CHAPITRE XIV
tîon de tous leurs propos. Qu'il me suffise de dire qu'au bout d*un certain temps l'entrevue prit fin, et que Mahaïna se retira après avoir reçu les embrassements affectueux de toutes les dames. Je m'étais tenu à l'écart aussitôt après avoir été présenté, car Mahaïna ne me plaisait guère et cette conversation m'horripilait. Quand elle s'en alla je fus un peu consolé par les réflexions que provoqua son départ.
D'abord ces dames se mirent à faire son éloge, avec modération. Elle était ceci et cela et tout ce que vous voudrez ; si bien que, mon aversion pour elle augmentant à chaque parole que j'entendais, je demandai Comment il se faisait que les redresseurs n'eussent pu la guérir comme ils avaient guéri M. Nosnibor.
Lorsque je posai cette question, le visage de M°^® Nosnibor prit, une seconde, une certaine expression qui me parut signifier qu'elle ne regardait pas le cas de Mahaïna comme absolument du ressort des redresseurs. Un soupçon me vint soudain que peut-être la pauvre femme ne buvait pas du tout. Je compris que je n'aurais pas dû poser de question ; mais il me fut impossible de me retenir, et je demandai carrément si oui ou non elle buvait.
— Nul d'entre nous ne peut formuler de jugement sur l'état d'autruî », dit M*^^^ Nosnibor d'un ton grave, charitablement, en regardant du côté de Zulora.
« Oh maman », répondit Zulora, en feignant de se fâcher un peu, mais bien contente de pouvoir lâcher ce qu'elle brûlait d'envie d'insinuer ; « je n'en crois pas un mot. Ce qu'elle a, c'est qu'elle ne digère pas bien. Je me rappelle, quand j'ai passé tout un mois chez eux l'été dernier, qu'elle n'a pas une seule fois, j'en suis sûre, pris une seule goutte de vin ou d'alcool. La vérité, c'est que Mahaïna, qui n'a pas de santé, fait semblant de s'enivrer pour que ses amis la traitent avec une indulgence qu'elle ne mérite pas. Elle n'est pas assez forte pour faire ses exercices de callisthénie, et elle sait qu'on l'obligerait à les faire si elle n'invoquait pas des causes morales pour justifier son incapacité ». Là-dessus la sœur cadette, qui se montrait toujours bonne et compatissante, dit qu'elle croyait bien que Mahaïna se grisait de temps en temps» « Je pense aussi », ajouta-t-elle, « qu'elle prend quelquefois du jus de pavots ».
« Bon, c'est possible alors, qu'elle s'enivre de temps à autre », dit Zulora; « mais, pour cacher sa mauvaise santé, elle voudrait nous faire croire qu'elle s'enivre encore bien plus souvent ».
Et elles Continuèrent pendant plus d'une demi-heure à débattre la
EREWHON
question de savoir jusqu'à quel point l'intempérance de l'amie qui sortait de chez elle était vraie ou simulée. De temps en temps elles se trouvaient d'accord pour prononcer quelques banalités charitables, et prétendaient qu'elles étaient toutes d'avis que Mahaïna était une personne dont la santé physique aurait été excellente si sa malheureuse impuissance à s'empêcher do trop boire ne la minait pas. Mais dès que cela paraissait bien établi, elles commençaient à se sentir mal à leur aise jusqu'à ce qu'elles eussent défait tout leur ouvrage et laissé planer une grave accusation sur la constitution physique de leur amie. A la fin, voyant, que la discussion avait pris l'allure d'un cyclone, d'une tempête circulaire tournoyant sans fin sur soi-même, si bien qu'on en arrivait à ne plus savoir où elle commençait ni où elle finissait, je trouvai quelque prétexte poui excuser mon brusque départ et me retirai dans ma chambre.
Là, du moins, j'étais seul, mais en vérité bien attristé. Ainsi donc, je me trouvais parmi des gens qui, en dépit de leur haute civilisation et de leurs nombreuses qualités, avaient été tellement pervertis par les idées fausses qu'on leur inculquait dès l'enfance de génération en génération, qu'il était impossible de concevoir comment ils pourraient jamais s'en affranchir. Ne trouverais-je rien à leur dire qui pût leur faire comprendre que la constitution physique d'un individu est une chose sur laquelle cet individu n'a pu avoir, au moins au début, aucune influence ; tandis que l'esprit est quelque chose de tout différent, capable d'être recréé et dirigé selon le bon plaisir de son possesseur? Ne pourrais- je jamais les amener à voir que, tandis que les habitudes de l'esprit et les plis du caractère sont entièrement indépendants de la force mentale originelle et de l'éducation première, le corps, lui, est à tel point la lésultante de l'hérédité et des circonstances, qu'aucun châtiment ne devrait être infligé pour cause de mauvaise santé, si ce n'est comme mesure de protection contre la contagion ; et que, même dans les cas ou un châtiment serait nécessaire, il devrait être accompagné de compassion? Certainement, si l'infortunée Mahaïna savait qu'elle pouvait avouer sa débilité physique sans crainte d'être méprisée à cause de ses infirmités, et s'il y avait des médecins à qui elle pût franchement exposer son cas, ce n'est pas la crainte d'avoir à prendre des médicaments d'un goût désagréable qui l'empêcherait de le faire. Il se pouvait que sa maladie fût incurable, (car j'en avais entendu assez pour être convaincu que son ivrognerie n'était qu'une feinte, et qu'elle ne faisait d'excès d'aucune sorte), eh bien, dans ce cas, elle pouvait