LES BANQUES MUSICALES
En rentrant au salon, je vis que le torrent déchaîné à propos de Mahaïna avait fini de couler. Les dames rangeaient leur ouvrage et se disposaient à sortir. Je leur demandai où elles allaient. Elles répondirent avec une certain air de réserve qu'elles allaient à la banque chercher de l'argent.
J'étais depuis assez longtemps en Erewhon pour savoir que les affaires commerciales y étaient conduites d'après une méthode toute différente de la nôtre ; mais jusqu'à présent je n'en connaissais pas grand'chose, sinon qu'ils avaient deux systèmes commerciaux distincts, dont l'un intéressait l'imagination beaucoup plus vivement que ne l'intéresse aucun des modes de transaction auxquels nous sommes accoutumés en Europe. En effet les banques établies sur ce système sont ornées de la manière la plus somptueuse et toutes les opérations commerciales s'y font en musique, ce qui leur vaut le nom de Banques Musicales, encore que leur musique soit un supplice pour des oreilles européennes.
Quant au système lui-même, je ne l'ai jamais compris, et je ne le comprends pas encore. Ils possèdent un code qui a trait à ce système, et je ne doute pas qu'ils ne le comprennent, mais nul étranger ne peut espérer le comprendre. Toutes les règles s'y confondent ou s'y contredisent comme dans une grammaire infiniment compliquée, ou comme dans la prononciation chinoise où, paraît-il, le plus léger changement d'accentuation ou de ton modifie le sens de toute une phrase. Et tout ce qu'il y a d'incohérent dans la description que je vais faire, il faut l'attribuer à ce que je ne suis jamais parvenu à comprendre parfaitement de quoi il s'agissait.
Toutefois, d'après les données certaines que j'ai pu recueillir, j'ai su qu'ils ont deux espèces distinctes de monnaie légale ; chacune sous le contrôle des banques qui l'émettent et des codes de commerce qui en réglementent le cours. L'une de ces organisations (celle des Banques Musicales) était considérée comme l'Organisation par excellence, et comme celle d'où sortait la monnaie qui aurait dû servir à toutes les