‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 70 sur 126 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

obéie et crainte ; et qui maintenait des centaines de mille hommes dans ces lisières qui rendent la vie relativement heureuse, alors que sans Ydgrun ils n'auraient pas pu y rester, et qu'un idéal plus élevé et plus spirituel n'aurait eu aucun pouvoir sur eux.

Je doute fort que les Erewhoniens soient mûrs pour une religion meilleure ; et bien que, — de plus en plus persuadé que j'étais qu'ils descendent des tribus perdues d'Israël — je me fusse mis à tout hasard à travailler à leur conversion si j'avais vu poindre la plus petite chance de succès, toutefois lorsque j'envisageais la suppression d'Ydgrun en tant qu'objet suprême de leur culte, j'étais forcé de m'avouer que sa chute aurait eu les conséquences les plus effroyables. Vraiment, si je n'étais qu'un vulgaire philosophe, je dirais que le plus grand bienfait spirituel qu'on pourrait leur faire serait d'élever progressivement l'idée qu'ils ont d'Ydgrun ; et que l'unique moyen d'élever cette idée, ce serait de prêcher d'exemple. Presque toujours je m apercevais que ceux qui criaient le plus fort qu'Ydgrun n'était pas assez élevée pour eux s'étaient à peine élevés jusqu'à la hauteur d Ydgrun ; et d'autre part je rencontrai souvent une certaine classe d hommes que j'appelais à part moi les « Hauts Ydgrunistes » (les autres étaient des Ydgrunistes et des Bas Ydgrunistes) et qui, dans tout ce qui regardait la conduite et les affaires de la vie, me semblaient avoir atteint toute la perfection dont la nature humaine est capable.

C étaient des gentlemen dans toute la force du terme ; et que n'at-on pas dit quand on a dit cela? Ils parlaient rarement d'Ydgrun, n y faisaient même pas allusion ; mais ils n'enfreignaient jamais ses commandements sans avoir d'excellentes raisons pour cela. Mais quand ils en avaient, ils sautaient par-dessus Ydgrun avec une juste confiance en eux-mêmes, et il était bien rare que la déesse les en châtiât ; car ils sont courageux et Ydgrun ne l'est pas. La plupart d entre eux savaient quelques mots de la langue hypothétique ; et quelques-uns savaient la parler, mais ils étaient bien peu nombreux. Je ne pense pas que cette langue ait beaucoup contribué à leur donner 1 importance qu'ils ont ; mais je crois plutôt que c'est parce que tous en possèdent les rudiments que la langue hypothétique elle-même est l'objet de tant de respect.

Endurcis dès l'enfance aux exercices et aux jeux athlétiques de toutes sortes, et vivant libres de crainte sous les yeux de leurs égaux, chez lesquels existe un haut idéal de courage, de générosité, d'honneur et de toutes les qualités excellentes et viriles, qu'y a-t-il d'étonnant

EREWHON

à ce qu*ils se soient devenus à eux-mêmes, pour ainsi dire, leur propre loi? et que, tandis qu'ils se formaient une conception élevée de la déesse Ydgrun, ils aient peu a peu perdu toute croyance aux divinités officielles du pays? Ils ne les méprisent pas ouvertement, car c'est un des commandements d'Ydgrun qu'on doit se conformer a l'orthodoxie jusqu'à ce que cela devienne absolument intolérable ; mais ils n'ont aucune croyance vraie à l'existence objective d'êtres en lesquels il est trop aisé de ne voir que des abstractions, et dont l'existence personnelle exige un demi-matérialisme que l'imagination n'arrive pas à concevoir. Toutefois ils gardent soigneusement leurs opinions pour eux, attendu que la plupart de leurs concitoyens ne plaisantent pas quand il s'agit des dieux, et qu'eux-mêmes pensent qu'il serait mal de leur faire de la peine, à moins que ce ne fût pour leur rendre un service plus grand que celui qu'ils leur rendraient s'ils se mettaient à dire tout haut ce qu'ils pensent.

Mais, sans doute, le devoir de ceux qui ont des opinions bien nettes sur toutes choses (quand ce ne serait que l'opinion qu'on ne peut pas savoir grand'chose), serait d'essayer de faire partager leur netteté de vues aux autres, au moins en disant ouvertement ce qu'ils pensent et pourquoi ils le pensent, chaque fois qu'ils ont l'occasion de le faire. Car ils doivent bien savoir que s'ils possèdent cette netteté de vues, c est presque entièrement grâce à ce fait, que d'autres la leur ont communiquée en leur parlant ouvertement. Après tout, ils peuvent se tromper, et s'ils se trompent il est bon, dans leur intérêt comme dans celui de la nation, qu'ils laissent voir leur erreur aussi clairement que possible, afin qu'on la puisse réfuter plus aisément. J'avoue, donc, que sur ce seul point je désapprouvais la conduite des plus Hauts Ydgrumstes, et la condamnais d'autant plus que je comprenais que ma tâche future me serait bien plus facile si les Hauts Ydi,runistes avaient déjà sapé la religion qui, du moins en apparence, prévalait actuellement.

A d'autres égards ils ressemblaient aux gens des hautes classes anglaises de plus près qu'aucune autre espèce d'hommes qu'il m'ait été donné de voir. J'aurais été content de pouvoir persuader à une demi-douzaine d'entre eux de venir en Angleterre pour se montrer sur une de nos scènes, cai la plupart avaient un vif sentiment du comique et un certain goût pour l'art du théâtre : ils nous seraient d'une grande utilité. L'exemple donné par un vrai gentleman est, s'il n'y a pas d'irrévérence à le dire, le meilleur des évangiles. Un tel homme placé sur une scène dégage une puissante influence civilisatrice,

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