‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 60 sur 126 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

transactions financières. Et en effet j'ai vu que tous ceux qui désiraient passer pour des gens respectables avaient quelques fonds plus ou moins considérables placés dans ces banques. Mais d'autre part, s'il est quelque chose dont je sois plus particulièrement certain, c'est que les fonds amsi placés n'avaient aucune valeur commerciale positive en dehors de l'encemte de ces banques ; et je sais que les directeurs et les caissiers des Banques Musicales n'étaient pas payés avec leur propre monnaie. M. Nosnibor allait quelquefois à ces banques, ou plutôt à la grande Banque centrale de la capitale, mais il n'y allait pas très souvent. Il était un des piliers d'une des banques de l'autre organisation, tout en tenant aussi, je crois, un petit emploi honorifique dans les Musicales. En général il laissait les dames de sa famille y aller seules. C'était du reste ce qui avait lieu dans la plupart des familles, excepté dans les occasions solennelles. Il y avait longtemps que je souhaitais mieux connaître cette étrange organisation, et j'avais le plus vif désir d'accompagner la femme et les filles de mon hôte. Je les avais vues sortir presque tous les matins depuis mon arrivée et 3 avais remarqué qu'elles tenaient leur porte-monnaie à la main, non pas précisément avec ostentation, mais de façon à ce que ceux qui les rencontreraient vissent où elles allaient. Jusque -là, pourtant, elles ne m'avaient jamais demandé de les accompagner*^;; -' \ >-^ct:y::

Il n'est pas facile de rendre avec des mots lèâ façons des gens, et je ne puis guère donner une idée de la sensation particulière que j'éprouvai quand je vis ces dames sur le point de partir pour la banque. Il y avait chez elles quelque chose comme du regret, et comme si elles eussent voulu m'emmener avec elles, et qu'en même temps elles n'eussent pas voulu me le proposer, et qu'elles eussent trouvé peu convenable que je les priasse de m'emmener. Mais j'étais résolu à tirer de M"^® Nosnibor soit un refus, soit une invitation à l'accompagner ; et, après quelques pourparlers et de nombreuses questions pour savoir si j'étais bien certain que je désirais les accompagner, je fus autorisé à le faire.

"Nous suivîmes plusieurs rues bordées de maisons d'apparence plus oti moins riche, et enfin à un tournant nous débouchâmes sur une grande place, au fond de laquelle s'élevait un bâtiment superbe, d'une architecture bizarre mais grandiose et d'une haute antiquité. Il ne s'ouvrait pas directement sur la place, car un mur de clôture, percé d'une voûte, se dressait entre la place et l'enceinte de la Banque Musicale. Ayant passé sous la voûte, nous trouvâmes une pelouse

EREWHON

qu*entouraient des arcades ou un cloître, tandis qu'en face de nous s'élevaient les tours majestueuses de la banque et sa vénérable façade, divisée en trois profonds renfoncements et ornée de marbres de plusieurs couleurs et de nombreuses sculptures. De chaque côté de la banque il y avait de beaux et vieux arbres dans lesquels des centaines d'oiseaux se pressaient et s'agitaient, et un bon nombre de petites maisons très anciennes mais construites «n bons matériaux et qui avaient une apparence singulièrement confortable. Elles étaient entourées de vergers et de jardins et me donnèrent une sensation de grande paix et d'abondance.

En vérité, on ne se serait pas trompé si on avait dit que ce monument parlait à l'imagination ; il faisait plus : il s'emparait d'un seul coup de l'imagination et du jugement. C'était une épopée de pierre et de marbre, et si puissant fut l'effet qu'il produisit sui moi, qu'en le regardant je me sentis charmé et vaincu. Je devins plus conscient de l'existence d'un passé lointain. On sait bien qu'il a existé, mais cette notion n'est jam.ais aussi vivante en nous que lorsque nous sommes en la présence même de quelque témoin de la vie des siècles disparus. Je sentis combien était courte, dans la vie de l'humanité, la petite période dans laquelle nous vivons. Je fus plus fortement saisi de ma propre petitesse, et bien plus enclin à croire que les hommes qui avaient un sens de l'harmonie et des proportions assez grand pour avoir pu élever une œuvre si sereine, ne devaient pas pouvoir se tromper dans les jugements qu'ils portaient sur toutes choses. Et je crus de bonne foi que la monnaie de cette banque-là devait être la bonne.

Nous traversâmes la pelouse et pénétrâmes dans l'édifice. Si impressionnant qu'eût été l'extérieur, l'intérieur l'était encore davantage. Il était très élevé, et divisé en plusieurs parties par des murs appuyés sur d'énormes pilieis. Les baies étaient remplies par des vitraux où étaient représentés les principaux événements commerciaux de la banque au cours de siècles nombreux. Dans une partie éloignée et plus intérieure de l'édifice, des hommes et des enfants chantaient. C'était le seul trait choquant du tableau : car, la gamme n'étant pas encore connue, il n'y avait pas de musique, en Erewhon, qui pût satisfaire l'oreille d'un Européen. Les chanteurs semblaient s'être inspirés des chants des oiseaux et des lamentations du vent, qu ils s'efforçaient d'imiter par de mélancoliques cadences, qui parfois dégénéraien*: en un hurlement. Pour ma part je trouvais ce bruit

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