‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 42 sur 126 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Il se fit aussitôt reconduire chez lui, annonça la chose à sa femme et à ses filles avec tous les ménagements possibles, et appela un des plus célèbres redresseurs du royaume en consultation avec le redresseur de la famille car le cas était certainement très grave. Quand le redresseur arriva, il lui raconta son histoire, et lui dit qu'il craignait que son sens moral ne fût définitivement corrompu.

Cet homme éminent le rassura par quelques paroles réconfortantes, et se mit en devoir de faire un diagnostic plus précis de la maladie. Il voulut se renseigner sur les parents de M. Nosnibor. Jouissaient-ils d'une bonne santé morale ? M. Nosnibor lui répondit qu'ils n'avaient jamais eu rien de bien grave ; mais que son grand-père maternel, à qui on trouvait qu'il ressemblait physiquement, avait été une parfaite fripouille, et avait fini ses jours à l'hôpital, tandis qu'un frère de son père, après avoir mené pendant des années une existence infâme, avait été guéri enfin par un philosophe d'une école nouvelle qui, à ce que je crus comprendre, était par rapport à l'ancienne école ce qu'est l'homéopathie par rapport à l'allopathie. En entendant cela le redresseur hocha la tête et répondit en riant que la guérison n'avait pu être due qu'à la Nature. Il posa encore quelques questions, puis il écrivit une ordonnance et s'en alla.

Je vis l'ordonnance. Elle prescrivait le versement, à l'Etat, d'une amende double de la somme détournée ; pas d'autre nourriture que du pain sec et du lait pendant six mois, et une bonne fustigation par mois pendant une année.

Je fus surpris de voir qu'aucune partie de l'amende ne devait être payée à la pauvre femme dont l'argent avait été détourné ; mais quand je voulus me renseigner là-dessus on me dit qu'elle aurait dû être poursuivie devant le Tribunal de la Confiance Mal Placée, si elle ne s'était pas tirée de ses griffes en mourant peu de temps après avoir découvert qu'elle était ruinée.

Quant à M. Nosnibor, il avait reçu sa onzième fustigation le jour de mon arrivée. Je le vis un peu plus tard ce même après-midi et il lui en cuisait encore ; mais il ne lui avait pas été possible d'interrompre le traitement prescrit par le redresseur, car les lois dites sanitaires d'Erewhon sont très sévères, et si le redresseur constatait que son ordonnance n'a pas été exécutée, le patient serait conduit dans un hôpital (comme on le fait pour les pauvres), et la chose se passerait bien "plus mal pour lui. C'est là ce qu'ordonne la loi, mais on n a jamais besoin de l'appliquer.

EREWHON

Une autre fois j'assistai à une entrevue de M. Nosnibor et du redresseur de la famille, qui était considéré comme capable de surveiller seul l'achèvement de la cure. Je fus frappé de voir avec quel tact il évita même la plus lointaine apparence de question sur la santé physique de son malade, bien que mon hôte eût le blanc des yeux un peu jaune, ce qui indiquait une tendance à l'excès de bile. Avoir paru remarquer cela aurait été une grosse faute de savoir-vivre professionnel. J'appris pourtant qu'un redresseur juge parfois bon de demander si son patient éprouve quelque léger trouble physique, lorsqu'il pense que cela peut lui être utile pour faire son diagnostic. Mais la plupart du temps on ne lui fait que des réponses fausses ou évasives, et il est forcé de se faiie, tant bien que mal, une opinion sur cette matière. Il paraît qu'il s'est trouvé des hommes sensés pour dire qu on devrait avouer à son redresseur, sous le sceau du secret, tout maiaise physique susceptible d'avoir une influence sur le mal moral dont on est atteint. Mais les gens répugnent naturellement à le faire, car il leur déplaît de se rabaisser dans l'estime du redresseur, dont 1 ignorance en matière médicale est du reste sans bornes. Pourtant j ai entendu dire qu'une dame avait eu l'audace d'avouer qu'une terrible attaque de mauvaise humeur et de caprices déraisonnables pour laquelle elle demandait un traitement, était peut-être le résultat d'une indisposition. « Il faut vaincre cela », lui dit le redresseur d'un ton aimable, mais ferme : « nous ne pouvons rien pour le corps de nos malades ; ces choses-là sont en dehors de notre compétence ; et je vous prie de ne m'en pas dire un mot de plus. » La dame fondit en larmes et promit en toute sincérité qu'elle ne serait jamais plus souffrante.

Mais revenons à M. Nosnibor. A mesure que l'après-midi s'avançait, de nombreux équipages amenèrent des visiteurs qui venaient savoir comment il avait supporté sa fustigation. Elle avait été rude, mais la sollicitude avec laquelle on venait de toute part prendre de ses nouvelles lui fit grand plaisir, et il m'affirma que les attentions dont ses amis l'avaient comblé pendant sa convalescence lui donnaient presque envie de recommencer à mal faire ; je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il plaisantait.

Pendant le reste de mon séjour dans le pays, M. Nosnibor ne cessa pas de s'occuper de ses affaires, et d'accroître considérablement ses biens, qui étaient déjà immenses ; mais pas une seule fois je n'entendis courir le moindre bruit qu'il fût retombé malade ou qu*il eût gagné

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