ; et j'appris qu'il y avait environ quatre cents ans les sciences mécaniques étaient bien plus avancées que chez nous, et progressaient avec une rapidité prodigieuse, lorsqu'un des plus savants professeurs d'hypothétique écrivit un livre extraordinaire (dont j'ai l'intention de donner des extraits plus loin) où il prouvait que les machines finiraient par supplanter la race humaine et par acquérir une vitalité aussi différente de celle des animaux, et aussi supérieure à celle des animaux, que celle des animaux est différente de celle des végétaux et lui est supérieure. Ses raisonnements, ou plutôt ses déraisonnements, sur cette matière, furent si convaincants qu'il entraîna tout le pays dans son parti, et qu'on fit maison nette de toutes les machines dont l'invention ne remontait pas au delà des deux cent soixante-et-onze dernières années, limite qu'on parvint à fixer à la suite d'une série de compromis. Toute espèce de perfectionnements ou d'inventions furent strictement prohibés sous peine, pour l'inventeur, d'être considéré, au point de vue de la loi, comme atteint de fièvre typhoïde, ce qui est regardé comme le pire de tous les crimes.
C'est là le seul cas où ils ont confondu les maladies de l'esprit et celles du corps, et même dans ce cas ils ne le font que par une fiction légale reconnue comme telle.
L'affaire de ma montre me revint alors à l'esprit, et je témoignai de l'inquiétude ; mais ils me rassurèrent en m'affirmant qu'une faute de cette espèce était maintenant tellement rare que les lois pouvaient se permettre quelque indulgence à l'égard d'un étranger venu de si loin, surtout d'un étranger d'une telle intégrité (physique naturellement) et qui avait de si beaux cheveux blonds. De plus la montre était une vraie curiosité et allait être une précieuse acquisition pour le Musée de la capitale. C'est pourquoi, à leur avis, je n'avais pas besoin de me tourmenter à ce sujet.