‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 77 sur 126 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

quitter le monde des non-nés qu'en faisant les démarches nécessaires pour passer dans le nôtre ; c'est-à-dire, en somme, en se suicidant.

Ce devrait être un peuple extrêmement heureux, puisqu'ils ne connaissent aucun excès de plaisir ou de douleur et jamais ne se marient, mais vivent dans un état très voisin de celui dans lequel les poètes font vivre les premiers hommes. Et cependant ils se plaignent sans cesse. Ils savent que nous autres, dans ce monde-ci, possédons des corps ; et du reste ils savent tout ce qui se passe chez nous, car ils se mêlent à nous et vont partout où ils veulent, et lisent nos pensées, et peuvent à volonté observer nos actions. On pourrait croire que cela devrait leur suffire, et la plupart d'entre eux connaissent fort bien le risque effroyable qu'ils courront pour avoir voulu jouir de ce corps « doué de mouvement sensible et chaud » qu'ils désirent tant. Mais il en est parmi eux pour qui l'ennui d'une existence incorporelle est si intolérable qu'ils sont prêts à tout risquer pour en changer ; et ils décident de s'en aller. Les conditions qu'ils sont contraints d'accepter sont si incertaines qu'il n'y a que les plus sots d'entre les non-nés qui veuillent s'y soumettre ; et c'est parmi ceux-là, et parmi ceux-là seulement, que se recrutent nos rangs.

Une fois que leur décision de s'en aller est bien prise, ils sont obligés de se présenter devant le magistrat de la ville la plus proche, et de signer une attestation par laquelle ils manifestent leur désir de quitter leur existence actuelle. Cette formalité remplie, le magistrat leur lit les conditions qu'ils doivent accepter et qui sont si nombreuses que je n'en puis extraire que quelques-uns des points les plus importants, qui sont, en gros, les suivants :

En premier lieu, ils doivent prendre un breuvage qui anéantira leur mémoire et le sentiment de leur identité : ils doivent aller dans le monde sans secours et sans volonté propre ; tirer au sort leur caractère avant de s'en aller, et l'accepter quel qu'il soit, à tout hasard. Ils n'ont pas non plus le droit de choisir ce corps qu'ils désirent tant ; ils sont simplement donnés en partage, au hasard et sans appel, à deux personnes qu'ils doivent se charger de trouver et d'importuner jusqu'à ce qu'ils se soient fait adopter par elles. Quelles seront ces personnes : riches ou pauvres, bonnes ou méchantes, saines ou malades, on ne peut pas le savoir. En somme, ils doivent se confier pour de nombreuses années aux soins de gens dont la bonne constitution et le bon sens ne leur sont nullement garantis.

Il est curieux de lire les avertissements que les plus sages d'entre

EREWHON

eux donnent à ceux qui songent à changer d'existence. Ils leur parlent comme nous parlerions à un prodigue, et avec à peu près autant de succès.

« Naître », leur disent -ils, « est une trahison, un crime capital, dont le châtiment peut fondre sur vous à n'importe quel moment après que la faute a été commise. Il se peut que vous viviez soixante-dix ou quatre-vingts ans ; mais qu'est-ce cela, comparé à l'éternité dont vous jouissez ici? Et même si la peine était commuée, et qu'on vous permît de vivre toujours, vous finiriez par être si horriblement las de la vie que la plus grande marque de clémence qu'on pourrait vous donner serait de vous exécuter.

« Considérez les innombrables risques que vous courez ! naître de parents mauvais, et être instruit dans le vice ! ou naître de parents sots et être nourri de billevesées et d'idées fausses ! ou de parents qui vous considéreront comme une espèce de bien m.euble, de propriété, dépendant bien plus d'eux que de vous-même ! Et puis, vous pouvez tomber sur des parents tout à fait antipathiques, qui ne pourront jamais vous comprendre, et qui feront tout leur possible pour vous contrecarrer (comme la poule qui a fait éclore un caneton) et qui ensuite vous traiteront de fils ingrat parce que vous ne les aimerez pas. Ou bien encore vous pouvez tomber sur des parents qui ne verront en vous qu'un être à hébéter pendant qu'il est encore jeune, de crainte qu'il ne leur donne des ennuis plus tard en se permettant d'avoir des désirs et des sentiments personnels.

« Ensuite, quand enfin il vous aura été permis de vous faire recevoir comme membre actif de la Société, vous deviendrez vous-même sujet aux importunités des non-nés, et vraiment c'est une jolie existence qu'on vous fera mener alors ! car nos sollicitations sont tellement véhémentes que très peu seulement — et ce ne sont pas les meilleurs, — sont capables de nous refuser. Et pourtant ne pas nous refuser, cela revient en somme à s'associer avec une demi-douzaine de personnes différentes sur lesquelles on ne peut avoir absolument aucun renseignement préalable, pas même savoir si c'est avec des hommes ou des femmes qu'on va s'associer, ni avec combien de personnes. N'allez pas vous figurer que vous serez plus sage que vos parents. Vous pouvez être d'une génération en avance sur ceux que vous avez importunés, mais à moins que vous ne soyez un des plus grands parmi les hommes, vous serez toujours d'une génération en retard sur ceux qui vous importuneront à votre tour.

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