‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 50 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

le traitait avec justice : il ne trouva pas extravagant que le juge lui dît qu'il devait être châtié, non pas tant parce que la sécurité de la société l'exigeait (encore que ce motif ne fût jamais perdu de vue), que parce qu'il n'était pas mieux né et n'avait pas été mieux élevé. Mais ceci me fit espérer qu'il souffrait moins qu'il n'eût souffert s'il avait vu les choses sous le même angle que moi. Et, après tout, la justice est chose relative.

Je puis noter ici que quelques années seulement avant mon arrivée à Erewhon, la façon dont les malades condamnés étaient traités était beaucoup plus cruelle qu'à présent, car on ne leur donnait aucun médicament, et les prisonniers étaient obligés de faire les travaux les plus pénibles par tous les temps, en sorte que beaucoup d'entre eux succombaient aux privations et aux fatigues qu'ils enduraient. On considérait que cela était bon par certains côtés, en ce sens que la nation avait d'autant moins à dépenser pour l'entretien de la classe criminellvS ; mais l'accroissement du bien-être avait amené un adoucissement de l'ancienne sévérité, et un âge plus sensible ne pouvait plus tolérer ce qui paraissait une rigueur excessive, même à 1 égard des plus coupables. De plus, on s'aperçut que les jurés condamnaient moins volontiers, et souvent la justice était frustrée parce qu'il n'y avait pas d'alternative entre ce qui était condamner virtuellement un homme a mort, et l'acquitter. On fit valoir aussi que la nation payait son excès de sévérité par des récidives, car ceux qui avaient été mis en prison pour des maladies sans gravité en sortaient souvent incurables ; et il y avait bien des probabilités pour que l'individu qui avait été condamné une première fois demeurât presque constamment à la charge de la nation.

Il y avait longtemps que ces abus étaient évidents et de notoriété publique ; mais les gens étaient trop indolents et trop indifférents à l'égard de souffrances qui n'étaient pas les leurs pour se remuer et s'efforcer de les abolir. Mais il se trouva enfin un réformateur bénévole qui consacra toute son existence à réaliser les changements nécessaires. Il divisa les maladies en trois classes : celles de la tête, celleâ du tronc et celles des membres ; et il obtint qu'un décret fut rendu selon lequel toutes les maladies de la tête, tant externes qu'internes, sont traitées par le laudanum ; celles du tronc par l'huile de ricin, et celles des membres inférieurs par un liniment composé d'eau et d'acide sulfurique à haute dose.

Sans doute, la classification n'était pas assez bien faite, et les temèdes

mal choisis ; mais c'est chose ardue que faire adopter une réforme, et il est nécessaire d'accoutumer les esprits au principe nouveau : et pour cela il faut commencer à enfoncer le coin par son bout le plus mince. Ne nous étonnons donc pas si chez un peuple aussi pratique il y a encore de la place pour quelque perfectionnement. La grande masse de la nation est satisfaite des conditions actuelles, et elle est persuadée que la façon dont elle traite les criminels ne laisse rien, ou presque rien, à désirer. Mais il existe une énergique minorité qui professe des opinions que l'on considère comme très avancées, et cette minorité n'est pas du tout disposée à se tenir pour satisfaite tant que le principe récemment admis n'aura pas été poussé plus loin.

J'eus assez de peine à découvrir quelles étaient les opinions de cette minorité, et les raisons sur lesquelles elle se fonde. Ils sont considérés avec horreur par la grande masse du public et on les tient pour des destructeurs de toute espèce de morale. D'autre part, ces mécontents affirment que la maladie est le résultat inévitable de certaines causes antécédentes qui, dans la grande majorité des cas, ne dépendent en rien de l'individu, et que par conséquent un homm.' n'est coupable d'être phtisique que de la même façon qu'un fruit est coupable d'être gâté. Sans doute, il faut bien rejeter le fruit et le mettre à part comme impropre à la consommation, et il faut bien mettre le phtisique en prison pour protéger ses concitoyens ; mais ces radicaux voudraient qu'on ne le punisse pas autrement qu'en le privant de sa liberté et en le soumettant à une étroite surveillance. Du moment qu'il serait mis dans l'impossibilité de nuire à la société, ils lui permettraient de se rendre utile en fournissant à cette société quoi que ce soit qu'il serait à même de lui fournir. S'il parvenait à gagner de l'argent par ce moyen, ils voulaient qu'on lui rendît le séjour de la prison aussi agréable que possible, et qu'on ne mît obstacle à sa liberté qu'autant qu'il le faudrait pour l'empêcher de s'enfuir ou d'aggraver son mal pendant son temps de prison. Mais ils convenaient qu'il fallait déduire de ses profits les frais de sa nourriture, de son logement, de sa surveillance, et la moitié de ceux de son procès. S'il était trop malade pour subvenir à son entretien dans la prison, on ne lui donnerait que de l'eau et du pain, et en très petite quantité.

Ces mécontents disent que la société est insensée de refuser de se laisser rendre service par un individu, uniquement parce que jusque-là il lui a fait tort ; et que s'opposer à faire travailler les classes malsaines c'est faire du protectionnisme déguisé. C'est vouloir faire

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