‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 62 sur 126 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

que les gens de loi, les hommes de science, docteurs, hommes d état, peintres, et leurs pareils, étaient précisément ceux-là même qui étaient le plus prédisposés à se laisser égarer par les talents qu'ils se supposent, et à devenir trop méfiants, poussés qu'ils sont par leur désir déréglé d'avoir plus de profits immédiats, — désir qui est à l'origine des neuf-dixièmes de l'opposition, — et par leur vanité qui les incite à vouloir paraître au-dessus des préjugés de la foule, et par les aiguillons de leur propre conscience qui ne cesse pas de leur faire les reproches les plus cruels à propos de leur corps qui est, chez presque tous, malade.

« En admettant », poursuivit-elle, « que l'esprit d'un homme soit aussi sain que vous voudrez, si son corps n'est pas dans un état de santé parfait, il ne peut porter aucun jugement valable sur des choses de cette espèce. Le corps est tout : Il n'est pas besoin que ce soit un corps extrêmement robuste » (elle dit cela parce qu'elle comprit que ]e pensais aux gens âgés et d'apparence débile que j'avais vus à la banque), « mais il faut que ce corps soit dans un état de santé parfait ; dans ce cas moins il a d'énergie active et plus libre est le jeu de l esprit, et par conséquent plus sain est le jugement. Ainsi donc, les gens que j'avais vus à la banque étaient en réalité précisément ceux-là dont les opinions étaient les plus sûres : or ils affirmaient que les avantages qu'offraient les Banques Musicales étaient incalculables ; et prétendaient même que les profits immédiats qu'ils en retiraient étaient plus grands que ceux auxquels ils avaient strictement droit. » ht elle continua sur ce ton et ne cessa plus de parler jusqu'à ce que nous fûmes de retour à la maison.

Elle pouvait dire ce qu'elle voulait, mais la façon dont elle le disait n'était pas convaincante, et plus tard je vis des marques de l'indifférence générale à l'égard de ces banques, et de telles marques qu'il n'y avait pas d'erreur possible à ce sujet. Leurs partisans le niaient souvent, mais leurs dénégations étaient conçues, presque toujours, de telle façon qu'elles constituaient une preuve de plus de cette indifférence. Pendant les paniques commerciales et dans les temps de détresse universelle, la masse des gens ne songeait même pas à s'adresser à ces banques. Quelques-uns pouvaient s'y adresser, les uns par habitude et par éducation, les autres poussés par l'instmct qui nous fait nous raccrocher au moindre fétu de paille quand nous nous noyons ; mais bien peu y allaient parce qu'ils croyaient vraiment que les Banques Musicales pourraient les sauver d'une ruine financière s'ils étaient

EREWHON

incapables de faire face à leurs engagements avec de la monnaie de l'autre espèce.

Au cours d'une conversation avec un directeur des Banques Musicales, je me risquai à insinuer cela aussi clairement que la politesse le pouvait permettre. Il me répondit que cela avait été un peu vrai jusqu'à ces derniers temps ; mais que maintenant ils avaient fait poser de nouveaux vitraux de couleur dans toutes les banques du pays, réparé les bâtiments et agrandi les orgues. De plus, les présidents s'étaient mis à monter en omnibus et à parler gentiment aux gens dans la rue, et à se rappeler l'âge de leurs enfants, et à leur offrir des bonbons quand ils étaient turbulents. Et de la sorte tout irait bien désormais.

« Mais », dis-je timidement, « n*avez-vous rien changé à la monnaie elle-même? »

« Cela n'est pas nécessaire », répliqua-t-il ; « pas le moins du monde nécessaire, je vous l'assure. »

Et pourtant n'importe qui pouvait voir que la monnaie émise par ces banques n'était pas celle avec laquelle les gens achetaient leur pain, leur viande et leurs vêtements. Elle lui ressemblait superficiellement, et elle était couverte de dessins qui étaient souvent d'une grande beauté ; et ce n'était pas, non plus, une monnaie de contrefaçon faite avec l'intention qu'on la confondît avec la monnaie dont on se servait réellement : elle était plutôt comme cette monnaie qu'on vend dans les magasins de jouets, ou comme les jetons qu'on emploie dans certains jeux de carte. Car, si beaux que fussent les dessins, la matière sur laquelle ils étaient gravés était aussi dépourvue de valeur que possible. Quelques pièces étaient recouvertes d'étain, mais la plupart montraient franchement le bas métal à bon marché dont elles étaient faites, et dont je ne pus déterminer la nature exacte. En réalité elles étaient faites d'une grande variété de métaux, ou, plus exactement, d'alliages, dont quelques-uns étaient durs tandis que les autres se ployaient aisément et prenaient presque toutes les formes que leur possesseur voulait qu'elles eussent, selon son caprice du m.oment.

Naturellement tout le monde savait que leur valeur commerciale était zéro, mais tous ceux qui désiraient être considérés comme des gens respectables se croyaient obligés d'en avoir toujours sur eux quelques-unes, et de les laisser voir de temps en temps dans leurs mains et dans leur bourse. Bien plus, ils juraient sans vouloir en démordre que l'argent en cours dans le royaume n'était que de la

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