‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 69 sur 126 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

YDGRUN ET LES YDGRUNISTES

En dépit de tout le tapage qu'ils font autour de leurs idoles, et des temples qu'ils bâtissent, et des prêtres et des prêtresses qu'ils entretiennent, je n'ai jamais pu croire que la religion qu'ils professent publiquement correspondît chez eux à un sentiment bien profond. Mais ils en avaient une autre qui les dirigeait dans toutes leurs actions ; et, bien que personne n'eût soupçonné le moins du monde qu'elle existât, à voir la surface des choses, elle était en réalité leur guide suprême et la boussole de leur vie ; à tel point qu'il n'y avait presque rien qu'ils fissent ou qu'ils s'abstinssent de faire sans consulter ses commandements .

D'autre part, mes raisons de soupçonner que leur religion publique n'avait pas une grande influence sur eux, étaient les suivantes. D'abord parce que j'entendais souvent les prêtres se plaindre de l'indifférence dominante, et qu'il n'était pas vraisemblable qu'ils se plaignissent sans raison. Ensuite, à cause de tout le faste dont était accompagnée la religion publique ; car on ne voyait rien de tout cela dans l'adoration de la Déesse Ydgrun, à laquelle ils croyaient véritablement. Et enfin parce que, bien que les prêtres ne cessassent pas de dénoncer Ydgrun comme l'ennemie mortelle des dieux, il était de notoriété publique qu'elle n'avait pas d'adorateurs plus fervents dans tout le pays que ces mêmes prêtres, qui étaient souvent les prêtres d 'Ydgrun plutôt que les prêtres de leurs propres déités. Et je me demande si, après tout, ceux-là n'étaient pas les meilleurs prêtres.

Certes, Ydgrun occupait une situation très équivoque ; elle passait pour être à la fois omni-présente et toute puissante, mais elle n'était pas une idée élevée, et souvent elle était cruelle en même temps qu'absurde. Même ses plus dévots adorateurs avaient un peu honte d'elle, et la servaient plutôt de cœur et d'actions que de paroles. Leur dévotion n'était pas sur leurs lèvres seules ; au contraire, même lorsqu'ils l'adoraient le plus pieusement, il leur arrivait souvent de la renier. Mais, à la prendre en bloc, c'était une divinité bienfaisante et utile, qui ne §e souciait pas du tout d'être reniée du moment qu'elle était

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