CHAPITRE QUATORZIÈME
MAHAINA
Je continuais à résider chez les Nosnibor. Au bout de quelques jours M. Nosnibor ne se sentit plus de sa fustigation, et il se frottait les mains en songeant que la prochaine serait la dernière. Je lui dis que je trouvais qu'il ne paraissait guère en avoir besoin à présent ; mais il me répondit qu'il valait mieux mettre le plus de chances possibles de son côté et qu'il irait jusqu'à la douzaine. Il s'occupait de ses affaires comme d'habitude, et j'appris que jamais il n'avait été plus riche, en dépit de la forte amende qu'il avait payée. Il ne pouvait pas me consacrer beaucoup de temps dans la journée, car c'était un de ces hommes précieux qui sont payés non pas à l'année, ni au mois, ni à la semaine ou a la journée, mais à la minute. Mais sa femme et ses filles s'occupaient beaucoup de moi et me présentaient à leurs amies qui venaient en foule me faire visite.
Au nombre de ces personnes il y avait une dame nommée Mahaïna. Zuîora, l'aînée des filles de mon hôte, courut à elle et l'embrassa dès qu'elle fut entrée dans le salon, tout en lui demandant avec tendresse comment allait sa « pauvre ivrognerie ». Mahaïna répondit qu'elle n'allait pas mieux ; cette ivrognerie faisait son martyre, et il n'y avait que son excellente santé qui pût la consoler dans son malheur.
Là dessus les autres dames s'en mêlèrent et offrirent leur sympathie et les infaillibles conseils qu'elles avaient toujours en réserve pour toutes les maladies morales. Elles vantèrent leur redresseur et critiquèrent celui de Mahaïna. M"^^ Nosnibor avait une recette favorite, mais je ne compris pas très bien en quoi elle consistait. J'entendais les mots : « absolument certaine que le désir de boire disparaîtra lorsque la formule aura été répétée... c'est cette certitude qui est tout... bien loin de déprécier une ferme résolution de ne plus jamais prendre d'alcool... trop souvent sans résultat... cette formule assure la guérison » (ceci prononcé avec une grande énergie). « ...forme prescrite... entière conviction... » Ensuite la conversation devint plus intelligible, et continua pendant longtemps. Je mettrais le lecteur et moi-même dans une grande perplexité, si j'essayais de reproduire la singulière aberra-