LES IDÉES DES EREWHONIENS SUR LA MORT
Les Erewhoniens ont moins d'horreur pour la mort que pour la maladie. Si la mort est un crime, c*en est un qui échappe à la loi, laquelle, par conséquent, est muette sur ce sujet. Mais ils soutiennent que le plus grand nombre de ceux dont on dit qu'ils sont morts, ne sont jamais nés — du moins jamais nés à ce monde invisible de l'immortalité qui seul a de l'importance. En ce qui concerne ce monde-là ils ont coutume de dire que certains avortent avant même d'être entrés dans le monde visible ; et d'autres après y être entrés ; tandis qu'un très petit nombre naissent au monde invisible, la grande majorité des hommes et des femmes de la nation avortant avant d'y parvenir. Du reste ils ajoutent que cela n'a pas autant d'importance que nous croyons.
Quant à ce que nous appelons la mort, ils affirment qu'on a exagéré son importance. Le seul fait de savoir que nous mourrons un jour ne nous rend pas très malheureux. Aucun homme ni aucune femme ne pense à y échapper, et de cette façon personne n'est déçu. Nous ne nous en préoccupons pas beaucoup, même lorsque nous savons que nous n'avons plus longtemps à vivre. La seule chose qui nous affecterait sérieusement serait de savoir, ou plutôt de croire que nous savons, le moment précis où le coup nous frappera. Par bonheur personne ne peut jamais le savoir avec certitude, bien que beaucoup se tourmentent eux-mêmes en cherchant à le deviner. On dirait qu'il y a qu'il y a quelque part une puissance qui miséricordieusement nous empêche d'ajouter à la queue de la Mort cet aiguillon que nous y ajouterions si nous le pouvions ; puissance grâce à laquelle la mort, tout en ne cessant pas d'être un épouvantail, ne sera jamais, en quelques circonstances qu'on l'imagine, quelque chose de plus qu'un épouvantail.
Car, même si un homme est condamné à mourir dans huit jours, et ^i on l*enferme dans une prison dont il ne peut absolument pas
EREWHON
s*évacler, il aura toujours Tespolr qu*un sursis lui sera accordé avant la fin de la semaine. De plus, le feu peut se mettre à la prison et il a des chances de mourir sufïoqué, non plus par une corde, mais par de la simple fumée ordinaire ; ou bien il peut être frappé de la foudre pendant la promenade dans le préau. Quand est venu le matin du jour où le malheureux doit être pendu, il peut s*étrangler en déjeunant, ou mourir d'un arrêt du cœur avant que la trappe soit tombée. Et même lorsqu'elle tombe, il ne peut pas être tout à fait sûr qu'il va mourir, car il ne peut en être sûr que lorsque sa mort est un fait accompli ; et alors il sera trop tard pour qu'il découvre qu'après tout il devait mourir à l'heure fixée. C'est pourquoi les Erewhoniens tiennent que la mort, comme la vie, est une affaire dans laquelle on a plus de peur que de m.al.
Ils brûlent leurs morts, dont ils éparpillent les cendres sur un espace de terrain que le défunt a pu choisir lui-même. Nul n'a le droit de refuser cette hospitalité aux morts ; aussi choisit-on presque toujours un jardin ou un verger qu'on a connu et qu'on a aimé dans sa jeunesse. Les gens superstitieux croient que ceux dont les cendres sont éparpillées sur une terre deviennent dès lors les gardiens vigilants de cette terre ; et les vivants aiment à se dire qu'ils s'identifieront un jour avec tel ou tel lieu où ils ont été heureux jadis.
Ils n élèvent pas de monuments et ne composent pas d'épitaphes à leurs morts, bien que dans les temps anciens ils aient eu des coutumes funéraires très voisines des nôtres. Mais ils ont un usage qui revient à peu près au même, car l'instinct de garder le nom vivant après la mort du corps semble être commun à toute l'humanité. Ils se font donc faire, de leur vivant, des statues d'eux-mêmes, (du moins ceux qui en peuvent faire la dépense), et ils écrivent sur le socle des inscriptions qui sont souvent aussi mensongères que nos propres épitaphes, mais d'une autre façon : car ils n'hésitent pas à parler d'eux-mêmes comme de gens sujets à la colère, à la jalousie, à l'envie, etc., mais presque toujours ils étalent leurs prétentions à la beauté physique, qu'ils la possèdent ou non, et souvent aussi ils se vantent d'avoir une somme importante placée en rentes sur l'Etat. Quand on est laid, on ne pose pas pour sa propre statue, bien qu'elle porte votre nom. On fait poser à sa place le mieux fait de ses amis et c'est une des façons courantes de faire un compliment à quelqu'un que de le prier de poser pour votre statue. En général les femmes posent chacune pour la sienne, à cause de l'aversion naturelle qu'elles ont à admettre qu'une