‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 89 sur 126 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

pour avoir sur certaines choses des opinions quelque peu radicales : en eflet il était Président de la Société pour la Suppression des Connaissances Inutiles et pour la Plus Complète Oblitération du Passé.

Quant aux épreuves qu'un jeune homme doit subir pour l'obtention d'un diplôme, j'appris que les élèves ne sont pas classés par ordre de mérite, et qu'on fait tout ce qu'on peut pour qu'il n'y ait aucune émulation entre les étudiants, car les maîtres pensent que l'émulation encourage les ambitions personnelles et produit des mésmtelligences. Les examens consistent en des compositions écrites par les candidats sur des sujets donnés, dont quelques-uns leur sont connus à l'avance, tandis que d'autres sont choisis à dessein pour juger de leurs capacités générales et de leur savoir faire *.

Mon ami le Professeur de Sagesse Mondaine était la bête noire de la plupart des étudiants, et autant que j'en pouvais juger, il devait l'être en effet, car il avait pris ses fonctions beaucoup plus au sérieux que ne l'avait fait aucun de ses collègues. On me dit qu'il avait recalé un pauvre type pour manque d'ambiguïté suffisante dans sa composition de Clauses Restrictives. Un autre avait été renvoyé pour avoir écrit un article sur un sujet scientifique sans avoir fait un usage assez fréquent des mots « avec soin », « patiemment » et « sérieusement ». On refusa un diplôme à un étudiant parce qu'il avait eu trop souvent et trop profondément raison ; et quelques jours avant mon arrivée, on en avait recalé toute une fournée pour méfiance insuffisante à l'égard de l'imprimé.

Il y avait justement alors une certaine agitation à ce propos, car il paraît que le Professeur avait écrit un article dans la principale revue de l'Université, article dont tout le monde le savait auteur, et qui était rempli de toute espèce d'erreurs spécieuses. Ensuite il avait donné un sujet de composition qui fournissait aux candidats l'occasion de reproduire ces erreurs, et comme tous croyaient que l'article était de leur examinateur, ils répétèrent ces erreurs. Le Professeur les recala tous sans exception, mais on trouvait qu'il n'avait pas très bien agi.

Je leur citai le beau vers d'Homère qui dit qu'on doit toujours s'efforcer d'être au premier rang et de l'emporter en toute chose sur ses égaux. Mais ils dirent qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que des peuples chez lesquels une aussi détestable maxime était admirée, fussent sans cesse occupés à s'entre-égorger.

* [En français dans le texte.]

EREWHON

« Et pourquoi », dit un professeur, « un homme désirerait-il valoir mieux que ses voisins? Qu'il se contente de ne leur pas être inférieur. »

J'essayai timidement de dire que je ne voyais pas comment aucun progrès pourrait se faire en science ou en art sans aucune ambition personnelle, et par suite sans rivalités.

« Evidemment, et c'est pourquoi nous sommes ennemis du progrès, » répliquèrent-ils.

Après cela il n'y avait plus rien à dire. Pourtant un peu plus tard, un jeune Professeur me prit à part et me dit qu'il ne pensait pas que je comprisse exactement leuis idées sur le progrès.

« Nous aimons le progrès », dit-il, « mais à condition qu'il ait l'approbation du sens commun de la majorité. Si un homme acquiert plus de science que ses voisins, qu'il garde pour lui ce qu'il sait jusqu'à ce qu'il les ait pressentis et qu'il sache s'ils sont d'accord avec lui. » Il ajouta qu'il était aussi immoral d'être trop en avance que d'être trop en retard sur son temps. « Si vous êtes capable d'entraîner vos voisins, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, mais si vous en êtes inca^ pable, quelle insulte plus injustifiée pouvez-vous leur faire que de leur dire ce qu'ils ne désirent pas savoir? L'homme devrait se souvenir que l'excès de pensée est une des formes les plus dangereuses et les plus déshonorantes que puisse prendre le dérèglement de la vie. J'admets que chèque homme ne soit pas absolument bien réglé, d'autant plus qu'une santé d'esprit parfaite aboutirait à la folie dès qu'elle serait réalisée, mais enfin... »

Il commençait à s'emballer sur son sujet, et je me demandais comment je pourrais bien me débarrasser de lui, quand l'assemblée se sépara et, bien que je lui eusse promis d'aller le voir avant mon départ, j'en fus malheureusement empêché.

J'en ai dit assez pour donner au lecteur anglais une idée des étranges opinions qu'ont les Erew^honiens sur la déraison, l'hypothétique et l'éducation en général. Dans bien des choses ils étaient relativement sensés, mais je n'arrivai pas à avaler l'hypothétique, ni surtout leurs traductions de leurs meilleurs poètes dans la langue hypothétique. Pendant mon séjour, je rencontrai un jeune homme qui me dit que pendant quatorze ans, on ne lui avait guère appris autre chose que le langage hypothétique, bien qu'il n'eût jamais montré (et cela à mon avis lui faisait honneur) la moindre disposition pour cette étude, tandis qu'il était doué d'aptitudes assez remarquables pour d'autres

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