CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
LES COLLÈGES DE DERAISON (Suite)
Ils ne font aucune espèce de cas du génie, car ils disent que tout homme est, plus ou moins, un génie. Il n'y a personne de si sain physiquement qui ne soit pas un tout petit peu dérangé en quelque endroit, et il n*est personne de si malsain qui n'ait quelque organe qui soit bien portant, De même il n'y a pas d'homme si sam, moralement et intellectuellement, qu'il puisse être, qui ne soit à la fois fou et méchant par quelque côté ; et il n'y a pas d'homme, si fou et si pervers soit-il, qui ne soit par quelque côté sensé et honorable. Et en même manière, il n'est pas d'homme de génie qui ne soit aussi un sot, et pas de sot qui n'ait quelque chose de l'homme de génie.
Quand je parlai de l'originalité et du génie à quelques messieurs près desquels je me trouvai assis à un diner offert par M. Thims en mon honneur, et que je dis que toute espèce de pensée originale devrait être encouragée, il me fallut aussitôt ravaler mes paroles, et je vis bien qu'ils pensaient que le génie était comme le scandale : il faut bien qu'il arrive, mais malheur à celui par qui il arrive. Ils tiennent que le devoir de tout homme est de penser comme ses voisins, car malheur à lui s'il trouve bon ce qu'ils trouvent mauvais. Et vraiment on ne voit pas bien en quoi cette théorie érewhonienne diffère de la nôtre, car le mot « idiot » signifie tout simplement « quelqu'un qui pense par soi-même «. Le vénérable Professeur de Sagesse Mondaine, vieillard de près de quatre-vingts ans, mais encore vert, me parla très sérieusement sur ce sujet, lorsqu'il entendit les paroles que j'avais eu l'imprudence de laisser échapper en faveur du génie. C'était un des professeurs les plus influents de l'Université, et on disait qu'il avait peut-être fait plus que tout autre personnage actuellement vivant pour supprimer toute espèce d'originalité.
« Notre affaire », dit-il, « n'est pas d'aider les étudiants à penser par eux-mêmes. Certes c'est bien la dernière chose que ceux qui leur veulent du bien pourraient les encourager à faire. Notre devoir est de faire en sorte qu'ils pensent comme nous, ou du moins comme nous trouvons utile de dire que nous pensons ». Toutefois il passait