‹ Ermeline, 1796Chapitre 4 sur 8 · TV · texte numérisé non relu

TV

Mais déjà Yolumnie a entamé cette histoire, que sa jeune amie n'osait pas explicitement lui réclamer : elle ne redoute point pour son récit les formes narratives et solennelles. L'histoire, épique et décousue, semble inventée à plaisir pour occuper une insomnie : elle va désordonnée comme cette course à travers les ténèbres. Ermeline écoute, penchée sur su compagne comme sur un gouflre, avec un sentiment de précipitation et de chute.

Cependant, les premières paroles de Volumnie ressuscitent d'abord en elle le souvenir de ses jeunes années, qui furent analogues. C'est bien les mêmes origines, le même milieu de bourgeoisie, moins riche peut-être et moins luxueux, mais rattaché aux mêmes traditions, fidèle aux mêmes habitudes. Dans le portrait de Volumnie enfant, Ermeline enfant se reconnaît. Pourquoi donc, aussitôt après, sent-elle la bifurcation de leurs destinées, jusqu'à ce moment parallèles?

Voici la jeune fille à l'âge où un peu dé raison s'éveille, et déjà Ermeline lui trouve des airs de cette virilité, qui est à ses yeux le signe distinctif de l'actuelle Volumnie. Est-ce une véritable femme que formera cette éducation à principes, au-dessus de laquelle Ermeline voit planer le bon sens d'un père théoricien et raisonneur? .

Etiennette Moreau (tel est son nom) apprend de bonne heure quelle est dans la société la mission

d'une épouse, d'une mère. Le premier effet d'une instruction si conforme en apparence au vœu même de la nature, est un bouleversement immédiat et une espèce d'inversion. Les aveux de Volumnie révèlent une adolescence garçonnière dont sa compagne peut à peine comprendre les désirs précoces, trop semblables à des besoins. — Ermeline fait à cette occasion un retour sur elle-même, elle songe à ses propres sens qui n'ont point cette autonomie et qui ne savent parler qu'avec son cœur : elle prend ainsi conscience, dans une lucidité fugitive, de ce qui est sa qualité essentielle de femme.

Cette même qualité, à peine Volumnie Pa-t-elle perdue, qu'elle tombe aux aventures. Elle se marie à quinze ans, à la suite d'une berquinade trop osée. Elle s'en allaita cheval, accompagnée d'un frère plus jeune, dîner chez un voisin de campagne où son père l'avait précédée. Le cheval prend peur et s'écarte à la traversée d'un ruisseau. Elle s'évanouit, elle tombe. Le fils du voisin, qui était venu au-devant, et qui attendait là justement derrière un buisson, en jouant de la flûte, s'élance, tel un dieu rustique. Le frère complaisant s'éloigne. Elle rouvre les yeux; et l'accident, la secousse^ Timprévu, peut-être aussi le joli arrangement du décor... elle est séduite, elle aime pour la vie.

Pour la vie, ce n'est pas une parole vaine qui lui

BRMELINE 39

échappe : car on devine aux termes brûlants qu'elle trouve encore pour décrire la rapidité folle de sa séduction, les dramatiques alternatives de sa passion d'abord contrariée, les circonstances de sa faute, pui$ tes joies intimes de son mariage, on devine que ce premier souvenir est encore le moins effacé, que Volumnie appartient toujours, par la reconnaissance de la chair, à celui qui l'initia. — Ces peintures hardies jettent la conscience d'Ermeline dans un trouble inattendu. Elle ne sent plus aussi clairement qu'il y ait une différence tranchée, comme une différence de sexe, entre elle-même et cette femme. Elle se reconnaît de nouveau, elle se reconnaît trop aux tableaux que sa compagne lui trace. Elle n'oserait plus examiner de trop près les souvenirs de son dernier amour et la nature des regrets qui l'attachent encore à Louveau : elle n'aurait qu'à y découvrir un libertinage du même genre ! Et pendant un instant, e)le déteste de toutes ses forces l'homme qui l'a jetée hors de son caractère de femme, qui a fait d'elle une Volumnie.

La nuit s'écoule, les chevaux courent et le récit continue. C'est maintenant la description du plus excentrique ménage, et l'autre signe mâle de Volumnie, son intelligence d'homme, s'y accuse. Elle est établie en province avec Gilquin, son mari, non loin des frontières allemandes. Cette fille sensuelle se met à réfléchir et à raisonner. Elle s'éprend des

idées révolutionnaires. Elle communique sa flamme à Gilquin. Celte nouvelle passion les éloigne Tun de l'autre : ils se négligent, tout en s'aimant. Le mari, un peu mou et faible, incline vers les modérés ; elle, dès le début, s'exalte.

La guerre éclate, l'armée passe, voici les soldats en foule dans la petite ville perdue. La chute est fatale pour Volumnie, en présence de tentations si prodigieusement multipliées. Elle devient la maîtresse d'un officier qui l'enlève. Elle devient la maîtresse de l'armée.

.. Elle a fait six lieues à peine, qu'elle s'échappe. Chez les êtres moralement travestis, la destination originelle se trahit encore par intervalles à des contradictions inattendues : Volumnie se réveille femme, elle pleure sa faiblesse, elle pleure son adultère. Elle retourne au toit conjugal assez tôt pour sauvegarder les apparences. Gilquin même ne soupçonne rien- Mais Volumnie, après deux jours de larmes sincères, revient à la raison et aux doctrines. Elle ne se repent plus d'avoir failli : elle ne se reproche que.son parjure, tout en déclarant absurde et hors nature son serment de fidélité; elle se reproche d'avoir trompé la confiance aveugle de son mari; elle n'a, pour apaiser ce remords, qu'à lui tout avouer noblement.

Elle n'hésite point. Gilquin pardonne, et rien n'est changé dans leur vie. II pardonne ! Une fois encore Volumnie redeviendra femme : il pardonne !

mais elle-môine ne lui pardonne point cette indulgence, où elle sent un fond de lâcheté. C'est assez pour qu'elle Je prenne en mépris et en dégoût. Elle écrit à son adresse une lettre hautaine d'excuse, qu'elle dépose sur quelque meuble, et elle repart à l'aventure, elle s'en va retrouver son amant.

Elle suit l'armée. Suiveuse d'armée ? Non pas : elle est volontaire de la République. Sur les champs de bataille, elle fait le coup de feu. Aux cantonnements et aux bivouacs, elle prend son plaisir oii elle le trouve. Son cœur est à la merci des caprices de la notoriété ; elle devient la maîtresse tour à tour de tous les officiers qu'un fait d'armes met en vue.

La folie n'est-elle pas au bout de cette existence déréglée? Yoîlà, en ëfifet, que le récit de \olumnie s'embarrasse. Elle déclare elle-même qu'elle a comme un trou dans sa mémoire. Son amant vient d'être mandé à Paris. Le tribunal révolutionnaire le juge, le condamne. Elle voit tomber sa tête, elle reçoit les éclaboussures de son sang. Alors sa raison, sa volonté lui échappe. Elle glisse, elle perd pied, elle est emportée dans un tourbillon. Jusqu'où sera-t-elle descendue ? Elle ne se rappelle même plus, égarée, irresponsable peut-être. Mais elle comprend bien, et elle veut fair6 comprendre à Ermeline, qu'il y a un abîme entre les deux époques de sa Jeunesse, quoique toutes les deux semblent, en fin décompte, marquées de scandales identiques: sa conscience distin-

«•"iflp^i^-^r*"^

gue entre les premières années d'expansion matérielle, toujours saine jusque dans le dévergondage, et les mois qui suivent, orgiaques, exécrables. — Ermeline, qui sans un froissement a reçu la confidence des premiers excès, se recule d'elle à présent, et il s'établit dans la voiture comme un silence de consternation.

Bientôt^ la voix de Volumnie recommence à parler: elle est douce et insinuante comme à Texorde d'un plaidoyer d'abord timide ; elle est ferme toutefois, et Ton sent l'assurance de la prochaine réhabilitation. Elle parle de Souberbielle. Le jour où pour la première fois elle l'a rencontré par hasard^ elle n'a point ressenti le trouble avant-coureur de la passion. Lui, semble-t-il, pas davantage. Mais leurs regards se croisèrent, et ils se saluèrent d'un sourire, comme des gens qui se reconnaîtraient. Dès lors ils furent amis, et sans secrets l'un pour l'autre. Volumnie dit le charme de cette camaraderie entre deux êtres, qui ne semblent différer Tun de l'autre que par leurs âges. Elle dit la salutaire influence de ce contact sur son cœur qui se rajeunit, sur sa raison qui se régénère. Elle révèle à Ermeline, qui n'a vu que le Chérubin, un Souberbielle qu'elle ne soupçonnait pas, esprit aigu, intelligence lucide : Ermeline traduit cette vague information en ajoutant une expression de sérieux à l'image souriante et enfant qu'elle a. conservée d'Henri.

