‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 90 sur 126 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

branches du savoir. Il m*aiïirma qu'il n'ouvrirait plus jamais un livre d'hypothétique après qu'il aurait obtenu son diplôme, mais qu'il suivrait le penchant qui le portait vers d'autres sciences. Cela était fort bien. Mais qui lui rendrait ces quatorze années perdues?

Quelquefois, je me demandais comment il était possible que le mal qu'on faisait ainsi ne fût pas plus facile à voir et que les jeunes gens et les jeunes filles pussent devenir aussi bons et aussi sensés qu'ils le devenaient, en dépit des efforts qu'on faisait presque consciemment pour faire dévier et arrêter leur croissance? Quelques-uns, assurément, en restaient endommagés, et en souffraient toute leur vie. Mais beaucoup ne paraissaient pas en avoir souffert, et quelques-uns semblaient presque s'en trouver mieux. Je crois que la raison de ce phénomène est que l'instinct naturel des jeunes gens est, dans la plupart des cas, si complètement en révolte contre leur éducation, qu'en dépit de tous les efforts de leurs maîtres on n'arrive jamais à la leur faire regarder comme une chose sérieuse. Tout ce qui en arrivait, c'était que les enfants ne faisaient que perdre leur temps, et même pas une aussi grande partie de leur temps qu'on aurait pu croire, car dans leurs heures de récréation ils se livraient à des exercices et à des jeux de plein air qui développaient leurs corps et qui servaient du moins à les rendre forts et bien portants.

De plus on ne pouvait empêcher ceux qui. avaient quelques tendances particulières, de les développer : ils apprenaient ce qu'ils avaient besoin d'apprendre, et ce qui leur plaisait, en dépit des obstacles mêmes, qui semblaient plutôt les exciter que les décourager. Tandis que pour ceux qui n'avaient pas d'aptitudes spéciales la pe^te de temps était relativement peu importante. Mais malgré ces correctifs, je suis sûr que le système que les Erewhoniens appellent 1 éducation porte un grand préjudice aux enfants des classes qui sont aisées sans être riches. Les enfants plus pauvres en souffraient moins, car si la destruction et la mort ont entendu parler de la sagesse, dans une ceitaine mesure la pauvreté aussi en a entendu parler.

Et peut-être, après tout, qu'il vaut mieux pour une nation que ses centres d'éducation fassent plus pour combattre le développement de la pensée que pour l'encourager. Si ces centres n'infusaient pas dans les esprits d'un grand nombre de leurs nourrissons une certaine pédanterie vaniteuse, les ouvrages originaux deviendraient tellement communs, qu'ils constitueraient un véritable péril. Il est en effet indispensable que la plus grande partie de ce qui se dit et se fait dans le monde soit

EREWHON

assez éphémère pour s'éliminer rapidement. Il faut que cela reste frais pendant vingt-quatre heures, ou même quarante-huit heures ; mais il faut que cela ne soit plus assez frais au bout d'une semaine pour empêcher les gens de désirer autre chose. Il n'y a pas de doute que le merveilleux développement du journalisme en Angleterre, et aussi que le fait que nos centres d'éducation visent plutôt à favoriser la médiocrité qu'à jouer un rôle plus noble, soient uniquement dus à ce que nous admettons, d'une façon subconsciente, qu'il est encore plus nécessaire de comprimer l'élan de la croissance intellectuelle que de l'encourager, et il n'y a pas de doute que c'est bien là ce que font nos corps académiques, et ils le font avec d'autant plus de succès qu'ils ne le font pas consciemment. Ils s'imaginent qu'ils travaillent à perfectionner l'assimilation et la digestion de l'esprit, alors qu'en réalité ils ne sont guère autre chose que l'équivalent du cancer dans Testomac.

Mais revenons aux Erewhoniens. Rien ne me surprit davantage que de voir çà et là les lueurs de bon sens dont une ou deux branches du savoir étaient éclairées, alors que tant d'autres étaient plongées dans une obscurité complète. Cela me frappa plus particulièrement lorsque je visitai l'Ecole des Beaux-Arts de l'Université. Je vis que le programme des études y était divisé en deux parties : artistique et commerciale. Aucun étudiant ne pouvait poursuivre l'étude technique de l'art qu il étudiait, s'il n'avait fait un progrès égal dans la connaissance de son histoire commerciale.

Ainsi les étudiants en peinture étaient fréquemment interrogés sur les prix qui avaient été atteints par les tableaux célèbres des cinquante ou cent dernières années, et des variations qu'avait subies leur valeur quand (cela arrivait souvent) ils avaient été vendus et revendus plusieurs fois. « Le peintre », disent-ils, « est un marchand de tableaux : il Cbt aussi important pour lui d'apprendre à adapter ses marchandises au goût du marché, et de savoir combien peut se vendre tel ou tel genre de tableau, que d'apprendre à peindre ce tableau ». J imagine que c'est ce que les Français veulent dire lorsqu'ils attachent tant d'importance aux « valeurs » en peinture.

Quant à la ville elle-même, plus je la voyais et plus elle me charmait. Je n'ose pas me risquer à décrire l'émouvante beauté des différents collèges, de leurs promenades et de leurs jardins. Assurément ces choses-là suffisent à répandre une influence qui sanctifie et qui affine, et qui par elle-même constitue une éducation que tous les défauts

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