CHAPITRE XXI
plus consciencieux font de tels progrès dans ces matières, qu'on en est étonné ; il n'est guère d'inconséquence, si évidente soit-elle, qu'ils n'apprennent bientôt à défendre, ou de commandement si clair qu'ils ne trouvent quelque prétexte pour n'en tenir aucun compte.
La vie, à ce qu'ils affirment, deviendrait intolérable si les hommes n'étaient guidés dans toutes leurs actions que par la raison seule. La raison entraîne les hommes à tracer des limites hâtives et trop précises, et à définir les choses au moyen du langage ; du langage qui, de même que le soleil, fait d'abord croître et dessèche ensuite. Il n'y a de logique que dans les opinions extrêmes, mais elles sont toujours absurdes* Le juste milieu est illogique, mais un juste milieu illogique est préférable à l'absurdité patente des idées extrêmes. Il n'est pas de sottises ni de déraison plus grande que celles qui, en apparence, peuvent se défendre irréfutablement par la raison même, et il n'y a guère d'erreurs auxquelles les hommes ne peuvent être aisément amenés, lorsqu'ils fondent leur conduite sur la seule raison.
La raison pourrait fort bien abolir le double système monétaire ; elle pourrait même attaquer l'existence personnelle de l'Espérance et de la Justice. D'ailleurs, les gens sont si naturellement et si fortement enclins à la raison, que de toutes façons ils la recherchent pour leur propre satisfaction, et agiront d'après elle autant, et plus, que cela peut leur être utile : il n'y a donc pas besoin d'encourager la raisoné Mais c'est une autre affaire quand il s'agit de la déraison. Elle est le complément naturel de la raison, et si elle n'existait pas, la raison ellemême disparaîtrait.
Donc, puisque la raison ne saurait exister en l'absence de la déraison, il s'ensuit qu'il faut admettre que plus il y a de déraison, et plus il y â de raison. De là la nécessité de développer la déraison dans l'intérêt même de la raison. Les professeurs de Déraison affirment qu'ils respectent la raison ; personne ne peut être plus convaincu qu'ils le sont que, si le système de la double monnaie ne peut être rigoureusement déduit, comme conséquence nécessaire, de la raison humaine, il faut qu'une des deux espèces de monnaie disparaisse sur-le-champ ; mais ils ajoutent qu'il ne faut pas faire cette déduction en se basant sur une idée étroite et exclusive de la raison, idée qui priverait cette admirable faculté d'une moitié de sa propre existence. La déraison fait partie de la raison : faites -lui donc la part qui lui revient lorsque vous rechercherez les conditions primitives de toute institution humaine»