— Ce n'est qu'après plusieurs semaines, et par l'excès môme de sa tendresse longtemps pure, qné leur amitié se pervertit ; mais jamais il n'y eut d'amour entre eux, pas môme de jalousie. Ils ne renoncèrent point aux prérogatives de leur liberté : ils ne voulurent môme pas restreindre leurs confidences, qui étaient la grande joie de leurs entretiens. Cette amitié pourtant est si forte que Volumnie n'a pu se résigner a une séparation, et que pour suivre son ami elle a préféré abandonner tout. Comme déjà elle s'en félicite ! Rien que pour cette unique journée de voyage, elle sent qu'elle achève, en s'éloignant de Paris, la guérison commencée. Elle se retrouve saine et forte comme au temps de la Patrie en danger : il lui semble qu'elle reprend la suite de sa jeunesse, coupée durant près de trois ans par un tumultueux intermède.

Ermeline est reconquise. Que ne pardonneraitelle à Volumnie en considération de Souberbielle ? Elle respecte cette énergie, elle admire cette exubérance, elle s'enthousiasme. Mais elle est trop émue à la pensée de Souberbielle et de cette camaraderie délicieuse, et son cœur, qui vibre encore, ajoute à son enthousiasme le sentiment et la tendresse. Elle veut, couame Souberbielle, aimer Volumnie et ôtre aimée. 11 lui semble que ce partage d'une môme affection créera entre elle-même et Henri une sorte de fraternité.

Mais voici qu'elle a un de ces scrupules fréquents aux cœurs très délicats, toujours portés à croire qu'on leur en veut, pour des offenses légères qu'ils ont été seuls à remarquer. Elle est honteuse d'avoir si brutilement exigé l'histoire 3e Volumriie; et pour établir la réciprocité, avec une pensée de soumission, elle se met en devoir de lui raconter la sienne : sa compagne doit la connaître si mal, et par des rapports de servante.

Elle hésite. Elle ne sait comment dire. Et la voiture va toujours à travers le silence nocturne. Pour se rendre la tâche plus facile, Ermeline se rapproche insensiblement de Volumnie. C'est tout près de son oreille qu'elle veut parler, d'une voix confidentielle. Mais comme les choses d'hier soir sont déjà loin ! Pâlissant à l'éclat plus vif des récentes impressions, qui paraissent conserver seules Taspect de la réalité, elles revêtent si bien celui du rêve, qu'elles préparent Ermeline au sommeil. Elle tombe en effet et s'endort sur l'épaule de Volumnie.

Si profond que ce sommeil fût, inauguré par un rêve, il ne pouvait se poursuivre sans rêve.. Ermeline eut présentes jusqu'au matin les images de sa journée d'hier. Elle s'étonnait en dormant de les trouver si vite décolorées, fanées ; môme le tact de sa conscience s'en inquiétait, comme d'un deuil quitté trop tôt et peu décemment. L'étonnement qui faisait le fond de son rêve se traduisait sur

son visage calme par une expression enfantine. Elle se trouvait au réveil dans ces mêmes dispositions; mais plus forte, piquée aussi par la fraîcheur de l'air renouvelé. Elle avait plus de courage pour jeter au fond d'elle-même un regard investigateur. Elle n'osa peut-être point risquer un examen tout à fait sincère, mais elle comprit, sans se l'avouer en propres termes, que le passé lui échappait, et qu'il fallait s'y raccrocher.

Elle en prit la résolution ferme, et ce n'est plus pour Volumnie, c'est pour elle-même, afin de raviver sa blessure, qu'elle recommença le récit de son abandon, plusieurs fois, à satiété. Le soir, au bout de l'étape, à Mâcon, lorsqu'elle fut assise en face de ¥olumnie à une table d'auberge, mangeant de grand appétit, buvant un fort Bourgogne, elle recommença encore, avec plus d'acharnement et d'àpreté. Elle irrita sa rancune jusqu'à la haine : la haine lui faisait au moins illusion, et dissipait provisoirement les menaces de rindifiërence.

Mais cet effort Fépuisait. Bientôt elle se sentit

lasse, un peu amollie. Elle estima qu'elle avait enfin

le droit de se reposer parmi des idées plus fraîches.

Celle d'Henri se représenta d'elle-même : Eruieline

ne la repoussa point. Elle posa des questions a

Volumnie, qui répéta, non sans plaisir, les plus

touchants détails de leur affection. Elles demeurèrent

ainsi toutes les deux, n'ayant que faire d'aller par

^mrmmm

la ville : elles avaient tant roulé ! Mais les souvenirs qu'elles évoquaient, meublant lelir chambre banale, y mettaient de Tintimité, comme si elles y avaient transporté ces petits objets habituels qui sont nos pénates, et qui donnent à n'importe quel gite de hasard une apparence de foyer.

Elles s'y endormirent sans pensée d'exil, et puis, trop accablées pour penser à quoi que ce fût. Elles repartirent de bon matin, mais reposées, accoutumées au mouvement, mieux installées et chez elles dans leur voiture. Elles recommencèrent leur inépuisable revue des souvenirs. Ermeline en dirigeait le choix à son gré, s'attaquant à Louveau avec violence, quand elle se prenait en flagrant délit d'oublier, puis s'abandonnant au plaisir d'écouter pares* resseusement Yolumnie, qui la ravissait avec son amitié pour Souberbielle.

Ermeline fut surprise, presque choquée, de sentir, après de longues heures, qu'une satiété lui venait. Mais une curiosité lui venait aussi. Yolumnie avait fait allusion maintes fois, elle-même sur un ton de curiosité mal satisfaite, au protecteur de Souberbielle. Ermeline lui demanda son nom; elle eut à l'apprendre une surprise nouvelle : le commissaire des guerres était un ci-devant noble, chevalier de i'Isle de Charlieu.

Ermeline, après un silence, allait poser à sa compagne de nouvelles questions. Yolumnie, la préve-

nant, ajouta : ce II a renoncé bien entendu à son titre et à sa particule. Il se fait appeler Delille, tout court; mais nous l'appelons plus communément Charlieu. »

Après une pause encore, Ermeline s'apprêtait de nouveau à interroger Volumnie. Celle-ci Ja prévint encore, et donna vite, avec une animation qui trahissait un intérêt contenu, presque dissimulé, tous les renseignements désirables. Charlieu, disaiton, avait émigré aux premiers jours, et était revenu presque aussitôt, malgré ses quarante-cinq ans, prendre du service. Mais son enthousiasme était tombé comme un caprice. Il avait quitté Tuniforme, repris obscurément à Paris sa vie oisive et riche d'autrefois, amateur de tableaux et de livres, accaparant à bon compte les dépouilles dispersées de l'ancien luxe, mises en vente aux quatre coins de la France. Le général Bonaparte, qu'il avait flatté un jour par de glorieuses prédictions^ l'emmenait à sa suite en Italie avec un titre officiel, mais sans autre fonction effective que d'observer les mœurs, de dessiner les monuments et d'étudier les musées.

<( Je n'ai jamais eu la chance de le voir, ajouta impatiemment Volumnie; mais je le connais bien, Souberbielle m'a parlé de lui très spuvent : Henri sait faire en quelques phrases claires et nettes, des portraits plus saisissants que la réalité même, car il y ajoute, sous une forme vive, ce que son intelligence découvre et qui échappe à la nôtre . Charlieu, dit-il,

ERUELINE

eaucoup dépassé la quarantaiDe. C*est uo de nmes entre deux époques, nés dans l'allente évolulion, et criant haut qu'ils espèrent bien mourir sans y avoir assisté. D'ailleurs un ciaccompli, raffiné à l'ancienne mode, aOectant aiêres de la cour. Il fut chargé autrefois de Ts missions à l'élranger, il s'y distingua par mes fortunes autant que par son habileté alique. On lui prête une reine, ma chère, et ise est: « Point de leodemain. r. Mais l'âge et cette fameuse révolution n'en finit pas iT. C'est donc, pensent les Cfaarlieu, nos qui vont en être les ouvriers, et notre généinutile sera balayée dans l'oubli. Ils ne s'y nt pas de bon cœur : ils sont à l'âge critique, hommes veulent rajeunir et veulent' aimer, ne de « point de lendemain » a soif d'une . La révolution éclate enQn : elle coïncide li avec cette fièvre de la seconde et hâtive e. H s'y jette à corps perdu; mais il a trop le expérience. Ses yeux, qui brillent encore, , des éclairs intermittents; mais ses lèvres iées ne peuvent plus renoncer à l'habitude du . II doute, en vérité, que ces jeunes gens puîs- Biyiii. uiriver à grand' chose. Plus tard, sincèrement, bien qu'avec une sourde conscience et une honte de mal comprendre les temps nouveaux, il conclura qu'il a vu juste et que l'événement lui a donné raison.

