CHAPITRE XX
les gens n'auraient que ce qu'ils méritent si on les traquait et les punissait pour leurs maladies morales et intellectuelles tout comme on le fait pour leurs maladies physiques ; et je n'ai pas encore pu comprendre pourquoi ils s'en sont tenus à cette demi-mesure. Et du reste je ne peux pas comprendre non plus pourquoi le fait qu'ils s'en étaient tenus là a pu me causer, et m'a certainement causé, tant de souci. Les Erewhoniens pouvaient admettre toutes les absurdités qu'il leur plaisait, que m'importait à moi qu'ils en admissent une de plus ou de moins? Et pourtant je souhaitais les amener à penser comme moi, car le désir de répandre celles de nos opinions que nous tenons pour utiles à notre bien-être, est si profondément ancré dans le caractère anglais, que bien peu d'entre nous échappent à son influence. Mais laissons cela.
En dépit du grand nombie de tempéraments apportés dans la pratique à une théorie révoltante par elle-même, les relations entre parents et enfants sont moins heureuses en Erewhon qu'en Europe. Je ne voyais qu'assez rarement des familles où régnait une affection vraiment cordiale et profonde entre les vieux et les jeunes. J'en vis pourtant quelques-unes. Dans celles-ci, j'étais certain que les enfants, même à vingt ans, avaient plus d'affection pour leurs parents que pour toute autre personne et que, de leur propre mouvement, étant libres de choisir la compagnie qu'ils voulaient, ils choisissaient celle de leurs père et mère. On ne voyait pas souvent la voiture du redresseur à la porte de ces maisons -là. Durant mon assez long séjour en Erewhon je rencontrai deux ou trois cas de ce genre, et je ne puis exprimer le plaisir que me donna un spectacle qui dénotait tant de bonté, de sagesse et d'indulgence, si bien récompensées. Mais je suis persuadé qu'on verrait la même chose dans neuf familles sur dix, si les parents voulaient bien seulement se rappeler leur propre enfance, et traiter leurs enfants absolument comme ils auraient souhaité que leurs parents les eussent traités. Mais cela, qui semblerait si simple et si évident, paraît au contraire être une chose que pas un homme sur cent n est capable de faire. Il n'y a que les personnes les plus nobles et les meilleures qui aient de la foi dans les axiomes les plus simples ; et il n'y en a qu'un tout petit nombre qui soient assez saintes pour comprendre que 19 et 13 font 32 aussi sûrement que 2 et 2 font 4.
Je suis tout à fait certain que si jamais ce récit tombait sous les yeux de quelques Erewhoniens, ils diraient qu'en écrivant que, dans leur pays, les rapports entre parents et enfants laissent généralement
EREWHON
beaucoup à désirer, j'ai fait un abominable mensonge, et qu*en réalité il y a fort peu de jeunes gens qui ne se sentent pas plus heureux en la compagnie de leurs plus proches parents que dans toute autre compagnie *. M. Nosnibor ne manquerait pas de le dire. Et pourtant je ne puis m'empêcher d'exprimer l'opinion qu'il serait joliment ennuyé si ses parents défunts revenaient avec l'intention de lui faire une visite de six mois. Je ne crois pas qu'il y ait aucune calamité qui lui parût plus grande que celle-là. Ils étaient morts à un âge avancé, vingt ans environ avant l'époque où je fis sa connaissance, et par conséquent je prends un cas exceptionnel ; mais sûrement, si ses parents l'avaient traité d'une façon qui, dans son enfance, lui avait paru entièrement exempte d'égoïsme, son visage, jusqu'à sa dernière heure, se serait éclairé chaque fois qu'il aurait parlé d'eux.
Dans le cas, ou les deux cas, où je rencontrai une affection familiale réelle, je suis certain que les jeunes gens qui aimaient si bien leur père et leur mère à dix-huit ans, seraient remplis de joie, à soixante, à l'idée de pouvoir les accueillir dans leur maison comme des amis. Il n'y a rien qui leur plairait davantage qu'une telle visite, si ce n'est peutêtre le spectacle du bonheur de leurs propres enfants et de leurs petits-enfants.
C'est ainsi que les choses devraient se passer. Ce n'est pas un idéal irréalisable ; c'est même un idéal qui existe dans un petit nombre de cas, et qui pourrait exister presque dans tous les cas, si les parents voulaient y mettre un peu plus de patience et d'indulgence. Mais cela est rare, quant à présent ; si rare que les Erewhoniens ont un dicton que je ne puis traduire que par à peu près, mais qui signifie que le plus grand amusement de quelques personnes, dans une existence future, consistera à voir la douleur qu'éprouvent leurs parents en retournant vivre pour l'éternité avec leurs grands-pères et leurs grand'mères. Et d'autre part, l'idée contenue dans la racine étymologique du mot qui chez eux signifie le tourment le plus terrible est : (< affection obligatoire «.
Il n'y a pas dans le mot « parent » un charme qui puisse produire des miracles d'affection ; et je conçois sans peine que mon propre enfant pourrait trouver que ce serait un malheur moins grand pour
* Comme notre mot [anglais] relation, [parent] est prudent : il affirme si peu de chose ! Et pourtant il a supplanté le mot « kinsman « [parent, allié].