CHAPITRE X
de l'argent autrement que par les moyens les plus strictement honnêtes. Plus tard on me dit en confidence qu'il y avait lieu de penser que sa santé physique avait sérieusement souffert du traitement du redresseur, mais ses amis ne cherchèrent pas a en savoir trop long là-dessus, et quand il eut repris en main ses affaires, tout le monde fut d'accord pour trouver que M. Nosnibor avait bien assez souffert autrement pour qu'on pût fermer les yeux sur cette faute. Car les Erewhoniens sont d'avis que les maux physiques sont plus dignes d'indulgence dans la mesure où ils ont été provoqués par des causes étrangères à la constitution du malade. Par exemple, si un homme ruine sa santé par des excès de bonne chère ou de boisson, on regarde cela presque comme faisant partie du mal moral qui en a été la cause et on n'en tient pas grand compte ; mais on est sans pitié pour des maux tels que les fièvres, les catarrhes ou les maladies de poitrine, qui nous paraissent à nous entièrement indépendantes de l'âme et du caractère de l'individu qui en est atteint. Ils sont un petit peu plus indulgents à l'égard des maladies de l'enfance, telles que la rougeole, qui correspond chez eux à ce que nous appelons chez nous « jeter sa gourme » ; et ils les tiennent pour des fredaines pardonnables à condition qu'elles n'aient pas été trop fortes et qu'elles soient rachetées dans la suite par une guérison complète.
Il est à peine besoin de dire que le métier de redresseur demande une longue préparation spéciale. Il est bien juste en effet que quelqu'un qui prétend guérir une maladie morale la connaisse par expérience dans toutes ses manifestations. Les étudiants qui se destinent à la profession de redresseur sont obligés de consacrer certaines époques de l'année à la pratique de chaque vice à tour de rôle. C'est comme une sorte de devoir religieux. Ces époques sont appelées « jeûnes », et l'étudiant continue à s'y conformer jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'il est capable de vaincre en lui-même tous les vices les plus répandus, et qu'il peut par conséquent se fonder sur les résultats de sa propre expérience pour donner des conseils aux autres.
Ceux qui ont l'intention de se spécialiser plutôt que de faire du redressage général, se consacrent plus particulièrement à l'espèce de vice qu'ils auront à soigner chez leurs clients. Quelques-uns se sont vus forcés de continuer leurs études toute leur vie, et on cite certains philanthropes qui sont morts en victimes volontaires de l'ivrognerie, de la gloutonnerie, ou de toute autre forme de vice qu'ils avaient pu choisir pour objet de leurs investigations. Mais le plus grand nombre
EREWHON
n*ont pas à souffrir des excursions qu'ils font dans les différentes régions du vice qu'il est de leur devoir d'étudier.
En effet, les Erewhoniens pensent qu'une vertu sans mélange n'est pas chose dont il faille abuser. On m'a fait voir plus d'un cas dans lequel les vertus vraies ou supposées des parents avaient été châtiées dans les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième générations. Les redresseurs affirment que tout ce qu'on peut dire avec raison en faveur de la vertu, c'est qu'elle a un gros compte créditeur en banque, et qu'en somme il vaut beaucoup mieux être de son côté que contre elle. Mais ils allèguent que la fausse vertu court les rues et peut fort bien vous duper cruellement avant que vous l'ayez démasquée. Les hommes les meilleurs, disent-ils, sont ceux qui ne sont remarquables ni pour leurs vices ni pour leurs vertus. Je leur parlai des Deux Apprentis de Hogarth, le Paresseux et le Laborieux ; mais ils ne parurent pas trouver que l'apprenti laborieux fût un personnage très sympathique.