II en sera désappointé tout ensemble et méchamment satisfait. En attendant, il ne sait vivre qu'au milieu des plus jeunes : il leur en veut, il les aime, il les taquine. Souberbielle est le favori. Petit cousin de Charlieu, cousin très éloigné, très roturier, il conserve dignement, affirme son maître, l'héritage d'esprit de la famille. Charlieu croit se reconnaître en lui, mais plus jeune, et cette illusion le flatte, malgré ses grands airs de supériorité. Il a dit un jour à Souberbielle : « Venez travailler avec moi aux bureaux de la guerre. » Il le bourre, il le choie, il le boude : en un mot il ne peut plus se passer de lui. /

Volumnie répétait à la lettre des paroles de Souberbielle : on le sentait à la soudaine différence du style, qui n'était plus le style de sa conversation ordinaire, qui n'était même point le style de l'époque^ et qui détonnait de nouveautés. On le sentait plus encore à sa voix, qui devenait la voix de Souberbielle, à son geste qui l'imitait: car.il est fatal d'imiter l'action des gens, quand on parle sous leur dictée.

Aussi ËrmeUne, oubliant d'abord le modèle, ne prenait plus garde qu'à l'auteur du portrait ; c'est lui seul qu'elle apprenait à mieux connaître; la subtilité de son esprit ne gâtait pas le charme de sa personne, et pour devenir un faiseur de caractères, il n'en restait pas moins un Chérubin.

Mais Volumnie, annonçant par un changement

50 ERxVIELlNE

d'attilude et par une reprise de sa voix naturelle qu'elle parlait maintenant en son propre nom, ramena l'attention d'Ermeline sur le personnage qui les intriguait toutes deux. Ermeline^ venant en aide aux conjectures de son amie, réunit tout ce qui lui restait de souvenirs sur les Gharlieu qu'elle avait connus dans son enfance. Elle finit ainsi par créer dans son propre cœur une sympathie artificielle pour cet homme, un peu désorienté, comme elle-même, dans un monde qui se renouvelle de fond en comble et qui a rompu avec tout son passé. Elle prétendit gratuitement, mais non sans vraisemblance^ lui attribuer toutes les qualités de distinction susceptibles de répondre aux vœux de ses propres délicatesses. Et tout à coup, profitant d'un silence pour faire un effort d'âme vers son mari qu'elle venait encore de négliger longtemps, elle se demanda, par contraste, comment celui-là, dont la brutalité était sensible sous le mensonge de son élégance empruntée, avait pu s'emparer d'elle si puissamment^ pouvait la dominer encore.

On approchait de Lyon. Après un voyage aussi précipité, les quelques jours qu'elle devait séjourner en cette ville, faisaient à Ërmeline l'effet d'un repos très long. Lyon lui apparaissait comme un asile définitif. A cette impression favorable d'asile, de repos, s'associait l'image de Souberbielle : il viendrait sans doute à la rencontre de ses amies. Lui demeu-

rait à Lyon plus d'une semaine. Charlieu qui s'était mis en route bien avant le général Bonaparte, et qui n'avait point de motif pour se trouver à Nice avant luiy voyageait en bref» mais comptait faire, aux grandes villes, des haltes importantes. Ermeline, qui ne pouvait plus désormais penser à Souberbielle sans penser à lui, eut cette petite fièvre d'une curiosité qui se sent enfin sur le point d'être satisfaite. Mais il n'y avait guère d'apparence qu'elle vît Charlieu pour cette fois.

. Toutes ces impressions, qui étaient vives, se modifièrent étrangement lorsqu'elle entra dans Lyon. N'ayant jamais vu de montagnes, les collines élevées qui ceignent la ville, suffirent pour l'oppresser. Des brouillards d'une matité, d'une souplesse particulière, montaient du Rhône et cheminaient vers les hauteurs, affectant, par leurs déchirures, les formes d'êtres vaporeux et surnaturels. Le mystère de cette ville brumeuse et renfermée agissait sur Ermeline ; mais au lieu de céder au charme d'un trouble nouveau pour elle, cette âme, dépourvue de tout instinct religieux, s'en effrayait démesurément. Elle résistait de toutes ses forces à Tenvahissement de ces mystiques fumées, comme elle eût résisté par exemple à la séduction des architectures gothiques, pour elle barbares et même inintelligibles. Mais en dépit d'elle ces nuages l'enveloppaient irrésistiblement et offusquaient sa lucidité.

Elle se ressaisit un peu, lorsqu'elle découvrit, en avançant par les rues, des ruines à tous les pas. Il lui parut alors que c'était là une ville très antique, et sans rapports avec le monde actuel, mais qui heureusement s'effondrait. Seulement, quand la voiture déboucha sur la place Bellecour, immense de cette immensité provinciale que décuple Tinsuffisance de la figuration des foules, plus immense de la dévastation universelle et de l'écroulement des maisons, Ermeline eut le sentiment d'être jetée loin de toute civilisation, et pour la première fois elle sentit l'exil.

La société de Volumnie lui était devenue trop habituelle pour compter encore. Ermeline se trouvait avec sa compagne aussi seule qu'avec elle-même. Elle ne pouvait plus se passer enfin d'avoir une autre personne à ses côtés. Souberbielle? Certes, elle pensa fort doucement à lui. Mais Souberbielle était un enfant. Il fallait une grande personne. Elle n'en concevait point d'autre que Charlieu. Souberbielle, Volumnie, elle-même, n'étaient que trois enfants, partis comme des fous. Leur unique protection, leur suprême recours était en ce personnage inconnu. Et l'âme désemparée de la jeune femme accordait une confiance respectueuse à celui qu'elle n^osait plus poursuivre, même en imagination, d'une curiosité trop hardie, véritablement indiscrète.

Cette idée fixe d'être retournée à l'enfance, devenait précise et matérielle jusqu'à l'illusion de sentir j

sa taille métne diminuée. Erineline comprit enfin pourquoi : elle devait, ainsi que toutes les femmes en habits d'homme, paraître en effet plus petite. Elle pensa donc à ces vêtements. Elle pensa du même coup à Souberbielle si jeune, et que sa fantaisie s'obstinait à rajeunir davantage. Leur amitié, qu'une seule rencontre avait fait naître, lui paraissait d'autant plus touchante qu'à de tels âges elle était sans conséquence et voluptueuse impunément. Mais se montrer à lui sous ces vêtements qu'il avait portés, cela choquait Ermeline comme une effronterie discordante ; ces vêtements, que Souberbielle devait connaître par dedans, ne la défendaient plus assez contre la pénétration de son regard clair. Elle allait donc, elle allait en public, et sans que nul s'en doutât, trahir pour un seul, avec Thypocrisie de les cacher mieux sous des étoffes moins complaisantes, les secrets intimes qu'hier encore elle ne se troublait pas ainsi de livrer à tous, avec la complicité des .mousselines. Elle ne pensait plus à Charlieu, et à Louveau encore moins.

Dès qu'elle vit Souberbielle, à l'auberge où l'on dînait ensemble, ces émotions ambiguës et par trop brouillées se dissipèrent. La joie d'Ermeline fut sans détour^ d'un élan naïf et sponlané. Souberbielle avait cette vivacité incomparable des gens que l'on surprend en pleine action et en train de tivre. Son air déterminé était d'un homme, mais au lieu de

compromettre Texpression jeune de son visage, il en accusait la fraîcheur, en y ajoutant le contraste et le ragoût d'une précocité. La gailé saine des trois amis leur épargna ce refroidissement pénible qui gâte au premier instant les rencontres les plus impatiemment souhaitées. Ils retrouvèrent du premier coup leurs idées claires et leurs sentiments nets, en se réfugiant dans leur intimité, loin des fâcheuses brumes du Rhône.

Ermeline et Souberbielle.ne furent troublés qu'une fois, à l'improviste et sans motifs apparents. Ils se regardèrent, ils rougirent. Une voix cria au fond d'Henri : « Comme je l'aime! » Jamais encore sa conscience n'avait parlé si haut, ni avec un tel accent d'autorité. Il lui sembla qu'il faisait a cette minute môme l'acquisition d'une faculté nouvelle. Son cœur était à nu devant lui. Il revécut dans leurs détails, et toutefois dans un éclair, les épisodes peu nombreux de sa naissante affection : la première vue d'Ermeline, l'agitation du départ, l'émotion continuée qui l'avait travaillé à son insu durant tout son voyage eri tête à tête avec le chevalier de Charlieu ; elle ne travaillait plus à présent souterrainement, mais au grand jour. Les plus insigniflants hasards de ce repas devenaient chacun, pour cette âme transportée, l'occasion d'une joie particulière. La conscience distincte qu'il en avait, au lieu de l'émousser, doublait cette joie, et lui donnait par tout l'être un retentissement

prolongé. Ce jeu d'analyse, nouveau pour lui, l'amusait passionnément. 11 s'égayait aussi, non sans fierté, de se voir agir et causer librement comme un homme qui se possède, tandis que son cœur s'égarait.

