‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 79 sur 126 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

moments de leur vie ; mais comment peuvent-ils demander qu*on les plaigne, ou protester contre les malheurs qui leur arrivent, puisqu'ils sont entrés dans le piège les yeux grands ouverts?

« Encore un mot, et nous vous laisserons. Si quelque vague souvenir, comme celui d*un rêve, passe, en un instant de confusion, à travers votre esprit, et que vous sentiez que cette potion que vous allez prendre n*a pas bien fait son effet, et que le souvenir de cette existence que vous quittez essaie vainement de revenir, — eh bien, dans ces moments-là, quand vous cherchez à saisir le rêve et qu'il vous échappe, et que vous le regardez, comme Orphée regardait Eurydice, glisser et rentrer au royaume crépusculaire, vite, vite, courez, — si vous pouvez vous rappeler ce conseil, — courez vous réfugier au havre de votre devoir immédiat et présent, prenant toujours pour abri le travail que vous avez en train. Peut-être vous rappellerez-vous au moins ce conseil. Si vous voulez le graver profondément dans chacune de vos facultés, il sera très probablement le talisman qui vous aidera le mieux à rentrer, sans malheur et avec honneur, au port, à travers toutes les épreuves qui vous attendent *.

Tel est le raisonnement qu'ils emploient pour dissuader ceux qui désirent les quitter ; mais il est bien rare qu'ils y parviennent, car il n'y a que les inquiets et les insensés qui songent à naître, et ceux qui sont assez sots pour y songer sont en général assez sots pour le faire. S'apercevant donc qu'ils ne peuvent rien faire de plus pour le dissuader, ses amis en larmes suivent au palais du magistrat celui qui veut naître. Là il déclare publiquement et solennellement qu'il accepte les conditions attachées à sa décision. Alors on lui donne une potion qui anéantit instantanément en lui la mémoire et le sentiment de l'identité, et qui dissout la mince habitation gazeuse qui l'enveloppait. Il devient un simple principe vital imperceptible aux sens humains, et qu'aucun réactif chimique ne peut découvrir. Il ne lui reste qu'un instinct, qui est d'aller en tel endroit précis où il trouvera deux personnes qu'il devra tourmenter jusqu'à ce qu'elles consentent à se charger de lui. Mais il ne lui est pas permis de décider s'il devra trouver ces personnes parmi les congénères de Chowbok ou chez les Erewhoniens eux-mêmes.

* Le mythe d'Orphée et d'Eurydice existe aussi en Erewhon, mais avec d'autres noms et des différences considérables dans les détails. Je me suis permis de modifier le passage où il y était fait allusion, et de substituer aux; noms erewhoniens les noms qui nous sont familiers.

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