‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 85 sur 126 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

de ma mère et de mes sœurs, qui la recevraient à bras ouverts. En même temps, je lui fis remarquer que nous avions plus de chances d'échouer que de réussir, et qu'il était probable, que même si j'arrivais à mettre mon projet à exécution, sa réalisation nous coûterait la vie à tous les deux.

J'avais bien jugé Arowhéna : elle me répondit qu'elle croyait que je l'aimais autant qu'elle m'aimait, et qu'elle braverait n'importe quel danger, si je pouvais seulement lui donner l'assurance qu'en Angleterre notre union ne serait pas considérée comme une chose déshonorante. Elle ne pouvait vivre sans moi, et eût mieux aimé mourir avec moi que sans moi ; et peut-être que la mort était ce qui nous vaudrait le mieux à l'un et à l'autre. Elle dit encore qu'il fallait travailler à mon projet, et que quand l'heure serait venue je la ferais appeler, et que je pouvais avoir confiance, qu'elle ne me manquerait pas de parole. Et de cette façon, après bien des baisers et bien des larmes, nous nous arrachâmes l'un à l'autre.

Je quittai les Nosnibor, louai un appartement en ville et m'abandonnai tout à mon aise au désespoir. Arowhéna et moi nous voyions de temps à autre, car je m'étais mis à fréquenter régulièrement les Banques Musicales ; mais M*"^ Nosnibor et Zulora me traitaient avec beaucoup de froideur et j'eus la certitude qu'elles se doutaient de quelque chose. Arowhéna avait un air malheureux, et je remarquai que sa bourse était maintenant pleine de toute la monnaie des Banques Musicales qu'elle y pouvait mettre, c'est-à-dire beaucoup plus pleine qu'autrefois de cette monnaie. Alors me vint l'affreuse pensée qu'elle pouvait tomber malade et être soumise à un procès criminel. Oh, quelle haine j'éprouvai pour Erewhon à ce moment-là !

J'avais encore mes entrées à la cour, mais ma bonne mine commençait à disparaître, et je n'avais pas, pour cacher les effets du chagrin, l'art consommé des Erewhoniens. Je m'apercevais que mes amis avaient des inquiétudes à mon sujet, et je fus obligé de m'inspirer de l'exemple de Mahaïna, et de faire semblant de mètre mis à boire. J'allai même jusqu'à consulter un redresseur comme si cela eut été vrai, et me soumis à beaucoup de vexations. Cela arrangea les choses pour quelque temps, mais je remarquai que mes amis avaient moins d'estime pour ma constitution à mesure que je maigrissais.

On me dit que les pauvres jetaient les hauts cris à cause de ma pension, et je lus dans un journal antiministériel un article fielleux, dans lequel le journaliste allait jusqu'à dire que le fait que j'avais des

EREWHON

cheveux blonds n'était pas un bien grand mérite en moi, puisqu'on racontait que j'avais dit que c'était une chose commune dans le pays d'où je venais. J'ai des raisons de penser que cet article avait été inspiré par M. Nosnibor lui-même. Bientôt il me revint que le roi commençait à reparler avec insistance de l'affaire de ma montre, et à dire qu'on devrait me traiter médicalement, parce que je lui avais dit un mensonge à propos des ballons. Je vis un orage de calamités se former et se rassembler de tous les points de l'horizon au-dessus de ma tête, et je compris que j'allais avoir besoin de tous mes esprits, et de beaucoup d'autres encore, pour arriver sain et sauf avec Arov^héna au bout de mon aventure.

Il y avait quelques personnes qui continuaient à se montrer bienveillantes à mon égard ; et, chose étrange, ces témoignages de sympathie me venaient des personnes dont je les eusse le moins attendues : des caissiers des Banques Musicales. J'avais fait la connaissance de plusieurs de ces messieurs, et maintenant que je fréquentais leurs banques, ils semblaient disposés à faire grand cas de moi. L'un d'eux, voyant que j'étais réellement malade, — mais naturellement il fit semblant de 1 ignorer, — me conseilla de changer un peu d'air et d'aller visiter avec lui une des villes principales, à deux ou trois jours de voyage de la capitale, et qui était le centre le plus important des Collèges de Déraison. Il m'assura que tout ce que je verrais me charmerait, et que je recevrais un accueil empressé. Je me décidai donc à accepter son invitation.

Deux ou trois jours plus tard nous partîmes, et après avoir passé une nuit en voyage, nous arrivâmes à destination le lendemain soir. Nous étions maintenant en plein printemps, et il y avait près de dix mois que je m'étais mis en route en compagnie de Chov^bok, mais il me semblait qu'il y avait dix ans. Les arbres étaient dans toute leur plus tendre beauté, et l'air s'était réchauffé sans devenir trop lourd. Après avoir passé tant de mois dans la capitale, la vue de la campagne et des villages que nous traversions me fit certes beaucoup de bien, mais ne put me faire oublier mes soucis. Les dix ou douze derniers kilomètres furent la plus belle partie du voyage, car la campagne devenait plus accidentée et les bois étaient plus étendus. Mais le premier coup d'œil jeté sur la cité des collèges elle-même, fut ce qu'il y eut de plus délicieux. Je ne puis croire qu'il en existe une plus belle dans le monde entier, et j'en exprimai ma joie à mon compagnon et le remerciai de m'y avoir amené.

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