Vers le milieu du dîner, il eut un grand accès d amitié pour Volumnie. Alors, il essaya de comparer les sentiments si divers que ces deux femmes lui inspiraient. Mais sa raison commençait à s'obscurcir mi peu. Sans avoir bu, il était ivre. Ermeline, très heureuse et sans se demander pourquoi, subissait aussi l'ivresse irraisonnée des joies sans cause. QueU ques paroles de garçonnière camaraderie furent échangées entre Volumnie et Souberbielle : ce furent les seules tendresses qui s'exprimèrent, durant tout ce repas où trois cœurs sensibles se trouvaient si vivement intéressés.

Ils gardèrent, pendant les jours qui suivirent, une pareille discrétion, vivant d'émotions sous-entendues. Enfin, Charlieu, qui ne voyait plus son secrétaire, le fit, avec une certaine affectation, prévenir qu'il s'embarquait le lendemain matin, à trois heures. Il prenait, jusqu'en Avignon, un bateau-poste. Les deux femmes résolurent de s'embarquer le même jour^ mais sur le coche d'eau, qui partait seulement à une heure après midi, et faisait le voyage en trois étapes, avec un arrêt chaque soir pour la couchée. Après un tel retard, et de ce train, ce serait miracle si l'on se rencontrait encore en Avignon : d'autant que

Charlieu ne pensait guère s'y arrêter, se réservant de séjournera Marseille. Aussi le repas des adieux se prolongea-t-il fort avant dans la nuit. Nul des trois ne pouvait se résoudre à donner le signal de la séparation. Souberbielle ne se coucha point : il se rendit à bord directement, et trouva que Charlieu l'avait devancé.

« Il paraît, dit le chevalier, que vous avez de grands intérêts dans cette odieuse ville ruinée ; car sans reproche, M. Souberbielle, depuis sept jours vous ne m'avez pas fait l'honneur de dîner ou de souper une fois avez moi.

— Je vous en présente mes excuses, monsieur, » fit distraitement Souberbielle, sans prendre garde aux intentions bienveillantes que masquait l'ironie de Charlieu.

Le chevalier était un homme bien bâti et de taille. Malgré une rudesse d*allures qu'il affichait, et un certain négligé en surface, il sentait ses origines. Il possédait ce nez courbe qui est signe de race, tout ensemble fin et fort, ces lèvres qui, en dépit de leur franchise et de leur saveur, annoncent trop d'esprit pour promettre de la sensualité. Mais tout le caractère de sa physionomie était dans ses yeux : gris et mobiles, chgnant un peu pour voir mieux et de près, servant bien, avec cette myopie avisée, son observation courte^ mais fine et sûre; d'autres fois ils «'agrandissaient, les pupilles dilatées, avec la fièvre de

ERMELIxVE 57

vivre, et en détresse, avec des lueurs de rêverie qui dérangeaient toute son expression narquoise et positive, avec ce rien de badauderie remarquable chez les hommes d'âge qui fréquentent des gens plus jeunes. 11 lui prenait alors des timidités contre lesquelles son geste brusque protestait; mais il n'arrivait pas à en dissimuler toute la gêne, et elles se combinaient d'une façon bien bizarre avec l'air tant soit peu impudent, impudent sans vulgarité, mais impudent, que donnait à son grand visage ce nez détaché, en avant.

Il prit, à l'indifférente réponse de son secrétaire, cette attitude intimidée, comme s'il venait d'en recevoir une rebuffade. De brèves manœuvres s'exécutèrent, qu'on ne vit point, et le bateau se détacha. Les deux rives étaient forts distantes, et d'abord on n'apercevait rien; puis les crêtes dés collines s'indiquèrent, et bientôt on y devina des maisons de campagne, parmi les ombres plus touffues des jardins qui les entouraient. Çà et là, un coteau était hérissé de vignes. Le jour se faisait peu à peu, par des secousses d'éclaircies. Les collines cessèrent enGn, et presque subitement, d'être des silhouettes : du même coup, elles devinrent beaucoup moins distinctes, dans les brumes d'un matin très frais. Le fleuve apparut tumultueux et jaune, avec des remous si formidables que l'on s'étonnait d'y glisser, de ne pas y être ballotté comme sur mer.

Souberbielle était en proie à cette allégresse en-

vahissante qui ne se contente plus d*agiter les fibres du cœur, mais qui propage ses vibrations à travers toute la matière de Tôtre, et qui lui rend le mouvement nécessaire, haïssable l'immobilité. Il remuait imperceptiblement sa tête, ses mains. Pour donner à sa poitrine le plus de développement possible, il la dilatait par des aspirations plus profondes que de coutume. Il lui semblait enfin que pour se mettre à son aise tout à fait, il aurait eu besoin de pousser un long* cri d'extase, chantonnant et continu.

Charlieu ne pouvait se méprendre à ces signes d'amour et de joie. Cette allégresse le gagnait, mais elle rinquiétait aussi. Il sentait que d'un seul coup d'aile, la jeunesse et la passion d'Henri venaient de s'enlever trop haut pour que ses regards pussent en suivre le vol désormais. Il eut le cœur serré, comme si son compagnon de voyage l'avait abandonné en chemin. Pour se persuader qu'il n'était pas seul en effet, il eut l'impérieux besoin de lui parler, et de le forcer à répondre.

Il saisit le prétexte du jour qui se levait, et se mit à discourir à propos des paysages, avec cette inévitable pédanterie des voyageurs en récidive, qui volontiers prennent des allures de guides. Il avait jadis suivi deux fois cette môme route, à l'aller, au retour, lors de sa mission à Naples. C'était sa vanité de ^ parler en connaisseur, de l'Italie. Il avait eu des aventures dans le royaume des Deux-Siciles, qu'il

ËHMELINE 59

comptait bien retrouver dans le Piémont et la Lombardie, mais sous des formes nouvelles et accommodées à ses appétits de cœur nouveaux : il se figurait naïvement que l'Italie avait dû, comme lui-môme, subir les atteintes de l'âge et l'influence des événements tragiques.

Il parlait toujours, avec une sorte d'entêtement, prêt à s'émouvoir si Souberbielle y avait rendu la main. Mais le jeune homme demeurait obstinément taciturne : il avait d'abord jeté un regard inintelligent sur celui qui parlait, comme s'il ne le connaissait point; puis il s'était renfermé en lui-même, aperyant du premier coup ce que le chevalier sentait aussi confusément, qu'il n'y avait plus entre leurs âmes absolument rien de commun.

Cette inexplicable divergence devint encore plus frappante, lorsque Charlieu, qui s'irritait de parler seul, changea de ton. Le langage qu'il avait appris dans son enfance ne se rapportait plus à ses sentiments actuels : et ceux-ci, lorsqu'il s'efforçait de les exprimer, se réduisaient peu à peu, par l'insurfisance des mots dont il les gênait. Charlieu en revenait alors aux petites phrases aiguës, sèches, sceptiques, aux apophtegmes sur la morale et aux maximes touchant les femmes. Souberbielle, si distraitement qu'il écoutât, saisit h l'entendre la nature et le motif de cette mésintelligence qui venait de s'élever soudain entre son protecteur et lui : ces mômes réflexions

piquantes, lui-môme, hier encore, les eût débitées à Gliarlieu souriant; ii n'en goûtait plus aujourd'hui le sel, il en dédaignait Tesprit. Être double, cœur doublé d'une conscience, il ne pouvait subir que de doubles métamorphoses : son cœur venait de s'éveiller, sa conscience venait de s'ouvrir. Elle n'avait ni trait, jni mordant, mais de la clairvoyance; elle ne goûtait plus les finesses du chevalier, mais le chevalier n'eût rien compris aux mystères qu'elle pénétrait. Depuis vingt-quatre heures, Charlieu et Souberbielle ne voyaient plus le monde à travers les mômes besicles.

Peu à peu ce morne entretien, qui était presque un monologue, tournait a Taigre. Charlieu répétait des mots de l'abbé Galiani, qu'il avait cultivé jadis à Paris, puis à Naples. 11 conclut : « Les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont plus assez de verve et de jeunesse pour comprendre le charme de ces choses-là. » Souberbielle ne put retenir un sourire malicieux. Ce fut leur première brouille sérieuse.

Charlieu ne se donna plus la peine de cacher sa mauvaise humeur. Il devint tyrannique. A l'arrivée, il se déclara très fatigué du voyage, et prétendit rester deux ou trois jours dans Avignon. Souberbielle ne mit pas les pieds dehors. Il passa deux jours à la chambre, sans littéralement rien faire que retourner cette question : « Donnerons-nous à Volumnie et à Ermeline le temps de nous rattraper ici ? »

!«BV

Dès le troisième matin, le chevalier annonça qu'il entendait repartir surTheure, pour Aix en Provence, Il n'avait su trouver d'autre voiture qu'une méchante carriole, attelée de deux mules. Aussi jnorose qu'une petite maîtresse à un lendemain de migraine, ilpoussait les hauts cris aux cahots de ce véhicule pitoyablement suspendu. Souberbielle, qui avait couru s'assurer t\ue le coche d'eau n'arrivait point, partait désappointé, rageur, et les larmes aux yeux. Mais il oublia ce gros chagrin au premier aspect de la campagne.

