CHAPITRE XXII
possibles ne peuvent entièrement gâter. Je fus présenté à un grand nombre de professeurs qui me firent toutes sortes d'amabilités et de politesses. Néanmoins je ne pus guère m'empêcher de me laisse effleurer par le soupçon que quelques-uns de ceux chez lesquels on m'amena avaient passé si longtemps sur leur hypothétique qu'ils étaient devenus exactement le contraire de ce qu'étaient les Athéniens du temps de saint Paul. En effet, tandis que les Athéniens passaient leur vie à ne rien faire, sinon à voir et à entendre quelque chose de nouveau, il y avait quelques professeurs ici, qui semblaient avoir fait vœu de rejeter toutes les opinions auxquelles ils n'étaient pas parfaitement accoutumés, et qui regardaient leur cerveau comme une sorte de sanctuaire, dans lequel, une fois qu'une opinion s'y était réfugiée, aucune autre n'avait le droit de venir l'attaquer.
Toutefois, je dois avertir le lecteur que je n'étais pas souvent certain de ce que pensaient les hommes dont je fis la connaissance pendant mon séjour avec M. Thims. Car il n'y avait pas moyen d'en tirer quoique ce fût, dès qu'ils avaient le moindre soupçon qu'ils pouvaient, comme ils disaient, « se compromettre ». Et comme il n'y a guère de questions sur lesquelles on ne puisse craindre de se compromettre, j eus beaucoup de difficultés à obtenir d'aucun d'eux des opinions bien nettes, sauf sur des sujets comme le temps qu'il faisait, la cuisine et le vin, les excursions de vacances ou les jeux d'adresse.
S'ils se voient forcés, malgré toutes leurs contorsions pour vous échapper, d'exprimer une opinion quelconque, ils vous citeront celle de quelqu'un d'autre qui a écrit sur le sujet en question, et ils concluront que sans doute ils admettent qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que cet écrivain a dit, mais qu'il y a bien des points sur lesquels il leur est impossible de se mettre d'accord avec lui. Quant à savoir quels étaient ces points, il m'a toujours été impossible de le leur faire dire. En vérité, il semblait que ce fût considéré comme le comble du savoir et de la politesse, parmi eux, de n'avoir, et encore moins de n'exprimer, aucune opinion sur aucun sujet à propos duquel on aurait pu, dans la suite, prouver qu'ils s'étaient trompés. L'art de se tenir avec grâce à califourchon sur une barrière n'a jamais, à ce que je crois, été porté à un point de perfection plus^ élevé que dans les collèges de Déraison d'Erewhon.
Et même quand, malgré tous leurs subterfuges, ils se trouvent cloués, et forcés d'exprimer une opinion précise, il y a gros à parier qu ils entreprendront de défendre une théorie dont ils savent fort
EREWHON
Dien qu'elle est fausse. Il m 'arriva très souvent de lire des comptesrendus et des articles, même dans leurs meilleures publications périodiques, entre les lignes desquels je découvrais sans grandes difficultés une signification exactement opposée à celle qui était mise en avant. Et cela est si bien compris de tout le monde qu'il faut n'être qu'un débutant dans les finesses de la bonne société érewhonienne pour ne pas soupçonner instinctivement un « oui » caché dans chacun des « non » qu'on trouve sur son chemin. Sans doute cela revient bien à peu près au même en fin de compte, car il importe peu que oui se dise « oui » ou « non », du moment qu'on sait ce qu'il faut entendre ; mais notre façon plus directe d'appeler un chat un chat, et non pas un chien avec l'intention que chacun comprenne qu'il s'agit d'un chat, me paraît plus commode. Mais d'autre part, le système adopté par les Erewhonniens contribue mieux à la suppression de cette franchise que la philosophie érewhonienne semble avoir pour fonction expresse de décourager.
Quoi qu'il en soit, le mal appelé « peur-de-se-compromettre » était fatal à l'intelligence de ceux qui l'attrapaient et presque tout le monde dans les Collèges de Déraison en était atteint. Au bout de quelques années l'atrophie des opinions survenait immanquablement, et le malade devenait complètement insensible à tout, excepté aux aspects les plus superficiels des objets matériels avec lesquels il était constamment en contact. L'expression du visage de ces gens-là était repoussante. Pourtant ils ne paraissaient pas souffrir beaucoup, car aucun d entre eux n'avait la moindre idée qu'ils étaient plus morts que vivants. Jusqu'à présent on n'a pas trouvé le remède à cette répugnante maladie nommée « peur-de-se-compromettre ».
Ce fut pendant mon séjour dans la Cité des Collèges de Déraison — cité dont le nom érewhonien est si cacophonique que j'en fais grâce au lecteur — que j'appris l'histoire de la révolution qui avait eu pour résultat d'anéantir un si grand nombre des inventions mécaniques en usage auparavant.
M. Thims m'emmena faire visite à un monsieur qui avait une grande réputation de savant, et qui était en même temps, à ce que me dit M. Thims, un homme assez dangereux, car il avait tenté d'introduire un adverbe nouveau dans le langage hypothétique. Il avait entendu parler de ma montre et il avait vivement désiré me voir, car il passait pour le plus savant archéologue de tout Erewhon en ce qui concernait