LE LIVRE DES MACHINES
Voici comment débute l'auteur :
« Il fut un temps où la terre était, selon toute apparence, entièrement dépourvue de vie végétale et animale, et où elle était, suivant l'opinion de nos meilleurs philosophes, tout simplement une boule ronde et brûlante, recouverte d'une croûte qui se refroidissait peu à peu. Or, si un être humain avait existé pendant que la terre était dans cet état et qu'il lui eût été possible de la voir comme si c'eût été un autre monde quelconque avec lequel il n'eût rien eu de commun, et si en même temps il eût été complètement dépourvu de toute espèce de notions scientifiques : n'aurait-il pas affirmé qu'il était impossible que des créatures douées d'aucune sorte de conscience pussent germer sur cette espèce de tison qu'il voyait? N'aurait-il pas nié que ce tison contînt aucune possibilité de conscience? Et pourtant, à la longue, la conscience parut. Par conséquent : ne se pourrait-il pas qu'il y ait encore actuellement d'autres voies de préparées par lesquelles la conscience puisse arriver au jour, encore que nous ne sachions en apercevoir aucune quant à présent? Et d'autre part, puisque la conscience, ou toute espèce de phénomène qui ressemble à ce que nous entendons par conscience, a été jadis quelque chose de nouveau, une chose qui, autant que nous pouvons nous en rendre compte, est venue après l'apparition même d'un centre individuel d'action et d'un système reproducteur (que nous voyons exister chez les plantes en l'absence de toute conscience apparente) — pourquoi donc alors ne pourrait-il pas se produire une nouvelle phase de l'esprit qui serait aussi différente de toutes les phases jusqu'ici connues, que l'esprit de l'animal est différent de celui des végétaux?
« Il serait absurde d'essayer de définir un tel état de Tesprit (ou de « cela », qu'on nommera comme on voudra), d'autant plus que cet état doit être quelque chose de si étranger à l'homme que son expérience ne peut absolument pas l'aider à le concevoir. Mais certes, lorsque nous songeons aux multiples phases de la vie et de la conscience qui se sont déjà produites, il serait téméraire d'affirmer qu'aucune autre
EREWHON
phase ne peut se produire et que la vie animale est le dernier mot de la nature. Il fut un temps où le feu était le dernier mot de la nature, et une autre époque où c'étaient l'eau et les pierres. »
L'auteur, après avoir développé ce thème pendant plusieurs pages, aborde la question de savoir s'il est possible de découvrir, de nos jours, des signes précurseurs d'une nouvelle phase, et si nous pouvons voir des organismes en préparation, qui seraient capables dans un avenir lointain de servir de réceptacles à cette nouvelle espèce de conscience ; et si, en somme, on pourrait découvrir dès maintenant sur la terre la cellule primitive de cette nouvelle espèce de vie. Dans la suite de son ouvrage il répondait affirmativement à cette question et il indiquait, comme étant cette cellule primitive, les machines les plus perfectionnées.
« Le fait que les machines ne possèdent actuellement » (je cite ses propres paroles) « que fort peu de conscience, ne nous autorise nullement à croire que la conscience mécanique n'atteindra pas à la longue un développement dangereux pour notre espèce.
« Un mollusque ne possède pas beaucoup de conscience. Songez aux extraordinaires progrès qu'ont faits les machines durant ces quelques derniers siècles, et remarquez avec quelle lenteur progressent le règne végétal et le règne animal. Les machines les plus hautement organisées sont des êtres, non pas même d'hier, mais d'il y a cinq minutes, si i'ose ainsi dire, en comparaison de l'âge de la terre. Admettons, pour la facilité de ce raisonnement, qu'il existe des êtres doués de conscience depuis environ vingt millions d'années, et voyez quels progrès ont fait les machines dans ces dix derniers siècles ! Le monde ne peut-il pas durer encore vingt millions d'années ? S'il dure aussi longtemps, que ne deviendront pas les machines? et n'est-il pas plus prudent d'étouffer le mal dans l'œuf, et de leur interdire tout progrès ultérieur ?
« Mais qui peut affirmer que la machine à vapeur n'a pàè une espèce de conscience? Où la conscience commence-t-elle ? où finit-elle? Qui peut fixer la limite? Qui peut fixer une seule limite? Toute chose n'est-elle pas solidaire de toute chose? Est-ce que les machines ne se rattachent pas de mille manières à la vie animale? La coquille a'iirt œuf de poule est faite d'une matière blanche et délicate, et c'est une machine au même titre que le coquetier qui est fait pour la recevoir : l'une et l'autre sont deux modes d'une même fonction. Sans doUte la poule fait la coquille à l'intérieur de son corps, mais cela n'empêche