Venu de Lyon par le Rhône, et, depuis, enfermé dans une auberge, il avait passé sans y prendre garde^ sans être lentement préparé, des froides régions du centre, au printemps du midi. Mais aux portes de la vieille cité des papes, le soleil méridional n'éclaire pas un sec paysage de Provence : il rayonne sur un paysage du nord. La campagne est plantée d'arbres, ou plutôt elle en est peuplée. Ils ne se ramassent pas en groupes, ni en bouquets : ils demeurent isolés, indépendants, de sorte qu'au lieu de pousser en hauteur, ayant de l'air ils s'épanouissent, et balancent de lourdes têtes arrondies. Quelques-uns cependant se disposent en rideaux légers. Ils accusent les moin* dres différences de plans, mesurent à l'œil les distances et donnent ainsi de l'espace, de la profondeur de la perspective, à cette plaine si encombrée. Toutes les nuances de verdures s'y heurtent, depuis

■v-vi^PCa

le vert solide des châtaigniers jusqu'au vert pâle des petits saules, au vert-de-gris de quelques oliviers très rares encore. Quant aux arbustes qui frissonnent, leur tremblotement est si rapide qu'on a peine à leur attribuer une couleur : on ne leur trouve que des reflets.

Chaque fois que l'horizon se dégageait, Spuberbielle voyait alentour des collines teintées de lumière ; et derrière, la ville massée en pyramide, avec deux tours. Mais le plus souvent ils étaient perdus sous les feuillages. Tout à coup, ils eurent devant eux la Durance, qui roule au milieu de ce doux pays comme un torrent de dévastation et de stérilité, rivière à lit et à plages de galets. Elle débordait. Charlieu jura : le service du bac était suspendu. Ils entrèrent dans une maison sans apparence, où on leur proposa d'attendre quelques heures, tout au plus la nuit entière : la crue ne s'annonçait point grave, et pouvait, d'un moment à l'autre, s'arrêter. Le plus simple était de retourner, puisque Avignon était tout proche. Mais Charlieu s'entêta, et il demeura une grande partie de la journée assis au bord de l'eau, les yeux Bxés sur le fleuve, qui d'heure en heure devenait plus menaçant. Souberbielle ne se possédait plus de joie. II fit même à Charlieu quelques avances. Il découvrit avec étonnement que le chevalier n'admirait point comme lui la trouée du torrent furieux dans cette plantureuse campagne : le

siècle dont fut Gharlieu, ne sut jamais comprendre les beautés de la sauvagerie. Souberbielle qui, décidément, ne pouvait plus s'entendre avec lui malgré toute sa bonne volonté, le quitta. Il remonta le cours de la Durance, promena le long des rives son allégresse toujours pareille; il la berça au bruit des pierres qui roulaient.

Le lendemain, outré du mauvais gîte, Charlieu déclara qu'il passerait quand même : le fleuve était encore plus gros que la veille. Il fallut payer fort cher les bateliers ; mais enfin Souberbielle et Charlieu reprirent place dans leur carriole, que Ton installa tout attelée sur le bac. Le passeur les engagea par prudence à descendre de leur banquette : si les mules prenaient peur, ils pouvaient bien tomber à Teau, embarrassés dans leur voiture. Ils suivirent le conseil, bien que le pont du bac fût, à toute minute, balayé d'un bout à l'autre par des vagues. Les mules d'ailleurs ne paraissaient point effrayées plus que de raison. Une autre voiture apparut au bout de la route. C'était celle d'Ermeline et de Volumnie. Elles saluèrent Henri d'un signe imperceptible, et insistèrent pour qu'on les passât.

Leurs chevaux eurent à peine senti les oscillations du radeau, qu'au rebours des mules, ils se cabrèrent. Souberbielle n'eut que le temps de se jeter à leur tête. Mais les deux femmes refusèrent de quitter leur chaise, ne se souciant point, disaient-elles, de se

mouiller les pieds. Charlieu, que la seule présence de ces deux beautés ranimait, ouvrit brusquement la portière de leur voiture et s'y jeta, disant ; « Voilà qui est sans façon, mais je ne souffrirai point que deux femmes soient plus téméraires que moi. »

Souberbielle devint tout pâle de jalousie. Il faillit lâcher les chevaux pour monter en quatrième dans la voiture. Il reprit assez de sang-froid pour comprendra que cette folie pourrait leur coûter la vie à tous les quatre. Il jeta vers Ermeline un regard désespéré. « Si je reste là loin de vous, aurait-il voulu lui dire, c'est afin de vous sauver. » Elle fit signe qu'elle comprenait; mais c'était presque un mensonge : la galanterie bizarre de Charlieu l'avait violemment surprise et séduile. Comment n'eût-elle pas, étant femme, préféré cette bravade inutile au sacrifice moins avantageux de Souberbielle?

Elle eut pitié de lui cependant, lorsqu'elle le vit sur l'autre rive, si pâle et les poignets gonflés. Elle n'osa lui parler. Volumnie, moins réservée, lui souriait; et Charlieu qui se redressait après avoir salué les deux femmes, s'en aperçut. « Vous les connaissez? » demanda-t-il à son secrétaire, quand ils furent seuls dans leur carriole que distançait l'autre voiture mieux attelée.

Souberbielle s'occupait parcontenance à envelopper ses poignets dans un mouchoir, que, de colère^ il déchirait. 11 releva la tête. Ses yeux étincelaient; et d'un

•-^■^f t 'V ff* ï"^

air de déQ : « L'une, dit-il, est ma maîtresse, et c'est afln de me suivre qu'elle est en route pour lltalie. Tout ce que l'autre a sur le corps m'appartient. »

Charlieu se récria : « Voilà une sotte fantaisie, de vous faire suivre à une journée de route par deux femmes, au lieu de m'en donner l'agrément ! Comme vous ne vous intéressez pas, j'imagine, également à toutes les deux, vous garderiez l'une, j'aurais l'autre, et cela serait préférable, je vous jure, à votre assommante compagnie. »

Souberbielle ricana : (c Vous auriez fort à faire, monsieur. )) Et pour le piquer davantage, il entreprit de lui raconter en grand appareil, comme un trait de mœurs à l'antique, l'exemplaire histoire de cette divorcée inconsolable. Mais, à vrai dire, il en ignorait les détails principaux; surtout il y sentait je ne sais quoi d'illusoire et un manque de sincérité, qui l'empèchait de mettre à son récit beaucoup de conviction et de sympathique chaleur. Il trouva des accents plus émus, lorsque, ne pouvant retenir les confidences qui lui échappaient, il décrivit, et la scène de leur rencontre première, et les épisodes plus récents de leur commerce à Lyon. Il cria mille fois à Charlieu son amour qu'il se flattait de lui dissimuler.

Souberbielle et son maître hostile s'étaient bien repris l'un à l'autre : ils causaient de bonne amitié. La température s'attiédissait encore. La campagne n'était plus verdoyante comme aux alentours d'Avi-

gnon, elle se dénudait ; mais que leur importait la pauvreté du paysage, puisqu'ils n'étaient plus attentifs qu'à la magnificence de leurs émotions? Indifférents aux choses visibles, ils ne gardaient plus de sensibilité que pour les impressions pénétrantes, surtout pour cette chaleur douce qui les amollissait. Ils étaient les jouets énervés de ce faux printemps du midi, qui a un fond de froid, et qui agace tout le corps, mais délicieusement, par de continuels et brusques passages de Tétouffement au frisson.

Mais sur la jeunesse vraie de Souberbielle, qui n'exigeait pour s'épanouir que des sollicitations plus légères, la température, bien qu'hypocrite, agissait vite et simplement comme celle d'un printemps véritable. Avec Charlieu, moins franchement maniable, ce printemps plein de défaillances et de restrictions, obtenait tous les effets ambigus de son influence compliquée. Certes aux discours enflammés de son jeune ami, Charlieu rajeunissait et prenait feu. Il trouvait même pour lui répondre des paroles plus ardentes peut-être. Sa volonté de vivre encore s'affirmait dans un renouveau merveilleux — merveilleux mais artificiel comme ce printemps qui le provoquait. Certes son imagination ravivée travaillait déjà sur Ermeline aussi agilement que celle d'Henri. Mais ce n'était pas avec la môme droiture, et elle cédait plus à des excitants secondaires qu'à la simple admiration ou à h vérité d'un sentiment. La difficulté prédite

Taiguillonnait, et aussi la contagion de l'exemple, un peu de jalousie, Tamusement d'entrer en ligne avec son jeune secrétaire.

