CHAPITRE XIX
« Imaginez ce que cela peut être que d'avoir à loger un non-né qui est d'un tempérament et d'un caractère entièrement différents du vôtre ; et non pas même un seul, mais une demi-douzaine de nonnés : qui ne vous aimeront pas malgré que vous vous soyez imposé mille contraintes afin de pourvoir à leurs besoins et à leur bien-être ; qui oublieront tous vos sacrifices, et dont vous ne serez jamais certam qu'ils ne vous gardent pas rancune pour des erreurs de jugement que vous pouvez avoir commises à leur égard, alors que vous aviez pu espérer que ces erreurs avaient été rachetées depuis longtemps. Une ingratitude de ce genre n est pas rare, mais imaginez ce que cela peut être que de la supporter ! Il est pénible pour le petit canard d'avoir été couvé par la poule ; mais n'est-il pas pénible aussi pour la poule d'avoir couvé le petit canard?
« Songez-y encore, nous vous en prions, non pas dans notre intérêt, mais dans le vôtre. Vous allez tirer au sort votre personnalité à l'état brut ; mais quelle que soit cette personnalité, elle ne peut arriver à se développer à peu près bien qu'à la suite d'une longue éducation ; et souvenez-vous que vous n'aurez aucun pouvoir sur cette éducation. Il est possible, même probable, que tout ce que vous pourrez acquérir dans la suite qui vous soit véritablement agréable ou utile, vous serez obligé de l'acquérir non pas avec l'aide de ceux que vous êtes sur le point d'aller importuner, mais plutôt en dépit d'eux, et que vous ne vous libérerez de leur tutelle qu'après des années d'une lutte douloureuse au cours de laquelle il sera difficile de dire si vous avez moins souffert que vous n'aurez fait souffrir.
« Rappelez-vous aussi que si vous allez dans le monde, votre volonté sera libre ; que c'est une condition absolue ; qu'il n'y a pas moyen d'y échapper ; que vous serez enchaîné à ce libre-arbitre pendant toute la durée de votre vie, et qu'en chacune des occasions qui se présenteront vous serez obligé de faire ce qui, tout bien considéré, vous paraîtra ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment donné, peu importe que vous ayez tort ou raison dans le choix de votre acte. Votre esprit sera une balance à considérations et ce sera toujours le plateau le plus lourd qui décidera votre action. De quel côté le plateau penchera-t-il, — cela dépendra de l'espèce de balances que vous aurez tirées au sort en naissant, de l'inclinaison que l'usage leur donnera et du poids des considérations immédiates. Si à l'origine les balances étaient bonnes, et si on ne les a pas trop dérangées pendant votre enfance, et si les combinaisons dans lesquelles vous entrez sont des
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combinaisons ordinaires, vous pouvez vous en tirer assez bien. Mais il y a trop de « si » là-dedans, et si l'un d'eux vient à manquer, votre malheur est certain. Réfléchissez à cela, et rappelez-vous que si vous avez un mauvais lot, c'est votre faute, car c'est vous qui avez voulu naître, et vous n'y étiez nullement obligé.
« Ce n'est pas que nous prétendions que l'humanité ne connaisse aucun plaisir : elle montre avec une certaine ostentation une quantité de moments heureux qui peuvent même arriver à constituer une grosse somme de bonheur. Mais remarquez de quelle façon ces moments heureux sont répartis sur l'étendue de la vie d'un homme : tous les plus vifs appartiennent à la première partie, et fort peu, vraiment, appartiennent à la seconde. Peut-il y avoir des plaisirs qui vaillent la peine d'être payés au prix des souffrances d'une vieillesse décrépite? Si vous êtes bon, fort et beau, c'est une belle fortune que vous avez à vingt ans ; mais que vous en reste-t-il à soixante? car vous êtes forcé de vivre sur votre capital ; vous n'avez aucun moyen de placer vos forces de manière à recevoir une petite rente de vie, tous les ans, pour toujours. Vous êtes forcé de manger votre capital morceau par morceau, et de le voir, avec épouvante, devenir de plus en plus petit, même si vous avez la chance qu'il ne vous soit pas brutalement arraché par un crime ou par un accident.
« Rappelez-vous aussi qu'il n'y a pas un seul homme de quarante ans qui ne serait heureux de rentrer dans le monde des non-nés, s'il pouvait le faire décemment et sans déshonneur. Etant au monde, il y a toutes les chances pour qu'il y reste jusqu'à ce qu'il soit forcé de s'en aller ; mais pensez-vous qu'il consentirait à renaître, et à revivre sa vie, si on venait lui en offrir la possibilité? Ne le croyez pas. Et s'il pouvait changer le passé au point de faire qu'il ne fût jamais né, ne pensez-vous pas qu'il le ferait avec joie? Qu'est-ce que c'était donc qu'un de leurs poètes voulait dire, quand il maudit le jour où il était né et la nuit dans laquelle il fut dit qu'un enfant mâle avait été conçu? « Car maintenant je serais couché et me reposerais, et je dormirais ; et dès lors j'aurais été en repos avec les rois et les gouverneurs de la terre, qui se bâtissent des solitudes ; ou avec les princes qui avaient de l'or et qui avaient rempli leur maison d'argent ; ou pourquoi n'ai-je pas été comme un avorton caché, comme les petits enfants qui n'ont jamais vu la lumière? C'est là que les méchants ne tourmentent plus personne, et que ceux qui sont las se reposent. » Soyez bien assuré que le crime d'être né vaut ce châtiment à tous les hommes, à certains