‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 61 sur 126 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

affreux, mais il produisit beaucoup d'effet sur mes compagnes, qu* prétendirent en être fort émues. Dès que le chant cessa, les dames me prièrent de rester où j'étais et elles pénétrèrent dans le lieu d'où le chant m'avait paru venir.

Pendant leur absence je ne pus m'empêcher de faire certaines réflexions.

D'abord, il me parut étrange que l'édifice fût à peu près complètement vide. J'y étais presque seul, et les quelques autres personnes qui étaient là étaient entrées par curiosité et n'avaient aucune envie de faire des affaires avec la banque. Mais peut-être y avait-il plus de monde dans l'intérieur. Je m'avançai sans bruit vers le rideau, et me risquai à en écarter l'extrême bord. Non, il n'y avait là presque personne. Je vis un grand nombre de caissiers, tous à leur bureau et prêts à payer les chèques, et un ou deux personnages qui semblaient être les associés et gérants. Je vis aussi M"^^ Nosnibor et ses filles et deux ou trois autres dames ; et encore trois ou quatre vieilles femmes et les élèves d'un des Collèges de Déraison du voisinage ; mais c'était tout. Voilà qui ne semblait pas indiquer que les affaires de la banque fussent prospères ; et pourtant on m'avait toujours dit que tous les habitants de la ville faisaient des affaires avec cet établissement.

Il m'est impossible de dire tout ce qui se fit dans cette enceinte intérieure, car un homme en robe noire, l'air sombre et méchant, s approcha et me fit des gestes menaçants parce que je regardais. Je me trouvais avoir sur moi une des pièces de la Banque Musicale, que ^me Nosnibor m'avait donnée, et je me hasardai à la lui offrir comme pourboire. Mais quand il vit ce que c'était il entra dans une telle colère qu'il me fallut, pour l'apaiser, lui donner une pièce de l'autre espèce de monnaie. Cela le rendit tout de suite civil. Dès qu'il eut tourné les talons je me risquai encore une fois à regarder ; et je vis Zulora qui était justement en train de tendre à un des caissiers un morceau de papier qui paraissait un chèque. Il ne l'examina pas, mais plongeant la main dans un coffre ancien qui se trouvait près de lui, il en tira, à ce qu'il me sembla, au hasard, un certain nombre de pièces de métal, et les tendit sans les compter à Zulora qui ne les compta pas non plus, mais qui les mit dans sa bourse, et regagna sa chaise après avoir glissé quelques pièces de l'autre monnaie dans un tronc placé à côté du caissier. Ensuite M"'^ Nosnibor et Arowhéna firent de même ; mais un peu plus tard elles rendirent (à ce que je crus voir) tout ce qu'elles avaient reçu du caissier à un huissier qui, j'en suis sûr,

EREWHON

le remit dans le cofïre d'où on l'avait sorti. Alors elles se dirigèrent vers le rideau ; je le laissai retomber et me retirai a une distance convenable.

Elles ne tardèrent pas à me rejoindre. Pendant quelques mmutes nous gardâmes le silence, mais à la fin je m.e risquai à dire que la banque n'était pas aussi achalandée ce jour-là qu'elle l'était sans doute souvent. Sur quoi M"^^ Nosnibor me dit qu'il était triste vraiment de voir les gens faire si peu de cas de la plus précieuse de toutes les institutions. Je ne pus rien répondre à cela, mais j'ai toujours pensé que la plupart des hommes savent à peu près toujours où ils trouvent ce qui les satisfait.

M"^^ Nosnibor ajouta qu'il ne fallait pas croire, parce que j'avais vu peu de monde, que la banque n'avait pas la confiance du public. Le cœur de la nation était tout dévoué à ces établissements, et au moindre signe de danger qui les m.enacerait, des secours lui viendraient de parages dont on en aurait le moins attendu. C'était uniquement parce que les gens savaient que ces établissements étaient si solides, que dans certains cas (et c'était malheureusement le cas de M. Nosnibor) ils pensaient que leur appui leur était inutile. De plus, ces institutions ne s'écartaient jamais des principes financiers les plus prudents et les plus recommandables. Par exemple, elles ne donnaient aucun intérêt sur les dépôts, usage maintenant fréquent dans certaines sociétés véreuses qui, par ces moyens illégitimes, avaient enlevé beaucoup de clients aux Banques Musicales, Ces gens sans scrupules avaient même, par leurs innovations, réussi à enlever aux Banques Musicales un certain nombre de leurs anciens actionnaires, car les Banques Musicales payaient peu, ou pas, de dividendes, mais partageaient leurs profits sous forme de boni sur les actions primitives une fois tous les trente mille ans ; et comme la dernière en date de ces distributions ne remontait qu'à deux mille ans, les gens se disaient qu'ils n'en pouvaient espérer une autre de leur vivant et préféraient des placements qui leur rapportaient des profits plus tangibles. Et tout cela, dit-elle, est bien triste à penser.

Après avoir fait ces aveux, elle en revint à sa première déclaration, à savoir : qu en réalité tout le monde dans le pays était pour ces banques. Quant au petit nombre des clients présents, et à l'absence des personnes valides, elle me fit remarquer non sans raison que c'était exactement ce à quoi nous devions nous attendre. Les hommes qui étaient le plus au fait de la stabilité des institutions humaines, tels

Page 1