‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 71 sur 126 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

et devient un Idéal que tous peuvent contempler pour vingt sous.

Je ne me lassais pas d'admirer et d'aimer ces hommes ; et tout en ne pouvant m'empêcher de déplorer leur perdition finale certaine (car ils n'avaient aucune idée de l'au-delà, et leur seule religion consistait dans leur respect de soi-même et leur considération pour les autres) je ne me risquai jamais à prendre avec eux la liberté grande d'essayer de les mettre en possession de mes convictions religieuses ; et pourtant je savais que ces convictions étaient les seules qui pussent les rendre vraiment bons et heureux, soit ici-bas, soit là-haut. J'étais parfois sur le point de le faire, poussé par un vif sentiment de mon devoir et par le regret profond que j'éprouvais en songeant que des êtres si dignes d'admiration étaient condamnés à des siècles, peut-être à une éternité, de tourments. Mais les mots s'arrêtaient dcjis ma gorge dès que j'ouvrais la bouche.

Je me demande si un missionnaire de profession pourrait faire mieux que je ne fis. Ces gens-là doivent certainement avoir une connaissance plus étendue de l'art de convertir. Pour ma part tout ce que je pouvais faire, c'était de m.e réjouir d'être sur la bonne piste, et d'être contraint, jusqu'à nouvel ordre, de laisser les autres courir la chance de la trouver. Si le plan par lequel je me propose de les convertir moi-même échoue, je verserai bien volontiers mon obole pour qu'on envoie là-bas deux ou trois missionnaires expérimentés, connus pour avoir converti beaucoup de Juifs et de Mahométans. Mais il est bien rare que ces missionnaires aient de quoi se glorifier selon la chair, et quand je me rappelle les Hauts Ydgrunistes, et que j'imagine la tournure qu'un missionnaire aurait sans doute parmi eux, je n'ai guère d'espoir qu'il en pourrait sortir quelque bien. Mais enfin l'expérience vaut la peine d'être tentée, et ce qu'il y aurait de plus à craindre pour les missionnaires eux-mêmes, c'est qu'ils ne soient envoyés à l'hôpital où on aurait mis Chowbok s'il était venu avec moi en Erewhon.

En somme, si nous prenons leur religion dans son ensemble, nous devons avouer que les Erewhoniens sont superstitieux. Ils le sont par les idées qu'ils se font de leurs dieux officiels et par ce culte si étrange et SI inexplicable d'Ydgrun, culte à la fois le plus exigeant et pourtant le moins formaliste que j'aie jamais vu. Mais dans la pratique les choses se passaient mieux que je n'aurais pensé, et les prétentions opposées d'Ydgrun et des dieux étaient réglées par des compromis non écrits (presque tous avantageux pour Ydgrun) et qui dans quatre-vingt-

EREWFÎON

dix-neuf cas sur cent étaient parfaitement compris de tout le monde.

Je ne pouvais pas imaginer pour quelle raison ils ne reconnaissaient pas officiellement le Haut Ydgrunisme, et ne renonçaient pas à leurs personnifications de l'espérance, de la justice, etc.. ; mais chaque fois que je touchais, même très discrètement, à ce sujet, je m apercevais que j'étais sur un terrain dangereux. Ils ne voulaient rien entendre : ils répétaient sans cesse que dans les temps anciens les dieux avaient été vus très souvent, et ils affirmaient qu'aussitôt que les hommes cesseraient de croire à leur personnalité, ils cesseraient de pratiquer même ces vertus ordinaires que l'expérience universelle de l'humanité a toujours considérées comme le plus sûr secret du bonheur. « A-t-on jamais entendu dire >\ s'écriaient-ils, indignés, <^ que ce sont des choses telles qu'une éducation sans sévérité, de bons exemples et un intérêt éclairé à l'égard de leur propre bienêtre, qui ont pu maintenir les hommes dans le droit chemin? » Oubliant, dans le feu de la discussion, des choses que j'aurais dû avoir présentes à l'esprit, je répondais que si quelqu'un n'était pas susceptible d'être maintenu dans le droit chemin par ces choses-là, il n'y avait rien au monde qui pût l'y maintenir, et que s'il n'était pas dirigé par l'amour et la crainte d'hommes qu'il avait vus, il ne le serait pas davantage par l'amour et la crainte de dieux qu'il n'avait pas vus.

Une fois je tombai sur une secte petite, mais qui grandissait, de gens qui croyaient, à leur manière, à l'immortalité de l'âme et a la résurrection du corps. Ils enseignaient que ceux qui étaient nés avec des corps débiles ou malsains et qui avaient passé leur vie à être malades, seraient torturés éternellement après cette vie ; mais que ceux qui étaient nés forts, sains et beaux seraient récompensés pendant l'éternité. Il n'était nullement question des qualités morales et de la conduite.

Si fausse que fût cette doctrine, elle constituait pourtant un progrès, puisqu'elle parlait aux gens d'une vie future quelconque ; et je fus fâché d'apprendre que la masse du peuple était hostile à cette secte, sous prétexte que sa doctrine ne reposait absolument sur rien, et que ses tendances étaient immorales, et que cette existence future ne pouvait pas paraître désirable à des êtres doués de raison.

Quand je leur demandai en quoi cette doctrine était immorale, on me répondit ; que si les gens y croyaient sincèrement, ils seraient amenés 4 faire trop peu de cas de la vie présente, que cette doctrine représentait comme une chose d'importance secondaire. Qu'elle

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