CHAPITRE XVIII
au bas du parchemin, qui est censé le lier aussi valablement que s*il l'avait signé lui-même. ■>
Toutefois, même cela ne satisfait pas complètement les parents, car ils ne sont pas véritablement tranquilles tant qu'ils n'ont pas obtenu enfin la propre signature de l'enfant. Aussi, quand il a environ quatorze ans, ces honnêtes gens procèdent ainsi : ils le subornent par la promesse d'une liberté plus grande et de gâteries, et ils l'intimident en usant du pouvoir très étendu qu'ils ont de lui causer toute espèce d'ennuis sérieux ; de telle sorte que, tout en lui laissant une apparence de liberté, ils ne lui laissent aucune possibilité de choisir. Ils se font aussi aider en cela par les professeurs des Collèges de Déraison, SI bien que, d'une manière ou d'une autre, ils parviennent à l'obliger à signer l'acte par lequel il leconnaît être venu au monde de son plein gré et déclare assum^er toute la responsabilité de son acte. Et pourtant, bien que ce document soit le plus important qu'un homme puisse signer au cours de son existence, ils l'obligent à le signer à un âge où ni eux-mêmes ni la loi ne permettent, et ne permettront de longtemps, à personne de lui faire contracter une obligation quelconque qui soit valable, même s'il s'agissait d'une dette dont il eût touché l'argent, uniquement parce qu'ils le trouvent trop jeune pour savoir ce qu'il fait, et qu'ils pensent que ce serait mal de le laisser s'engager à quoi que ce soit qui pût tourner à son préjudice dans la suite.
J'avoue que tout cela me parut assez dur, et peu d'accord avec les nombreuses institutions dignes d'éloges qui existent chez eux. Une fois je me risquai à dire un peu ce que j'en pensais à un des Professeurs de Déraison. Je le fis avec beaucoup de ménagements, mais la façon dont il justifia le système échappa tout à fait à ma compréhension. Je me souviens que je lui demandai s'il ne pensait pas que la vie morale d'un jeune garçon courait de grands risques lorsqu'on affaiblissait en lui le sentiment de la sainteté de sa parole et de la vérité en général, ce qui était le cas lorsqu'on l'obligeait à faire solennellement profession de croire certaines choses, sur lesquelles tout ce qu'il peut savoir c'est qu'il ne sait rien? Et, si véritablement les gens qui l'obligeaient à cela, ou qui lui enseignaient comme certaines des choses dont eux-mêmes n'étaient pas certains, ne gagnaient pas leur vie à corrompre le sentiment de la vérité chez leurs élèves (sentiment bien fragile, la plupart du temps), et à vicier un de leurs instincts les plus sacrés?
Le Professeur, qui était un homme charmant, parut grandement
EREWHON
surpris de ma façon de voir, mais elle n'eut sur lui aucune influence. Il me répondit que personne ne pensait que l'enfant sût ou pût savoir tout ce qu'il déclarait savoir. Mais le monde était fait de compromis ; et il n'y avait guère d'affirmation qui pût supporter qu'on l'interprétât littéralement. Notre langage est un trop grossier véhicule de la pensée, car la pensée n'est pas exactement traduisible. Il ajouta que, « de même qu'il ne peut y avoir de traduction si exacte qu'elle ne laisse perdre quelque chose du sens de l'original, ou qu'elle n'y ajoute des développements, de même il n'y a pas de langage qui soit capable de rendre la pensée sans qu'il y ait quelque part un peu de discordance et de rudesse, etc., etc.. », — pour aboutir enfin, à ce qu'il me sembla, à la conclusion que telle était la coutume du pays, et que les Erewhoniens étaient un peuple conservateur, et que l'enfant aurait tôt ou tard à faire des compromis, et que celui-ci servait à le préparer à en faire d'autres. On pouvait sans doute regretter que la nécessité des compromis allât jusqu'à cette extrémité ; mais enfin ils étaient nécessaires, et plus tôt l'enfant le comprenait mieux cela valait pour lui. Mais ils se gardent bien de dire ces choses à l'enfant.
C'est du livre de leur mythologie sur les non -nés que j'ai tiré les passages qui form^ent le chapitre suivant.