CHAPITRE XVIII
C'est ce qu'ont fait la plupart d'entre eux dans cette question des non-nés, car je ne peux pas et je n'ai jamais pu admettre qu'ils croient sérieusement à leur mythologie sur l'existence antérieure. Ils y croient et ils n'y croient pas. Ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils croyaient. Tout ce qu'ils savaient c'est qu'il fallait être malade pour ne pas croire ce qu'ils croyaient. La seule chose dont ils étaient très sûrs était que la cause grâce à laquelle les non-nés parviennent à entrer dans notre monde n'était autre que leur importunité ; et qu'ils n'y seraient pas parvenus s'ils avaient bien voulu laisser tranquilles des gens qui ne leur demandaient rien.
Il serait difficile de réfuter cette théorie, et les Erewhoniens seraient là-dessus en bonne posture, s'ils s'abstenaient d'y toucher. Mais ils y touchent : ils veulent rendre leur certitude doublement certaine. Ils veulent avoir le témoignage écrit de l'enfant dès qu'il est né, témoignage par lequel il exonère ses parents de toute responsabilité touchant sa naissance, et par lequel il affirme l'antériorité de sa propre existence. A cet effet ils ont imaginé quelque chose qu'ils appellent l'acte de naissance, dont les termes varient au gré des parents, mais qui est en somme à peu près le même pour tous les cas, car pendant des siècles les hommes de loi se sont appliqués de tout leur savoir à le perfectionner et à l'adapter à toutes les éventualités.
On imprime ces actes sur papier ordinaire et à prix réduit pour les pauvres ; mais les riches les font écrire sur du parchemin et relier luxueusement, en sorte que le plus ou moins de soin avec lequel est orné l'acte de naissance de quelqu'un est un signe de sa position sociale. On commence par déclarer que : Attendu que A. B. était membre du royaume des non-nés, où il ne manquait absolument de rien et n'avait aucune cause de mécontentement, etc., etc.. ; il a, par ses caprice, dépravation et turbulence propres, conçu le désir de pénétrer dans ce monde-ci ; que par suite il a fait les démarches nécessaires, telles qu'elles se trouvent énumérées dans le code du royaume des non-nés, et s'est mis, avec préméditation criminelle, à importuner et à agacer deux malheureuses personnes qui ne lui avaient fait aucun dommage, et qui avaient vécu parfaitement satisfaites et heureuses jusqu'au moment où il eût conçu ce vil complot contre leur paix ; pour lequel tort il les supplie présentement, en toute humilité, de lui accorder leur pardon.
Il reconnaît qu'il est responsable de toutes tares et imperfections physiques qui peuvent le faire tomber sous le coup des lois de son
EREWHON
pays ; que ses parents sont absolument étrangers à toutes ces choses ; et qu'ils ont le droit de le tuer sur-le-champ s'ils en ont envie, mais qu'il les supplie de montrer leurs merveilleuses clémence et bonté en épargnant sa vie. S'ils l'épargnent, il leur promet en échange d'être leur plus obéissante et leur plus dévouée créature pendant ses premières années, et même toute sa vie, à moins que, dans leur abondante générosité, ils ne trouvent bon par la suite de lui faire remise d'une portion de sa servitude. Et l'acte continue sur ce ton, entrant parfois dans les plus petits détails, selon les idées qui passent par la tête du notaire de la famille, qui, la plupart du temps, ne cherche pas à le faire le plus court possible.
L'acte étant ainsi préparé, le troisième ou le quatrième jours après la naissance de l'enfant ou, comme ils disent, après sa « dernière importunité », les amis et parents se rassemblent et on fait une fête où tous les assistants sont fort tristes, — et, à ce que je crois, presque toujours sincèrement tristes — et offrent des présents au père et à la mère de l'enfant pour les consoler du tort qui vient de leur être fait par les non-nés.
Au cours de la fête, la nourrice descend l'enfant, et tout le monde se met à l'invectiver, a lui reprocher son impertinence, à lui demander ce qu'il compte faire pour réparer le dommage dont il s'est rendu coupable, et comment il ose s'attendre à être nourri et soigné par des gens qui ont peut-être été déjà dix ou douze fois les victimes des non-nés (car ils appellent les gens qui ont beaucoup d'enfants de grandes victimes des non-nés). Puis, quand cette vitupération a pris fin, quelqu'un parle de l'acte de naissance, que le redresseur de la famille tire de sa poche et ht à l'enfant d'un ton solennel. Le redresseur est toujours invité dans ces cas-là, car le seul fait de s'introduire de force dans une paisible famille démontre chez l'enfant une dépravation qui. réclame ses services professionnels.
Agacé par cette lecture et pincé par sa nourrice, l'enfant, presque toujours, se met à pleurer, ce qui est regardé comme un bon signe : cela prouve qu'il a conscience de sa faute : alors on lui demande s il donne son assentiment à l'acte. Sur quoi, comme il continue à pleurer et qu'il est évidemment incapable de répondre, un des amis de la famille se lève et prend sur lui de signer la pièce au nom de l'enfant, car il est certain, dit-il, que l'enfant la signerait s'il en était capable, et qu'en arrivant à l'âge d'homme il libérera le présent signataire de son engagement. Alors cet ami appose la signature de l'enfant