CHAPITRE XIV
être avec justice soumise à quelques désagréments et peut-être même à un peu de contrainte ; mais comment savoir si elle était guérissable ou non, avant le jour où il lui serait possible de confesser franchement ce qu'elle éprouvait, au lieu d'être obligée de le cacher? Dans leur ardeur à extirper la maladie, ces gens-là dépassaient leur but. Car le monde était devenu si habile à dissimuler ; ils fardaient leur visage avec un art si consommé ; ils savaient réparer l'outrage des ans et les effets de l'infortune avec tant d'adresse et de f eintise, qu'il était vrai ment impossible de dire si quelqu'un était bien portant ou malade, a moins de le connaître mtimement depuis des mois, ou des années. Même les plus clairvoyants y étaient constamment trompés et souvent il se faisait des mariages dont les suites étaient déplorables, à cause de l'art avec lequel des infirmités avaient été cachées.
Il me semblait à moi que le premier pas à faire pour guérir une maladie devait être d'en parler aux proches parents et aux amis du malade. Si quelqu'un avait la migraine, il aurait dû pouvoir le dire tout de suite, sans y insister trop, et se retirer dans sa chambre pour prendre un cachet, sans que tout le monde prît des figures d'enterrement et que leurs larmes se missent à couler. Dans les circonstances actuelles, il suffisait de murmurer que quelqu'un était sujet aux maux de tête pour qu'aussitôt toutes les personnes présentes fissent comme si aucune d'entre elles n'eût jamais eu la migraine de toute sa vie. Il est vrai que les migraines étaient rares, car, grâce à la sévérité avec laquelle les maladies étaient traitées dans leur pays, les Erewhoniens étaient les gens les plus sains et les mieux bâtis qu'on puisse imaginer ; pourtant, même les meilleurs d'entre eux étaient sujets à des indispositions passagères, et n'y il avait guère de famille qui n'eût pas quelque secret honteux : une boîte à remèdes bien cachée au fond d'un placard.