‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 44 sur 126 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

QUELQUES PROCÈS EREWHONIENS

En Eiewhon, comme dans les autres pays, il existe certains tribunaux qui connaissent de certains délits. Ainsi que je l'ai dit déjà, chez eux toute espèce d'infortune est tenue pour plus ou moins criminelle. Mais comme on peut distinguer plusieurs sortes d'infortunes, les Erewhoniens ont créé un tribunal spécial pour chacune des catégories sous lesquelles ils sont convenus de ranger ces différentes sortes.

Peu de temps après mon arrivée dans la capitale je pénétrai un jour dans la Cour des Deuils Privés, et je fus très intéressé et très peiné à la fois d'assister au procès d'un homme accusé d'avoir récemment perdu sa femme à laquelle il était tendrement attaché et qui l'avait laissé avec trois enfants dont l'aîné n'avait que trois ans.

L'argument sur lequel était basée la plaidoirie de son défenseur était que le prisonnier n'avait en réalité jamais aimé sa femme. Mais sa thèse fut réduite à néant : en effet, le procureur du roi fît venir témoin sur témoin qui tous déposèrent que ces époux ne vivaient que l'un pour l'autre ; et le prisonnier sanglota plusieurs fois lorsque les témoins rappelèrent des incidents qui lui remirent en mémoire toute l'étendue de la perte irréparable qu'il avait faite. Le jury, après une courte délibération, rendit un verdict afïirmatif entraînant la condamnation du prisonnier, mais il admit des circonstances atténuantes, eu égard au fait que peu de temps auparavant le coupable avait pris une forte assurance sur la vie de sa femme, et qu'on pouvait le considérer comme heureux, puisque la compagnie lui avait payé la somme entière sans faire de difficultés, bien qu'il n'eût versé que deux primes.

Je viens de dire que le jury déclara le prisonnier coupable. Or, quand le juge prononça la sentence, je fus frappé de l'entendre réprimander le défenseur du condamné pour avoir cité un ouvrage dans lequel la criminalité des infortunes analogues à celle du prisonnier était atténuée à tel point que toute la cour s'en montra indignée.

« Nous verrons paraître encore », dit le juge, « de ces livres malsains et subversifs jusqu'au jour où l'on considérera enfin comme un des axiomes de la morale que la chance est la seule chose qui soit digne

EREWHON

de la vénération des hommes. Jusqu'à quel point un homme a le droit d'être plus fortuné et par conséquent plus respectable que ses voisins, c'est une question qui a toujours été et qui sera toujours décidée en premier ressort par une espèce de marchandage et de compromis, et en dernier ressort par la violence ; mais, quoiqu'il en soit, la raison nous dit qu'on ne devrait permettre à personne de pousser l'infortune au delà de certaines limites très étroites. »

Puis, se tournant vers le prisonnier, le juge poursuivit : « Vous avez fait une grande perte. La Nature attache une sanction sévère à de tels crimes, et la loi humaine a le devoir de renforcer les décrets de la Nature. Si le jury n'avait pas admis des circonstances atténuantes je vous aurais condamné à six mois de travaux forcés. Cependant, je vais commuer cette sentence en une condamnation à trois mois, ou en une amende de vingt-cinq pour cent sur la somme que vous avez touchée de la compagnie d'assurances ».

Le prisonnier remercia le juge, et dit que, comme il n'avait personne qui pût s'occuper de ses enfants pendant qu'il serait en prison, il profiterait du choix que lui laissait la mansuétude de son juge, et paierait la somme qu'il avait fixée. Là-dessus on l'emmena.

L'affaire qui vint ensuite concernait un jeune homme, tout juste majeur, accusé d'avoir été dépouillé d'une grosse fortune, pendant sa minorité, par son tuteur qui était aussi un de ses plus proches parents. Il avait perdu son père de bonne heure, et c'était pour cette raison que son affaire venait devant la Cour des Deuils Privés. Le pauvre garçon, qui n'avait pas d'avocat, dit pour sa défense qu'il était jeune et sans expérience ; qu'il tremblait devant son tuteur, et qu'il n'avait eu personne pour lui donner des conseils désintéressés.

« Jeune homme », dit le juge avec sévérité, (^ ne nous dites pas de sottises. On n'a pas le droit d'être jeune et sans expérience, de trembler devant son tuteur, et de n'avoir personne de qui recevoir des conseils désintéressés. Et si, par de telles fautes, on outrage le sens moral de ses amis, il faut qu'on s'attende à en subir les conséquences. » Puis il donna au prisonnier l'ordre de faire des excuses à son tuteur et le condamna à recevoir douze coups de martinet.

Mais peut-être le lecteur pourra-t-il se faire une notion encore plus exacte du complet renversement d'idées qui existe chez ce peuple extraordinaire, si je lui raconte le procès public d'un homme accusé de phtisie pulmonaire, crime qui était, il n'y a pas encore très longtemps, puni de mort. Ce procès eut lieu plusieurs mois après mon installa-

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