Tout à coup, ils se turent. Le soleil venait de disparaître, et le froid avait surgi de Thorizon, de partout. Ils enroulèrent dans les manteaux leurs corps glacés : un. peu de brûlure leur restait au visage. Pour la première fois ils remarquèrent avec impatience le trot désespérant de leurs mules. Mais quand l'obscurité fut complète, les souffles redevinrent tièdes, et il sembla que la"" terre, après avoir grelotté au crépuscule, se réchauffait en s'enveloppant dans la nuit : alors ce voyage très lent plut à leur somnolence, et ils n'en souhaitèrent plus lu fin.

A l'arrivée, ils eurent un réveil subit. Ils entrèrent dans une salle très calfeutrée, dont les lumières et le chauffage leur mirent aux joues, par réaction, encore plus de feu. Ils y rencontrèrent les deux femmes qui Tîomraençaient à souper. Joyeusement et non sans malice, le chevalier de Charlieu poussa Souberbielle vers Volumnie. Puis avec une désinvolture de haut goût, il revendiqua l'honneur de s'asseoir à la même table. Ce fut toute la présentation. Cet homme qui, pour des vapeurs, avait dû prendre deux jours de repos dans Avignon, retrouvait, après cette érein tante journée de voyage, tout son entrain, aux bougies. Il sut, dans cette misérable hôtellerie de province, dénicher, afin de plaire à ces femmes, des friandises

et jusqu'à du vin de Champagne. II en buvait de longs traits mousseux. II riait. Et devant Volumnie amusée, devant Ermeline éblouie, il faisait revivre au naturel les élégances d'autrefois, si piètrement copiées en ces derniers temps par l'inexpérience des muscadins : il ressuscitait tout un siècle mort.

Le pauvre Henri^ lui, ne brillait guère. Sans doute, il s'était plus sincèrement dépensé dans les enthousiasmes de l'après-midi : il était épuisé, la tète si lourde que même la jalousie atroce qui le mordait n'arrivait pas à vaincre sa torpeur. Xh ! s'il eût débarqué seul dans cette ville inconnue, et qu'il y eût rencontré ses deux amies, quel souper charmant ils eussent fait ensemble, dans une intimité un peu fiévreuse, à la fois voluptueuse et lassée! Mais quelle cruauté de lui gâter son idylle, avec tous ces éclats de gaieté bruyante et d'esprit ! C'était trop de verve pour sa tendresse. II ne disait rien. Il était morne. Il avait l'air d'un enfant qui s'endort dans le monde : d'un enfant qu'on endormirait sur les genoux s'il n'y avait là personne, mais qu'on oublie sur une chaise parce qu'il y a des invités.

Il ne se redressa qu'au coup de fouet d'une ironie de Charlieu : le chevalier n'avait pas le triomphe bienveillant. Ermeline jeta un regard à l'enfant blessé, un regard qui signifiait comme celui de ce matin : « C'est vous qui avez la bonne part, » Elle mentait un peu moins, car l'ironie de Charlieu l'avait elle-même frois-

sée. Mais Henri n'avait plus confiance. Et puis il était comme elle sous le charme de cet homme qu'il exécrait, mais que jamais il n'avait vu si étincelant. Les plus fats préfèrent toujours secrètement la séduction d'un autre homme à celle môme qu'ils s'attribuent : à plus forte raison Souberbielle, dont la grâce ne se soupçonnait point. « Si je pouvais, songeait-il, lui ressembler ! » Il ajoutait : « Elle ne m'aime pas, mais elle ne l'aime pas davantage, elle en aime un autre. » Et c'est précisément de cet autre que Souberbielle n'était point jaloux ! Puis ses idées se troublaient : « Aime-t-elle? qui aime-t-elle? » Il se disait plus justement : « Lui, Charlieu, ne l'aimera jamais. Il se grise de mots ; mais il est l'homme de Point de lendemain. »

Il se mit au lit désespéré. Il avait si froidement souhaité le bonsoir à Ermeline qu'elle en fut, un moment, toute distraite. Elle pensa fort tendrement à lui. Elle devinait cette jalousie : elle en était touchée, elle en souriait. Et ce soir-là elle n'eut môme pas la bonne volonté de songer un peu à Louveau.

Le lendemain, on courut la poste séparément; mais on se réunit à Marseille pour le souper. Ce furent les scènes de la veille, peut-ôtre avec plus d'intimité : mais non, car l'intimité s'était faite du premier coup. Même à tenir compte des facilités du cœur en voyage, Ermeline en était étourdie. Toute la journée

elle avait bavardé dans la voiture avec Volumnie. Elles se communiquaient leurs enthousiasmes. Dans l'autre voiture, Charlieu et Souberbielle n'ouvraient pas la bouche : l'un se réservant pour le soir; Henri, sans calcul, mais véritablement accablé. L'imagination d'Ermeline redevenait vertigineuse comme aux premiers jours ; mais sans effroi, et tant pis ! elle s'abandonnait. Ah ! cet homme était irrésistible. II ne la séduisait pas : il l'emportait ; elfe ne se possédait plus, et elle l'avait vu deux fois ! Pourquoi d'ailleurs son cœur se fût-il inquiété ? Rien n'y semblait menacer encore qui pût justifier des scrupules. Et ce n'est pas au cœur en effet que Charlieu Pavait déjà prise ; mais les sympathies de leurs élégances et de leurs délicatesses formaient comme un ténu et invisible réseau où elle se débattait prisonnière. Cela valait bien un lien plus solide. Et le soir, lorsqu'elle se décida fort tard à se séparer de lui, le charme devenait du trouble grâce aux connivences du demi-sommeil.

Mais la destinée d'Ermeline n'était point de suc-« comber à un amour-goût. Sa conscience, plus informée peut-être qu'elle ne voulait en convenir, en reçut, dès le lendemain, l'avertissement. Charlieu s'était mis en quête d'un bateau pour passer à Nice. 11 annonça qu'il avait traité avec des matelots de Naples, pour une felouque. On y serait à l'aise tous les quatre. Ce projet innocent effaroucha Ermeline de la manière

la plus inattendue. Elle qui avait accepté sans réserve cette intimité en coup de foudre, n'en pouvait plus tolérer une si naturelle consécration. La galanterie de Charlieu ne s'était jamais hasardée jusqu'à un baisemain, Ermeiine n'avait même pas eu l'occasion de songer encore si elle aurait plaisir ou répugnance à lui accorder de légères privautés; et voici que la seule menace de faire en commun une traversée de quarante-huit heures, obligeait Ermeiine à s*av6uer qu'elle devenait de glace pour cet homme^ au premier soupçon d'une familiarité sans importance !

Leurs journées à Marseille furent, pour Ermeiine seule, gâtées par cette expectative. Mise en méfiance, elle donnait de faibles secousses pour rompre une maille du filet où elle s'était laissé prendre. Mais elle ne pouvait défendre à Charlieu d'être aimable, ni à son propre cœur d'y être toujours sensible. Elle ne réussit, par ses eflbrts instinctifs et inconsidérés, qu'à mettre de l'agitation et un peu de dramatique dans cette in-trigue légère. Et puis le chevalier réfléchit tout d'un coup que, sur mer, il n'était guère brave, et par suite,, guère séduisant. Il ne voulait plus se résigner à prendre ce chemin que le plus tard possible. On pouvait bien pousser en voiture jusqu'à Toulon, à trente-quatre lieues de là. Ermeiine respira. On partit. Elle goûta loin de lui, et pensant à lui toujours une de ces journées de grand air, suivies d'un

ne, après le refroidissement lée élait à Aubagne, Erme-

enivrée.

>uveau caprice le lendemain, lie de voyager de la sorte, t, et de laisser dans l'autre Qs cavalier. Souberbielle ne

rester seul avec Volumnie?

e de céder sa place à Erme-

e ; mais son cœur se crispa, s se trouvèrent câteàcdle, [prendre que pas une parole lit prononcée aujourd'hui.

:ul, ou simplement l'instinct n connaître aux ressorts de is féminines? Mais pourquoi éle-à-ieie, ce corps-à-corps?

qu'égoïsme : comme il lui été au moins d'une femme, e dessein, aùn de se'donner n coquetterie. La peur phyt un trouble d'instincts trop our ne point s'apaiser au ité si attrayante mais qui ait la sensation de s'abanaire avec une témérité chi- ( ^réjouissait à présent que

EIIMELINE 73

Souberbielle, que Volumnîe, ne fussent pas en tiers, .;^i

si toutefois elle songeait à eux ! ê

Dans l'autre voiture, Souberbielle, Volmnnie ne songeaient guère qu'aux absents. Ils se faisaient triste mine, elle sans amertume contre son amie, mais décir clément curieuse deCharlieu, et piquée de voir qu'il la négligeait; Henri, trop exubérant pour dissimuler : il se tournait adroite, à gauche; il avait l'air d'examiner avec attention la route, qui s'encaissait. Les collines étaient de pierre blanche, avec des taches de sable jaune d'où jaillissaient de frêles arbres : c'était comme des nids disséminés où furent jetées les semences des végétations ainsi que des œufs d'oiseaux. Les crêtes se découpaient en profils d'architecture. Des petits murs soutenaient les terres où s'étageaient les oliviers gris. Puis le sol s'aplanit; on vit des champs et des maisons, qui n'étaient pas blanches, mais blondes, et couvertes de tuiles rousses. Et tout à coup il y eut une échappée théâtrale sur la mer, entre deux caps qui se faisaient vis-à-vis comm« les portants d'un décor. L'eau salée était d'un bleu dur, d'un bleu de teinturerie, frangée, au bord, d'écume blanche scintillante comme du jais blanc, sous un ciel décoloré.

