‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 92 sur 126 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

rancienne mécanique. Notre conversation tomba sur ce sujet, et en partant il me donna un exemplaire d'une réédition du livre qui avait provoqué la révolution.

Elle avait eu lieu environ cinq cents ans avant mon arrivée, et il y avait beau tempf^ que les gens s'étaient faits à ce changement, bien qu'au moment où il se produisit tout le pays se fût tiouvé plongé dans la détresse la plus profonde et qu'une réaction qui s'ensuivit faillit presque réussir. La guerre civile fit rage pendant de nombreuses années et on dit qu'elle détruisit la moitié de la population. Les deux partis s'appelaient les Machinistes et les Antimachinistes, et à la fin, comme je l'ai dit, les Antimachinistes eurent le dessus, et traitèrent leurs adversaires avec une dureté tellement inouïe que toute trace d'opposition fut anéantie.

Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'ils tolérèrent que certains instruments mécaniques demeurassent en usage dans le pays. Mais je ne crois pas qu'ils l'eussent toléré si les Professeurs d'Inconséquence et de Subterfuge ne s'étaient pas levés en masse pour empêcher qu'on poussât les nouveaux principes à leurs conclusions légitimes. De plus les Professeurs exigèrent que, pendant la guerre, les Antimachinistes se servissent de tous les perfectionnements connus dans l'art de la guerre et, au cours des hostilités, plusieurs armes offensives et défensives furent inventées. Je fus surpris de voir qu'il subsistait autant d'échantillons de machines qu'on en voit dans leurs musées, et je m'étonnai que des savants aient pu reconstituer leurs différents usages avec tant d'exactitude. Car au moment de la révolution les vainqueurs avaient détruit toutes les machines les plus compliquées, et brûlé tous les traités de mécanique et toutes les usines des ingénieurs, ayant ainsi sapé le mal jusque dans ses fondements, — tout cela au prix d'un gaspillage incalculable de richesses et de sang.

Assurément ils n'avaient pas épargné leur peine, mais un travail de ce genre-là ne peut jamais être fait à fond, et quand, deux cents ans avant mon arrivée, toute passion à propos des machines était bien refroidie, et que seul un fou aurait pu songer à réintroduire des inventions défendues, on se mit à y voir un intéressant sujet d'études archéologiques, comme seraient chez nous les rites de quelque religion depuis longtemps disparue. Ensuite on se mit à rechercher avec soin tous les fragments qu'on put trouver et toutes les machines qu'on avait pu cacher pendant la révolution ; et d'innombrables mémoires furent publiés, qui expliquaient à quoi avaient pu servir chacune des machines

EREWHON

qu'on découvrait. Et cela se faisait sans qu'on eût la moindre idée de remettre en usage des machines de ce genre, mais avec les sentiments que peut avoir un archéologue anglais à l'égard des monuments druidiques ou des pointes de flèches en silex.

A mon retour dans la capitale, pendant les derniers temps, ou plus exactement les derniers jours, que je passai en Erewhon, j'écrivis en anglais un résumé * de l'ouvrage qui fut la cause immédiate de cette révolution. Il est probable que mon ignorance des termes techniques m'a fait commettre beaucoup d'erreurs, et çà et là quand je n'ai pas pu traduire, j'ai substitué des idées et des noms purement anglais aux idées et aux noms érewhoniens. Mais le lecteur peut être certain que ma traduction est en général fidèle. J'ai pensé qu'il valait mieux l'insérer en cet endroit de mon livre.

* [En français dans le texte.l

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