CHAPITRE XIII
orçlonnant qu'aucune statue de quelque homme ou femme célèbre que ce fût, ne devait subsister pendant plus de cinquante ans, à moins qu'au bout de ce temps un jury de vingt-quatre membres pris au hasard dans la rue ne décidât qu'on dût la laisser subsister pendant cinquante autres années. Au bout de chaque période de cinquante ans, cette remise en question devait se répéter, et s'il n'y avait pas une majorité de dix-huit voix en faveur du maintien de la statue, on devait la détruire.
Peut-être aurait-il été plus simple d'interdire d'élever aucune statue à quelque homme ou femme célèbre que ce fût avant que cent ans au moins se fussent écoulés depuis leur mort ; et même alors il aurait fallu exiger qu'on remît en question les titres du défunt et les mérites de la statue tous les cinquante ans ; mais l'application de la loi eut des résultats qui, dans l'ensemble, furent satisfaisants. En effet, en premier lieu beaucoup de statues publiques qui sous l'ancien système auraient été décernées aux défunts illustres ne furent pas commandées lorsqu'on sut qu'elles avaient bien des chances d'être détruites au bout de cinquante ans ; et en second lieu, les sculpteurs, sachant que leur ouvrage durerait si peu, le bâclaient à tel point que sa mauvaise qualité choquait les yeux des gens même les moins cultivés. De là vint que bientôt les souscripteurs prirent l'habitude de verser leur argent au sculpteur, pour la statue de leurs hommes d'état défunts à condition qu'il ne la ferait pas. De cette façon, ils rendaient au mort l'hommage de leur respect ; les sculpteurs de profession n'étaient pas mis à l'amende, et le reste du public n'avait à souffrir aucune incommodité.
On me dit pourtant que cet usage est en train de donner naissance à un nouvel abus. En effet la concurrence pour obtenir la commande de ne pas faire une statue est si vive qu'on cite des sculpteurs qui se sont arrangés d'avance avec les souscripteurs pour leur rendre une bonne partie de la somme versée. Mais les transactions de ce genre sont toujours clandestines. On insère dans le pavé, à l'endroit où la statue se serait dressée, une petite inscription qui informe le passant que telle statue a été commandée pour telle ou telle personne, homme ou femme, mais que le sculpteur n'a pas encore pu l'achever. On n'a pas voté de loi pour prohiber les statues destinées à la consommation des particuliers, mais, comme je l'ç^i dit, cet usage tend è disparaître.
Pour en revenir aux coutumes funéraires d'Erewhon, il en est une
EREWHON
que je ne peux guère passer sous silence. Lorsque quelqu'un meurt, les amis de la famille n'écrivent pas de lettres de condoléances, pas plus qu'ils n'assistent à l'éparpillement des cendres, et ils ne portent pas non plus le deuil ; mais ils envoient de petites boîtes remplies de larmes artificielles, avec le nom de l'envoyeur élégamment peint sur le couvercle. Le nombre des larmes varie de deux à quinze ou seize, selon le degré d'intimité ou de parenté ; et c'est quelquefois pour les gens une question d'étiquette très délicate que de déterminer le nombre de larmes qu'ils doivent envoyer. Si singulier que cela paraisse, on fait grand cas de cette attention, et on éprouve un vif mécontentement lorsque les gens de la part de qui on l'attendait l'omettent. Dans les temps anciens ces larmes étaient collées avec du taffetas gommé sur les joues des parents et amis du défunt, et on les portait en public pendant quelques mois après la mort d'un parent. Plus tard on les relégua sur le chapeau. De nos jours on ne les porte plus.
Ils considèrent la naissance d'un enfant comme un sujet pénible sur lequel il est plus charitable de ne pas insister. La maladie de la mère est tenue soigneusement cachée jusqu'à ce que l'obligation de signer l'acte de naissance (dont j'aurai à parler plus loin) rende impossible de garder le secret plus longtemps ; et pendant plusieurs mois avant l'événement la famille vit dans la retraite et ne voit presque personne. Une fois que la faute a été commise et qu'elle est devenue irréparable, l'universel manque de logique fait qu'on l'excuse : car l'illogisme, cette miséricordieuse précaution de la nature, ce tampon contre les heurts violents, ce frottement qui dérange nos calculs mais sans lequel l'existence serait intolérable, cette gloire suprême du génie inventif de l'homme grâce à quoi nous pouvons à la fois voir et être aveugle dans le même instant, cette bienheureuse contradiction, existe en Erewhon comme ailleurs ; et, bien que les moralistes les plus sévères aient soutenu que c'est mal pour une femme que d'avoir des enfants, puisqu'il est mal de souffrir, même pour qu'il en résulte un bien, — malgré tout, la force majeure du cas fait que tout le monde préfère passer les événements de ce genre sous silence, et qu'on fait comm.e s'ils n'existaient pas, excepté dans des cas assez flagrants pour s'imposer à l'attention du public. Ces cas sont l'objet de la réprobation universelle et si l'on croit que l'accouchement a été dangereux^'^et difficile, il est à peu près impossible, pour la mère, de reprendre la situation sociale qu'elle avait auparavant.