Volumnie se porta, pour voir, du même côté que Souberbielle; et leurs joues se frôlèrent. Alors il eut pour elle une grande tendresse. Elle eut pitié de lui : elle sut l'engager aux confidences, mais sans choquer sa

74 EUMELINE

susceptibilité par des questions trop précises. D'abord, il lui chuchota ses chagrins; il lui avoua tout sans rien lui dire. Puis il lui ouvrit son cœur entièrement: il ne se possédait plus, il se pencha par la portière et murmura : « Que se disent-ils? »

C'était un supplice de passer ainsi des heures sans les surveiller et sans rien savoir. Souberbielle s'étirait les bras, se renversait en arrière, et bâillait. Il ne pouvait pas roussir à mettre un peu d'ordre dans ses idées. 11 se raisonnait cependant : « Voyons... elle ne connaît Charlieu que depuis quelques jours... Oui, mais une seule journée comme celle-ci vaut des mois d'habitude et de familiarité. » N'importe : à l'arrivée, il saurait, il verrait clair ; car il n'avaitbesoin que d un coup d'œil pour juger le cœur d'Ermeline.

Il la regarda fixement quand elle descendit de voiture. Il fut rassuré. Elle était fort animée, mais sans trouble ni attendrissement. Pourtant, le soir, il ne voulut point la laisser seule avec Charlieu. Volumnie s'était retirée la première. Lui resta. Quand Ermeline fut elle-même enfermée dans sa chambre, il monta devant sa porte une véritable faction. « Me pardonnera-t-elle jamais une telle insulte? » s'écrial-il fondant en larmes, comme si Ermeline avait pu deviner cette folie. Mais il avait dix-neuf ans : il s'en alla retrouver sa maîtresse, qui le réconforta d'abord en lui parlant comme un ami, et qui sut ensuite le consoler autrement.

On devait embarquer le lendemain. Mais h louque se trouva en retard d'un jour. Il leur en f trois encore pour passer à Nice. La mer qui pa sait de loin unie, inoffensive, était soulevée pai boules régulières et prolongées. Charlieu eut to loisir d'être malade. Il se crut désbonoré aux ; d'Ernieline; mais Souberbielle vil plus clair : avait, comme toutes les femmes, l'instincl de gner; elle n'en voulut pas à Cbarlieu de cet i dent ridicule, et elle prodigua ses secours im sibles à ce mal inélégant. Le troisième jour fut favorable au cbevalier. La mer semblait s'être t sée tout exprès pour leur donner à tous, en du port, le regret de la traversée. Ghuclieu vi pendant le port avec joie. Mais son humeur cl gea dès qu'il eut touché terre : car il trouva ordres du général Bonaparte, qui venait d'an à Nice, et d'en repartir presque aussitôt pour benga, par la route de la Corniche. Cbarlieu forma de cette route : on lui répondit qu'elle à peu près impraticable aux voitures. Il f; donc reprendre la mer ; ils s'y résolurent in tinent.

Le soleil était radieux. Les côtes, qu'ils suivi de près avec lenteur, stériles et pourtant riai semblaient d'abruptes ruines tout en marbre i ou fauve écrasées sous des assises plus lourde porphyre rouge. Des lambeaux de verdure éu

rejetés par-dessus et s'y déchiraient aux pointes aiguës, des rocs.

- Entre les quatre voyageurs, toute intimité avait disparu. Souberbielle reconnaissait à ce signe que sans s'être rien avoué, sans peut-être rien soupçonner eux-mêmes, Ërmeline et Charlieu faisaient bande à part. Les dernières heures de voyage et eette calme navigation auraient pu être si délicieuses sans leur fatale intelligence! A cette pensée, Henri, si naturellement gai qu'il semblait jusque dans la douleur être inaccessible à la tristesse, s'abandonnait à l'humeur morose. Et ce paysage lumineux Tofi-ensait par la crudité de ses couleurs, par l'insolence de son éclat.

- Le décor de San-Remo, où ils touchèrent vers le soir, lui agréa davantage. La ville est précédée d'un bois, où des oliviers tortueux que leur immortalité fatigue, ont grandi, à force de siècles, jusqu'à la t'aille des châtaigniers ou des cèdres. Les maisons font une traînée en triangle qui s'appuie au rivage de la mer et, par le sommet, à la crête des collines, loutes noires et veloutées. A cette heure, leurs laçades étaient dorées; l'église, plus blanche, retenait au sommet de son campanile un dernier rayon du jour mourant. C'était un spectacle doux et morne, et Soubefbielle avait peine à se définir s'il voulait y voir le plus mélancolique des asiles ou le plus désirable des tombeaux.

Ils y passèrent une nuit calme. Ils reprirent la^ mer de bonne heure. Le voyage fut comme la veille, sans entrain. Ils ne se ranimèrent un peu et ne recommencèrent à parler tous les quatre qu'à l'instant où leur embarcation, s^écartant d'une île rocheuse, piqua droit sur la terre. Ils arrivaient à la marine d'Albenga. Le village était plus loia dans les terres, précédé d'une plaine toute nue. Ils furent désappointés. Ils s'attendaient à trouver une ville, puisque Ton transportait ici le quartier général de l'armée; et bien qu'ils eussent, au cours de leur long voyage, accepté de plus mauvais gîtes, celui-ci les navra comme pas un, et provoqua leur nostalgie.

Ils s'informèrent : la roule du Piémont était bien gardée aux extrémités par des troupes françaises, mais on n'avait ici aucune nouvelle encore du mouvement de Bonaparte. Livrés à eux-mêmes, ils durent se mettre en quête de n'importe quel logis, en attendant.

Ils ne trouvèrent qu'une misérable hôtellerie. Puis

désœuvrés, ils errèrent, ne s'intéressant guère à la

grossière mosaïque dont sont pavées les rues, aux

tours carrées qui flanquent de vieilles maisons, ni à

la tour de la cathédrale, toute rouge, en briques, ni

aux trois lions très anciens qui décorent la petite

place voisine, et qui sont à demi dissous par la

vétusté. Ce sont toutes les curiosités d'Albenga.

Ils rentrèrent dans riiôtellerie, harassés par ce

piétinement. L'heure du souper arriva sans qu'ils eussent faim. Ensuite ils demeurèrent assis autour de la table. On eût dit qu'ils attendaient quelque chose, et que pour des motifs différents, ils n'osaient plus se quitter.

Volumnie céda la première, et remonta dans sa chambre. Ermeline, comme fascinée ou anéantie, ne bougeait point. Charlieu se promenait en long et en large avec irritation. Et Souberbielle restait debout, immobile, avec la volonté farouche de rester là, s^il fallait, toute la nuit.

Tout à coup, sa volonté chancela. II renonçait à la lutte; et sans pouvoir s'expliquer ce brusque revirement, il sortit, ircourut. 11 n'avait dit adieu à personne. Il gémissait sourdement. Au lieu de se retirer dans la chambre qu'il partageait avec Charlieu, il entra dans celle de Yolumnie. Elle dormait déjà. Lui, sans lumière, penché en avant, le front contre la porte, il se mit à écouter, avec une patience d'affût. Il voulait savoir si Ermeline et Charlieu... Il ne voulait pas dormir avant de les avoir entendus rentrer chacun chez soi.

En bas, Ermeline était seule avec l'autre, bouleversée, sûre qu'il parlerait. Elle avait déjà le pressentiment du charme rompu. Elle espérait aussi» mais de mauvaise foi, comme on espère des impossibilités avérées, qu'il ne parlerait point et que rien ne serait changé entre eux. Sa pensée, régulièrement,

EHMELINE

oscilluil entre celle crainte et cette espéran lieu allait et venuit.

Ermeline lourna les yeux et vit que la p restée ouverte, sur le jardin. II faisait à 1' une température si tiède qu'elle ne s'en aperçue. Il fallait traverser le jardin poui aux chambres. Le jardin n'était qu'un bc vignes. Par-dessus, un peu du ciel noir ap constellé. Ermeline eut la cerlitude qu'e sortir par là, s'écliapper sans alTectation mats lentement, sûrement.

