‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 51 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

monter le prix naturel cl*une denrée en interdisant de la produire à telles et telles personnes qui peuvent et qui veulent bien la produire ; par suite de quoi, tout le monde est obligé de la payer plus cher.

De plus, tant qu'un homme n'a pas été effectivement mis à mort, il est notre semblable, même s'il est un très vilain semblable. C'est pour une bonne part la faute des autres s'il est ce qu'il est ; ou, en d'autres termes, la société par laquelle il est condamné aujourd'hui est en partie responsable de sa faute. Ils prétendent qu'il n'y a pas à craindre que les maladies se répandent davantage sous ce nouveau régime ,* car, disent-ils : la perte de la liberté ; la surveillance ; les prélèvements considérables et forcés sur les profits du prisonnier ; l'usage très modéré des excitants (qui ne seraient permis qu'à ceux qui gagneraient de quoi en acheter, et permis en très petite quantité) ; le célibat obligatoire ; et par-dessus tout la perte de leur honneur aux yeux de leurs amis : tout cela constituait pour la société un système de défense aussi parfait, contre le relâchement de l'hygiène, que tous les procédés actuellement en vigueur. Par conséquent, concluent-ils, un condamné devrait, autant que possible, continuer d'exercer son métier ou sa profession dans sa prison, et si cela ne lui est pas possible, il devrait y gagner sa vie en se livrant au genre de travail qui s'en rapproche le plus. Mais si c'est un bourgeois qui n'a aucune profession, qu'il fasse de l'étoupe, ou qu'il écrive de la critique d'art pour un journal.

Ces gens-là disent encore que la plus grande partie des maladies qui existent dans leur pays viennent du traitement insensé qu'on leur applique. Ils croient que le mal physique est dans bien des cas aussi guérissable que les maladies morales qu'ils voient tous les jours guérir autour d'eux. Mais ils pensent qu'une grande réforme ne sera possible que quand les hommes apprendront à connaître plus exactement les causes qui produisent les anomalies physiologiques. Tant que les hommes seront traqués dès qu'on les sait malades, ils cacheront leurs maladies ; c'est le fait d'être traqué et non pas la peur du remède qui est la cause de cette dissimulation. Et si un homme savait que ses voisins accueilleront la nouvelle qu'il est malade comme un événement certes digne de pitié, mais qui n'est que le résultat nécessaire de causes antérieures, exactement comme s'il avait cambriolé une bijouterie et volé un collier de diamants, c'est-à-dire comme une chose qui aurait pu aussi bien leur arriver à eux-mêmes s'ils n'avaient pas eu la chance d'être mieux nés et mieux élevés ; et s'il savait aussi qu'une fois en prison il ne sera pas plus mal traité que l'exigent et la

EREWHON

protection de la société contre la contagion, et la guérison de son mal, on verrait les gens se constituer prisonniers dès qu'ils s'apercevraient qu'ils ont la petite -vérole, aussi volontiers qu'aujourd'hui ils vont trouver le redresseur dès qu'ils sentent qu'ils ont été sur le point de falsifier un testament ou d'enlever la femme de leur prochain.

Mais le principal argument des mécontents, et celui sur lequel ils comptent le plus, c'est celui de l'économie : car ils savent qu'ils obtiendront ces réformes plutôt en s 'adressant à la bourse des gens, qui contient généralement des choses qui leur appartiennent en propre, qu'à leurs têtes qui, la plupart du temps, ne contiennent guère que des biens empruntés ou volés ; et de plus ils croient que c'est la démonstration la plus rapide et la plus probante. Si l'on peiit, disent-ils, prouver qu'une certaine mesure est plus économique pour un pays, et cela sans parcimonie exagérée et sans accroître indirectement ses dépenses d'un autre côté, il devient bien difficile de démolir les arguments qui militent en faveur de l'adoption de cette mesure ; et ils pensent — à tort ou à raison, je ne saurais en juger, — que le traitement plus médical et plus humain des malades, en faveur duquel ils plaident, reviendrait à la longue moins cher à la nation. Mais je n'ai pas appris que ces réformateurs fussent opposés au traitement, par le martinet ou par la mort, de certaines formes exceptionnellement violentes de maladies. Et en effet ils ne voyaient aucun autre moyen qui valût celui-là pour les empêcher de se propager. Ils étaient donc d'avis qu'on fouettât et qu'on pendît, seulement ils souhaitaient qu'on le fît avec compassion.

Je me suis peut-être trop étendu sur des opinions qui n'ont aucun rapport possible avec les nôtres, et cependant je n'ai pas rapporté la dixième partie de tous les arguments que ces prétendus réformateurs firent valoir pour me convaincre. Mais j'ai l'impression d'avoir déjà trop abusé de l'attention du lecteur.

Page 1