LE MONDE DES NON-NÉS
Les Erewhoniens disent que nous sommes entraînés k reculons à travers la vie ; ou encore, que nous nous avançons dans l'avenir comme dans un corridor obscur. Le Temps marche à nos côtés et ouvre les volets à mesure que nous avançons. Mais souvent la lumière ainsi reçue nous éblouit et augmente l'obscurité qui s'étend devant nous. Nous ne distmguons que peu de choses à la fois et ce que nous voyons nous préoccupe bien moins que la crainte de ce que nous allons voir. Toujours à regarder avidement à travers la clarté du présent dans 1 obscurité de l'avenir, nous devinons les grandes lignes de ce qui est devant nous grâce à des lueurs faiblement réfléchies par de mornes miroirs placés derrière nous, et nous nous avançons en trébuchant, de notre mieux, jusqu'au moment où la trappe cède sous nos pieds et nous avale.
Quelquefois ils disent que l'avenir et le passé sont comme un panorama qui se dévide entre deux rouleaux. Ce qui est sur le rouleau de l'avenir se déroule pour s enrouler sur celui du passé. Nous ne pouvons ni accélérer le mouvement ni l'arrêter. Nous sommes obligés de voir tout ce qu'on nous en déroule, bon ou mauvais ; et ce que nous avons une fois vu, nous ne devons plus jamais le revoir. Le panorama se déroule et s'enroule sans un moment de répit ; nous saisissons une seconde de son passage et l'appelons « le présent ». Nos sens troublés reçoivent l'impression qu'ils peuvent, et nous essayons de deviner ce qui va venir d'après l'aspect de ce qui vient de passer. C'est la même main qui a peint toute la toile, et les détails varient peu : fleuves, bois, plaines, montagnes, villes et peuples ; l'amour, le chagrin, et la mort ; — et pourtant l'intérêt ne faiblit jamais et, pleins d'espoir, nous nous attendons à quelque grand bonheur, ou, pleins de crainte, nous regardons si nos propres personnes ne vont pas faire partie de quelque spectacle horrible. Quand la scène est passée, nous nous imaginons que nous la connaissons, mais il y avait tant de choses à y voir et nous avons eu si peu de temps pour les regarder, que l'idée que nous connaissons bien notre passé est, la plupart du temps, fort mal fondée.
EREWHON
Et du reste nous nous en soucions fort peu, sauf en ce qui concerne la partie de notre passé qui peut avoir quelques conséquences pour notre avenir, sur lequel tout notre intérêt est concentré.
Les Erewhoniens disent que ce ne fut que par l'effet du hasard que la terre, les étoiles, et tous les corps célestes commencèrent à tourner d'Orient en Occident et non d'Occident en Orient, et ils disent de même que c'est par l'effet du hasard que l'homme est tiré à travers la vie la figure tournée vers le passé et non vers l'avenir. Car l'avenir existe aussi bien que le passé ; seulement, nous ne pouvons pas le voir, voilà tout. Car n'est-il pas contenu dans les flancs du passé, et ne faut-il pas que le passé change pour que l'avenir puisse changer aussi?
Quelquefois encore ils disent qu'on fit l'essai, sur la Terre, d'une race d'hommes qui connaissaient l'avenir mieux que le passé, mais qu'ils moururent au bout d'une année de la souffrance que leur causait cette connaissance. Et si quelque homme naissait, de nos jours, avec une prescience trop grande de l'avenir, il disparaîtrait par sélection naturelle avant d'avoir eu le temps de transmettre à ses descendants une faculté si contraire à notre tranquillité.
Etrange destinée de l'homme ! il meurt de trouver cette même connaissance dont la recherche seule l'empêche de mourir. S'il ne la recherche pas, il n'est pas différent des bêtes, et s'il la trouve, il est plus malheureux que les démons.
Après être venu à bout de maintes dissertations dans le genre de celle-ci, j'arrivai enfin aux non-nés eux-mêmes, et découvris qu'ils les considèrent comme des âmes pures et simples, sans corps matériel, mais vivant une sorte d'existence gazeuse et pourtant plus ou moins anthropomorphe, comme celle d'un esprit ; et que par conséquent ils n'ont ni chair, ni sang, ni chaleur. Cependant on croit qu'ils ont des habitations et des villes où ils demeurent, quoique celles-ci soient aussi immatérielles que leurs habitants. On suppose même qu'ils mangent et boivent une sorte d'aliment fluide, une espèce d ambroisie, et qu'ils peuvent faire tout ce que font les hommes, mais d'une manière idéale et fantastique, comme en rêve. D'autre part, tant qu'ils résident dans leur monde ils ne meurent pas ; pour eux la seule façon de mourir consiste à quitter leur monde pour le nôtre. On croit qu'ils sont extrêmement nombreux, beaucoup plus nombreux que les hommes. Ils viennent de planètes inconnues, complètement développés, et en grandes quantités à la fois. Mais ils ne peuvent