‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 82 sur 126 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

lui de me perdre et de perdre Arowhéna quand il aura six ans, que de nous retrouver quand il en aura soixante. Et je n'écrirais pas cette phrase, si je ne croyais pas qu'en l'écrivant je lui donne quelque chose comme un otage, ou que tout au moins je lui mets entre les mains une arme contre moi, pour le cas où mon égoïsme outrepasserait les bornes permises. Au fond de tout cela, et dans une large mesure, il y a une question de gros sous. Si les parents voulaient bien rendre leurs enfants capables de gagner de l'argent plus tôt qu'ils ne le font en général, les enfants seraient bientôt à même de gagner leur vie et par suite d'être indépendants. Mais en réalité avec le système actuel, les enfants deviennent assez grands pour avoir toutes sortes de besoins légitimes (du moins s'ils sont tant soit peu dégourdis) avant d'avoir appris le moyen de gagner l'argent nécessaire pour les satisfaire. De là vient qu'ils sont obligés, ou bien de ne pas les satisfaire, ou bien de dépenser plus d'argent que leurs parents ne peuvent leur en donner. La faute en est surtout aux écoles de Déraison, où l'enfant est instruit selon les principes hypothétiques que j'expliquerai plus loin. Il y passe des années à se faire disqualifier pour telle ou telle profession ou pour tel métier (il sait à peine pour lequel) ; années qu'il aurait dû passer à pratiquer un de ces métiers, et à le pratiquer en commençant par les plus bas échelons et en l'acquérant peu à peu et à force d'usage, et en progressant selon le degré d'énergie dont il est capable. Ces écoles de Déraison m'étonnèrent beaucoup. Il me serait aisé de tomber dans un pseudo-utilitarisme, et j'admets en somme que ce système peut être bon pour des enfants nés de parents très riches, ou pour ceux qui montrent une aptitude naturelle pour les connaissances hypothétiques. Mais le malheur voulait que, grâce à leur culte d'Ydgrun, tous ceux qui avaient quelques prétentions à la considération des gens se croyaient obligés d'envoyer leurs enfants dans l une quelconque de ces écoles, leur infligeant ainsi une amende égale à la somme d'argent qu'ils auraient pu leur donner pendant toutes ces années. Je fus étonné de voir quels sacrifices s'imposaient les parents pour rendre leurs enfants aussi inutiles que possible. Et il était difficile de dire si les grandes personne ssouffraient plus de la dépense qu'elles s imposaient ainsi, que les jeunes gens ne souffraient de voir qu'on leur volait délibérément les moyens de s'instruire dans les branches les plus importantes de l'investigation humaine, et qu'on les lançait sur de fausses pistes, ou qu'on les laissait, dans la plupart des cas, flotter à la dérive.

Je ne crois pas me tromper en attribuant la tendance toujours croissante qu'on avait à restremdre les farfiilles au moyen de 1 infanticide — un mal qui causait beaucoup d'alarme dans tout le pays — presque uniquement au fait que l'éducation était devenue une sorte de fétiche d'un bout à l'autre d'Erewhon. j'admets qu'on pourvoie à ce que chaque enfant apprenne à lire, a écrire et à compter, mais l'instruction publique obligatoire devrait s'arrêter là ; et l'enfant devrait aussitôt commencer (avec toutes les précautions convenables pour qu'on soit certain qu'on abuse pas de ses forces) à acquérir les rudiments du métier grâce auquel il devra gagner sa vie.

Ces rudiments, il ne saurait les acquérir dans ce que nous appelons en Angleterre des écoles d'éducation technique. La vie de ces écoles est une vie cloîtrée en comparaison du brutal tumulte du monde. Au lieu de vous préparer au travail, elles vous en rendent incapable. On ne peut apprendre un métier que dans l'atelier de ceux que ce métier nourrit.

En général les enfants détestent l'artificiel, et font leurs délices du réel. Offrez-leur l'occasion de gagner de l'argent et ils auront vite appris à le gagner. Quand les parents s'apercevront que leurs enfants, au lieu d'être rendus artificiellement coûteux, commencent de bonne heure à contribuer au bien-être de la famille, ils cesseront bientôt de les tuer et rechercheront cette ample fécondité que maintenant ils évitent. Dans les conditions actuelles, l'Etat, qui accable les parents d'impôts et de charges sous lesquels ils succombent, jette les hauts cris à propos d'un mal dont il est en grande partie responsable.

Chez les classes moins bien vêtues, le mal n'était pas aussi répandu. Car dans ces classes, vers sa dixième année, l'enfant est obligé de commencer à travailler : s'il est intelligent, il fait son chemin ; s'il ne l'est pas, il a du moins l'avantage de n'être pas rendu encore plus inapte par ce que ses amis veulent bien appeler son éducation. Presque toujours les gens trouvent leur niveau, et bien qu il arrive parfois qu'ils ne le trouvent pas, on peut dire que dans l'ensemble, ceux qui ont des qualités appréciables ne passent pas inaperçus et parviennent à en tirer profit. Je crois que les Erewhoniens commencent à se rendre compte de ces choses, car on parlait beaucoup de mettre un impôt sur tous les parents dont les enfants ne gagneraient pas de quoi vivre, selon leurs capacités, à l'époque de leur vingtième année. Je suis sûr que. s'ils ont le courage d'adopter cette mesure ils ne le regretteront jamais : car les parents feront en sorte que les enpfants commencent de

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