‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 84 sur 126 · LES COLLÈGES DE DERAISON · texte numérisé non relu

LES COLLÈGES DE DERAISON

Il y avait déjà cinq ou six mois que j'habitais chez les Nosnibor, et bien que j'eusse souvent offert de les quitter et d'aller me loger dans un appartement que je louerais, ils ne voulaient pas m'en entendre parler. Je crois qu'ils s'imaginaient qu'en me gardant chez eux, il y aurait plus de chances pour que je devinsse amoureux de Zulora ; mais c'était mon affection pour Arov^héna qui m'y retenait.

Pendant tout ce temps, Arowhéna et moi avions vécu dans un songe, et nous étions laissé entraîner vers un attachement déclaré ; mais nous n'avions pas osé envisager les difficultés réelles de notre situation. Peu à peu cependant, en dépit de nous-mêmes, les choses en arrivèrent à une crise, et nous découvrîmes, trop clairement, le véritable état de nos affaires.

Un soir, nous étions au jardin, et j'avais essayé par toutes sortes de détours stupides, de l'amener à dire qu'elle aurait au moins pitié d'un homme qui aimerait sincèrement une femme qui ne voudrait pas l'épouser. J'avais balbutié et j'avais rougi, et je m'étais montré aussi sot qu'il est possible, et je crois que j'avais dû l'affliger à force de chercher d'une manière si visible à me faire plaindre par elle, sans rien lui dire de la pitié dont elle avait besoin elle aussi. Quoi qu'il en soit, elle se tourna vers moi avec un sourire doux et triste et me dit : « De la pitié? J'ai pitié de moi, de vous, de tout le monde ». A peine eût-elle prononcé ces mots, qu'elle baissa la tête et, me jetant un regard qui me demandait de ne rien répondre, elle me quitta.

Une courte phrase toute simple, mais la manière dont elle l'avait dite était ineffable : mes yeux s'ouvrirent enfin, et je compris que je n'avais pas le droit d'essayer de la pousser à transgresser une des lois les plus sacrées de son pays, ce qu'elle ferait forcément en m épousant. Je restai longtemps assis à réfléchir, et quand je me rappelai tout ce que traînerait après soi de tares, de honte et de souffrances une union coupable (car c'est ainsi que serait considéré la nôtre en Erewhon), j'eus honte de moi-même pour être resté si longtemps aveugle. Aujourd'hui j'écris tout ceci de sang-froid, mais je souffris terriblement

alors, et sans doute j'aurais gardé de ces choses un souvenir teaucoup plus vif, si tout n'avait pas fini heureusement.

Mais quant à renoncer à l'idée d'épouser Arowhéna, elle ne me traversa jamais l'esprit. Je ne pensais qu'à trouver le moyen de résoudre autrement le problème. Attendre que quelqu'un épousât Zulora?... Non, il n'y fallait pas songer davantage. Epouser Arowhéna maintenant, en Erewhon? J'avais déjà renoncé à ce projet. Il ne restait donc qu'une alternative, et c'était de l'enlever, de l'emmener avec moi en Europe, où il n'y aurait plus aucun obstacle à notre union, à part celui que présenterait encore mon manque d'argent, m.ais cela ne me causait aucune inquiétude.

A ce projet, simple et tout indiqué, je ne voyais que deux objections dignes de ce nom : d'abord qu'il se pouvait qu'Arowhéna refusât de venir ; ensuite, qu'il m'était presque impossible de m'échapper même seul, car le Roi lui-même m'avait dit que je devais me regarder comme prisonnier sur parole, et qu'au premier indice de tentative d'évasion de ma part, on m'enfermerait dans un des hôpitaux d'incurables. En outre, je ne connaissais pas la géographie d'Erewhon, et même si j'essayais de retrouver le chemin par lequel j'étais venu, je serais rattrapé bien avant d'atteindre le col par lequel j'étais entré. Comment donc pourrais-je songer à emmener Arowhéna avec moi? Pendant des journées entières, je repassai toutes ces difficultés dans mon esprit, et enfin j'imaginai le projet le plus extravagant que le désespoir puisse inspirer à un homme. Ce projet résolvait la seconde difficulté. Quant à la première, elle me causait moins d'inquiétude, car lorsque je me retrouvai en tête-à-tête avec Arowhéna après notre conversation dans le jardin, je compris qu'elle avait passé par les mêmes souffrances que moi.

Je résolus d'avoir encore une entrevue avec elle, qui serait pour le moment la dernière, et qu'alors je me séparerais d'elle et me mettrais à l'œuvre pour réaliser mon plan aussi rapidement que possible. Nous trouvâmes une occasion d'être seuls ensemble, et j'en profitai pour me lâcher la bride et lui dire avec quel dévouement et quelle adoration je l'aimais. Elle ne répondit pas grand'chose, mais ses larmes (auxquelles je ne pus m'empêcher de mêler Içs miennes) et le peu qu'elle dit, suffirent à me montrer que je n'aurais pas d'obstacle à vaincre de son côté. Alors je lui demandai si elle consentirait à courir un danger terrible, que nous partagerions, et dont le résultat serait, en cas de succès, que je la mènerais dans mon propre pays, et dans la maison

Page 1