‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 83 sur 126 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

bonne heure k gagner de largent (et cela veut dire « à faire du bien à la société )>) ; et les enfants seront de bonne heure indépendants ; ils ne seront plus une charge pour leurs parents, ni leurs parents une charge pour eux, et ils s'aimeront beaucoup plus qu'ils ne le font à présent.

C'est là de la vraie philanthropie. L'homme qui fait une fortune colossale dans la bonneterie et qui par son énergie réussit à faire baisser le prix des lainages de la millième partie de deux sous par livre, cet homme là vaut dix philanthropes de profession. Les Erewhoniens sont tellement frappés de ce fait que lorsqu'un homme a acquis une fortune supérieure à vingt mille livres sterling de rente annuelle, ils l'exemptent de tout impôt, et le regardent comme une œuvre d art, et trop précieux pour qu'on y touche. « Il faut, disent-ils, qu'il ait rendu un signalé service à la société, pour que la société ait consenti à lui donner tant d'argent. » Un si beau génie les remplit de respect ; ils le considèrent comme une bénédiction du ciel.

« L'argent, disent-ils, est le symbole du devoir : c'est le signe sacré qui prouve qu'on a fait pour l'humanité ce que l'humanité voulait qu'on fît. Il se peut que l'humanité ne soit pas un bon juge, mais il n'y en a pas de meilleur ». Pendant les premiers tem.ps de mon séjour, ces discours-là me scandalisaient, parce que je songeais qu'il a été affirmé de haute source que ceux qui possèdent des richesses entreraient difficilement dans le royaume des cieux. Mais sous l'influence d Erewhon, je m'étais mis à voir les choses différemment ; et je ne pouvais m'empêcher de penser que ceux qui n'ont pas de richesses y entreront encore plus difficilement.

On oppose l'argent à la culture, et on s'imagine que parce qu un homjTie a passé sa vie à gagner de l'argent il ne peut pas être cultivé, — erreur profonde ! Comme s'il pouvait y avoir rien qui contribue plus efficacement à la culture que le fait d'avoir acquis une honorable indépendance, et comme si la plus raffinée culture pouvait donner, à un homme qui n'a pas le sou, autre chose qu'un sentiment encore plus atroce de sa pauvreté. Le jeune homme auquel il fut dit de vendre tous ses biens et d'en donner l'argent aux pauvres devait être quelqu'un de tout à fait exceptionnel, si ce conseil lui fut donné à bon escient, soit pour lui, soit pour les pauvres. Combien plus souvent au contraire ne trouvons-nous pas chez les hommes une foule de bonnes qualités excepté celle d'avoir de l'argent? et combien souvent ne sentons-nous pas que le vrai devoir de chacun de ces hommes

EREWHON

serait de ramasser tous les sous qu'il pourrait persuader aux autres de lui donner en échange de ses services, et de devenir riche ? On a dit que l'argent est la source de tous les maux, mais cela n'est pas moins vrai du manque d'argent.

Ce qui précède peut paraître irrespectueux à l'égard de certaines maximes reçues, mais en réalité tout cela est conçu dans un esprit de profond respect pour ces choses seules qui méritent du respect : pour les choses qui existent, qui nous forment et nous façonnent, quelles qu'elles puissent être ; pour les choses qui ont le pouvoir de nous châtier et qui nous châtieront si nous ne tenons pas compte d'elles : c'est-à-dire : pour nos maîtres. Mais je me laisse entraîner loin de mon récit.

Les Erewhoniens ont un autie projet autour duquel ils mènent grand bruit et s'agitent beaucoup, à peu près comme certains le font en Angleterre à propos des droits de la femme. Un groupe d'ultraradicaux prétend qu'il n'y a pas moyen de décider à qui appartient la supériorité : des vieux sur les jeunes ou des jeunes sur les vieux. Pour le moment tout est basé sur la supposition qu'il est désirable de faire vieillir les jeunes aussi vite que possible. Mais quelques-uns pensent que c'est un tort, et que l'objet que l'éducation doit se proposer, c'est de faire que les vieux restent jeunes aussi longtemps que possible. Ils disent que chaque âge devrait avoir son tour, sa semaine, de supériorité : une semaine les vieux seraient en haut de l'échelle ; la semaine suivante ce serait les jeunes. La ligne de démarcation serait trentecinq ans. Mais ils demandent impérieusement que les jeunes aient le droit d'infliger des punitions corporelles aux vieux, sans quoi les vieux seraient tout à fait incorrigibles. Dans un pays d'Europe, quel qu'il soit, il ne serait même pas question d'une telle chose, mais à Erewhon il n'en va pas de même ; car les redresseurs, en prescrivant sans cesse des fustigations à tout le monde, ont habitué les gens à l'idée d'être fouettés. Je ne pense pas que ce projet se réalise jamais ; mais le seul fait qu'il ait été seulement discuté suffit à montrer jusqu'où va, en Erewhon, l'aberration des esprits.

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