CHAPITRE XIII
de leurs amies soit plus belle, mais elles s*attendent à ce que le sculpteur les idéalise. D'après ce qu'on me dit, je compris qu'on commence à trouver que la multitude de ces statues devient encombrante dans presque toutes les familles, et que cet usage ne tardera pas à disparaître.
D'ailleurs, c'est ce qui a déjà eu lieu, à la satisfaction de tout le monde, pour les statues des hommes célèbres, et on n'en trouve plus que trois dans toute la capitale. J'exprimcii la surprise que j'en éprouvais, et on me dit qu'environ cinq cents ans avant mon arrivée, la ville avait été tellement envahie par ces fléaux, qu'on ne pouvait plus s'y promener, et que les gens finissaient par perdre patience en voyant leur attention accaparée à tous les coins de rue par des objets qui, lorsqu'ils s'en étaient approchés, apparaissaient dénués de tout intérêt pour eux. La plupart de ces statues n'étaient que de pauvres tentatives pour faire en faveur d'un homme ou d'une femme ce qu'un empailleur fait avec plus de succès en faveur d'un chien, d'un oiseau, ou d'un brochet. La plupart du temps elles étaient imposées au public par quelque coterie qui essayait de se hausser elle-même en exaltant quelqu'un d'autre, et plus d'une fois elle n'avaient d'autre origine que le désir, chez quelque membre de la coterie, de trouver du travail pour un jeune sculpteur qui allait devenir son gendre. Des statues conçues dans de telles conditions ne pouvaient être que des monstres, et c'est de cette façon qu'elles sont forcément conçues dès que l'art de les faire est venu à se pratiquer sur une grande échelle. Je ne sais pourquoi, mais les plus nobles arts ne demeurent en leur perfection que très peu de temps. Ils atteignent vite à une hauteur d'où ils commencent à décliner, et une fois qu'ils ont commencé à décliner, il est regrettable qu'on ne puisse pas leur donner le coup de grâce ; car les arts sont comme des organismes vivants : mieux vaut qu'ils soient morts que mourants. Il n'y a pas moyen de rajeunir un art vieillissant ; il faut qu'il renaisse et recommence à grandir en partant de l'enfance comme un nouvel être, et qu'il travaille à son salut d'effort en effort, dans la crainte et le tremblement.
Les Erewhoniens d'il y a cinq cents ans ne savaient rien de tout cela ; et je ne crois pas qu'ils le comprennent même aujourd'hui. Ce qu'ils demandaient aux sculpteurs, c'était quelque chose d'aussi approchant que possible d'un homme empaillé mais dont la paille ne moisirait pas. Ils auraient dû avoir un établissement dans le genre de celui de notre Madame Tussaud, où les mannequins portent de
vrais habits, et dont la peau est peinte à l'imitation de la vie. Un tel musée aurait trouvé les ressources nécessaires à son entretien, car on aurait pu en faire payer l'entrée au public. Quoiqu'il en soit, ils avaient laissé leurs pauvres héros et héroïnes, glacés, barbouillés, incolores, se morfondre ça et là sur les places et aux carrefours, par tous les temps, et sans même essayer de faire de l'assainissement artistique, — car ils n'avaient pas pris de dispositions en vue de l'enlèvement hors de la voie publique et de l'enterrement de leurs œuvres d'art mortes, et n'avaient, si l'on peut dire, aucun système de drainage grâce auquel les statues qui auraient été suffisamment assimilées, de façon à faire partie du fonds esthétique de la vie nationale, pourraient être éliminées de son organisme. C'est pour cela qu'ils les élevaient d un cœur léger par obéissance pour le caquetage de leur coteries ; et eux et leurs enfants étaient obligés, trop souvent, de vivre en têteà-tête avec quelque nullité sonore dont la lâcheté avait coûté au pays des pertes incommensurables en argent et en hommes.
A la fin cet abus prit de telles proportions que le peuple s'insurgea et dans sa fureur aveugle brisa toutes les statues, les bonnes comme les mauvaises. Presque tout ce qui fut détruit était mauvais, mais quelques ouvrages étaient bons, et les sculpteurs d'à présent se tordent les mains devant quelques-uns des fragments qui ont été conservés dans les musées des différentes villes du royaume. Pendant deux siècles environ il ne se fit pas une seule statue dans toute l'étendue du pays ; mais le besoin instinctif d'avoir des hommes et des femmes empaillés fut si puissant qu'à la fin les gens se mirent à essayer d'en refaire. Ne sachant pas comment s'y prendre, et sans académies qui pussent les égarer, les premiers sculpteurs de cette période trouvèrent tout par eux-mêmes, et produisirent encore une fois des œuvres qui étaient pleines d'intérêt, de sorte qu'en deux ou trois générations ils atteignirent une perfection presque comparable à celle d'il y avait plusieurs siècles.
Là-dessus, les maux anciens sévirent de nouveau. Les sculpteurs furent payés cher. L'art devint un commerce. Des écoles furent fondées qui prétendirent vendre pour de l'argent le saint esprit de l'art. De toutes parts des élèves vinrent l'acheter, dans l'espoir de le revendre plus tard, et ils furent frappés d'aveuglement en punition du péché de ceux qui les avaient envoyés. Un second soulèvement des iconoclastes n'aurait certainement pas tardé à se produire, sans la prévoyance d'un homme d'état, qui réussit à faire passer une loi