‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 86 sur 126 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La voiture nous conduisit à une auberge située dans le centre de la ville, et, pendant qu'il faisait encore jour, mon ami le caissier, qui se nommait Thims, m'emmena faire un tour dans les rues et dans les cours des principaux collèges. Ils étaient d'une beauté et d'un intérêt extrêmes, et il n'était pas possible de les voir sans se sentir attiré vers eux. Et je me dis qu'il fallait vraiment avoir l'esprit mal fait et être un ingrat, pour ne pas conserver de ces collèges, quand on a eu l'avantage d'être élevé dans l'un d'entre eux, un souvenir affectueux qui ne s'éteint qu'avec la vie. Tous mes fâcheux pressentiments s'évanouirent quand je vis la beauté de cette ville exquise. Pendant une demi-heure, j'oubliai et moi-même et Arowhéna.

Après le souper, M. Thims me parla longuement du système d'éducation en vigueur dans ces collèges. Je savais déjà une partie de ce qu'il me disait, mais bien des faits étaient nouveaux pour moi, et grâce à ce qu'il me dit, je compris plus exactement que je n'avais fait jusqu'alors, le fond des idées érewhoniennes. Néanmoins il y eut certains détails du système dont la raison d'être m'échappa. Mais j'admets sans difficulté que mon incapacité à comprendre la raison d'être de ces particularités devait venir de ce que j'avais été élevé d'une manière si différente, et aussi de ce que, à ce moment -là, je n'étais pas du tout dans mon assiette.

Le principal trait de leur système, c'est l'importance qu'ils donnent à une science dont je ne puis traduire le nom que par le mot « l'hypothétique ». Voici comment ils raisonnent : n'enseigner à un enfant rien de plus que la nature des choses qui existent dans le monde qui l'entoure, et avec lesquelles il sera forcément en rapport toute sa vie, ne serait que lui donner une conception étroite et superficielle de l'univers, lequel, afïirment-ils, pourrait aussi contenir toute espèce de choses qu'on n'y trouve pas actuellement. Lui ouvrir les yeux sur ces possibilités et le préparer en vue de toutes sortes de conjonctures, tel est l'objet de la science hypothétique. Imaginer une série de conditions absolument étranges et irréalisables, et demander aux jeunes gens de résoudre les problèmes qui découlent de ces conditions, voilà ce qu'ils considèrent comme la meilleure façon de les préparer à bien diriger eux-mêmes leurs affaires quand ils auront atteint l'âge d'homme.

C'est pourquoi on leur enseigne pendant de longues années ce qu'on appelle le langage hypothétique ; langage qui fut, à l'origine, formé à une époque où le pays était dans un état de civilisation tout différent de celui dans lequel il est actuellement, et qui a disparu depuis et a été

EREWHON

dépassé. Beaucoup Je maximes précieuses et de nobles pensées qui à une certaine époque demeuraient ensevelies dans ce langage, font aujourd'hui partie intégrante de leur littérature, et ont été mille fois traduites dans la langue actuellement en usage. Et certes, il me semble qu'il devrait paraître suffisant de n'enseigner la langue primitive qu'aux jeunes gens qui montrent un goût instinctif et naturel pour cette étude.

Mais les Erewhoniens sont d'un avis différent. Il est presque incroyable de voir quel cas ils font de ce langage hypothétique ; ils vont même jusqu'à offrir au premier venu une pension pour la vie si ce premier venu parvient à acquérir une grande connaissance de ce langage. Bien plus, ils passeront des années à apprendre à traduire quelques-uns de leurs meilleurs poètes dans la langue hypothétique, car le fait d'être capable de faire cela avec aisance est considéré comme la marque distinctive d'un homme cultivé et bien élevé. Dieu me garde de parler à la légère, mais je trouvai que c'était un vrai gaspillage de bonne énergie humaine que de laisser des gens perdre des années et des années à se perfectionner dans un exercice aussi infécond, alors que leur propre civilisation leur présentait des problèmes par centaines, qui demandaient instamment à être résolus, et dont la solution aurait rapporté un joli bénéfice à celui qui l'aurait trouvée. Mais sans doute les gens savent mieux ce qui leur convient quand il s'agit de leurs propres affaires. Pourtant, si les jeunes gens avaient choisi d'euxmêmes ces études, je m'en étonnerais moins ; mais ils ne les choisissent pas, on les leur impose, et la plupart d'entre eux ont de l'aversion pour elles. Ce que je puis dire, c'est que tout ce qu'on m'a fait valoir en faveur de ce système m'a paru trop peu probant pour que je puisse avoir une haute idée des avantages qu'il présente.

Les arguments qu'ils faisaient valoir en faveur du développement systématique des facultés déraisonnantes étaient bien plus solides. Mais sur ce point, ils s'éloignent des principes par lesquels ils justifient leur étude de l'hypothétique. En effet, ils fondent l'importance qu'ils donnent à l'hypothétique sur le fait qu'elle est une préparation à l'extraordinaire, tandis que leur enseignement de Déraison a pour mission de développer les facultés particulières qui servent à la conduite des affaires ordinaires. De là leurs chaires d'Inconséquence et de Subterfuge, branches dans lesquelles les jeunes gens passent des examens avant d'être autorisés à continuer leurs études en vue de leurs diplômes d'hypothétique. Les étudiants les plus sérieux et les

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