Elle n'avait aucune force pour se \e\ n'avait aucun désir de se lever. Puis elle ob! Charlieu lui parlait, et qu'il devait parler de longtemps. Oh! ce n'était plus le méuie h n'avait aucune hardiesse. Sa voix mèi changée, plus haletante, plus éloutîée, tim ne comprenait pas un seul mot de ce qu' mais elle devinait en lui un cœur distingué propre cœur appréciait. Elle n'avait pas noi parti pris : elle ne craignait pas d'aimer. S( toute sa personne sensuelle se refusait à ' Pour qu'elle aimât, fallait-il donc, outre inents extérieurs que Charlieu réunissait ; lai(-il donc qu'un être élu lui fût miracult désigné? Peut-être.

Comme elle avait la sensation d'être pi poussée par lui, par contraste il lui paru

-T^Til-^f»!—

était de plus en plus attirée vers cette porte. Agie comme par une volonté extérieure, elle fit à Timprovisle ce que depuis longtemps sa volonté propre avait décidé. Elle se leva, marcha vers la porle, fut dehors. Elle sentit que Charlieu la suivait, mais elle ne se hâta point davantage. Il ratteig.nit, il la saisit, il Teffleura d'un baiser.

Le dernier doute se déchira. Elle vit, elle vit dans xme certitude fulgurante qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas aimer par lui. L'angoisse fut encore plus atroce qu'elle n'avait. prévu. Elle cria, elle courut. Qu'était-ce donc qu'un baiser, pour cette femme en vérité fort pure, mais un peu aguerrie par les bacchanales du présent siècle, pour cet homme accoutumé aux passades du précédent; et pour quelle destinée amoureuse Ermeline se réservait-elle intacte?. Tous les deux, à travers leur trouble, eurent rétonnement ingénu du drame excessif qui se jouait entre eux malgré eux-mêmes. Mais ils se quittèrent assurés que l'expérience était, définitive et ne se recommencerait jamais plus.

. Ermeline, rentrée chez elle, enfermée, resta debout, interdite, au milieu de sa chambre. Un nom lui était venu aux lèvres, tout de suite : « Frédéric. » Quoi? Elle a failli céder à un autre? Elle n'aime plus Louveau? Elle ne l'aime plus, et elle a traversé la France pour le poursuivre! Mais elle ne voudrait point ne pas être partie. La voilà en détresse, et elle

a rinstinct, fatal aux femmes, de se remettre en tutelle d'homme. Où son imagination se reprendraitelle, sinon au soavenir de Louveau? Sa conscience ne lui trahit point la cause uniquement mécanique de ce revirement inespéré. Elle peut se faire illusion, elle peut croire que son amour vient de renaître après une crise, après une aberration.

. Mais elle tressaille. Elle a entendu comme une plainte dans la chambre de Volumnie, et son nom prononcé. Elle ne cherche pas à comprendre. Elle ne réfléchit pas. Elle va. Elle ouvre la porte. Et dans cette nuit si claire que Toeil n'y hésite pas, elle voit d'abord Volumnie qui dort très paisiblement. Mais au pied de son lit, Souberbielle... Ah! il n'a pu se contenir davantage quand il a entendu Ermeline remonter précipitamment et tirer les verrous. Ses nerfs se sont détendus. Il est tombé là, presque à genoux, dans une position contournée, et il pleure de tout son cœur, (Je toutes ses forces, il pleure contre son bras ployé dont il se cache le visage. Ermeline lui prend la main : elle ne sait plus ce qu'elle fait, (c Henri, murmure-t-elle, Henri... » Et elle se penche, et elle dépose, avec quel sensuel frémissement dos lèvres, mais avec quelle maternelle chasteté, elle dépose sur le front moite de l'enfant, ce baiser que tout à Theure elle vient de refuser à Charlieu. 11 n'î pleure plus. Elle se glisse dehors. Elle referme la p )rte sans bruit.

Gharlieu ne pouvait pas s'endormir. II vit que le lit de Souberl)ielle était vide. <c L'heureux garçon, pensat-il, se console avec sa Volumnie. » Cela lui inspira sur le chauip Tidée de faire comme lui à la première occasion. Alors il lui fallut bien reconnaître que, ce soir par exemple, celle vulgaire consolation lui aurait pleinement suffi. Il n'était qu'irrité de la résistance d'Ermeline : il aurait voulu en être désespéré. N'était-ce donc, cette fois encore, qu'un fugitif caprice et non l'amour?

C'est la nuit, dans une grange. Louveau ignor nom du village, qui doit être proche encore de Pai car la marche a commencé tard, et on a ménagé hommes pour cette première étape. Mais peu impt à Louveau la quantité des distances parcourues seul Tait d'être éloigné implique pour son imagi tioTi stupéfaite l'iiifini même de l'éloignement.

La nuit est impénétrable; mais ses yeux, d''

fixité féline, percent les ténèbres. Il découvr

l'enlour de lui ses compagnons prostrés à terre, d

un sommeil dont l'immobilité suggère inéluctal

ment l'idée de la mort. Et comme ils sont tom

au hasard, les uns isolés, les autres en tas, Louv

ne peut éviter de croire que c'est ici son preii

champ de bataille. Il y est seul resté vivant : car il

le seul qui émerge de tout son buste dressé raidi

est le seul qui fasse craquer la paille sur laquel

est assis.

Celte marche insigniGante Ta brisé. La fatigue le supplicie dans tous ses membres et dans toutes ses articulations. Il est en même temps obsédé par les représentations fantastiques d'une traversée à pied de la France entière ; et il s'abîme dans le désespoir, à la pensée que ce voyage fou, matériellement impossible, s'accomplira certainement.

Il jouit pourtant d'une parfaite et peut-être anormale lucidité, d'une lucidité froide et critique, exceptionnelle pour lui. Il restitue, avec un relief extraordinaire, les moindres détails de la précédente journée, de l'avant-dernière nuit; il juge impartialement les mobiles de ses actions, et il dégage ce que sa résolu* tion extrême suppose d'impersonnalité : mais il se reconnaît encore suffisamment responsable pour ne s'en prendre qu'à lui-même d'avoir aliéné sa liberté à l'État, qui venait de la lui rendre si attrayante et si neuve par l'affranchissement du divorce.

Qu'il s'en allait hier légèrement, après la petite émotion de l'adieu à Ërmeline, sur le trottoir! Si gaillardement qu'il eût porté les chaînes du mariage, quelle délivrance de les sentir rompues! C'est maintenant qu'elle se justifiait, l'espérance vaguement conçue cette nuit, d'offrir un lendemain acceptable aux réserves de sa jeunesse et de recommencer toute sa vie. Tout ce qu'il faisait ensuite, il le faisait avec une insouciance et une gaîté incroyable, jusqu'à l'heure où il allait vendre sa défroque de muscadin

chez un fripier, qui'iUiabillait en échange d'une apparence d'uniforme. Force lui était bien de comprendre alors qu'il avait mis a sa liberté des entraves plus étroites, qu'il s'était vendu en esclavage. Et quel dégoût quand il rejoignait la troupe, ces brutes, ce bas-officier soulé par lui au bal pour obtenir son imbécile engagement, ces valseurs encore dépeignés d'hier, dont plusieurs, ayant fait mine de résister, avaient des cordes aux mains! On partait. Louveau, avec une docilité machinale, essayait de se mettre au pas des autres. Aux faubourgs populeux succédaient les banlieues pelées, puis la campagne, jusqu'au gîte anonyme de ce soir.

Puisque le contrat de vente passé avec la Patrie ne pouvait plus être déchiré, c'est bien, Louveau acceptait le fait accompli. Mais il vivrait à part^ hostile et silencieux. 11 s'en faisait à lui-môme le serment funèbre; il en prenait à témoin la nuit : et il jetait des regards d'assassin sur tous ces hommes qui dormaient.

Mais il était trop humilié par la fatigue pour se maintenir, même en rêve, si haut dans l'isolement. Sa fantaisie, pour le distraire, lui représenta les tableaux de la vie enchanteresse qu'il eût menée à Paris, débarrassé d'Ermeline. Réconcilié par la privation irrévocable avec ces plaisirs, dont hier il était blasé par l'abus, il y trouvait des ressources pour toute une existence, pour cent existences d'hommes.

Il en craignait moins le vertige que sa lucidité actuelle, et cette paix, où, même à travers les sensations de sa lassitude musculaire, il goûtait un ineffable repos : repos trop majestueux et trop sévère pour plaire à son cœur de fou.

Chez un homme dont les énergies sont ainsi détendues, tous les souvenirs, môme ceux des jouissances viles, tournent à Tattendrissement. Il fallut donc — et Louveau en fut saisi, bouleversé, honteux, il fallut qu'il pleurât l'irréparable : le long de ses joues d'homme fait, le long de ses joues de mauvais drôle, le long de ses joues de soldat, deux larmes coulèrent, à cause desquelles il ne reprocha plus à 1a nuit Tombre épaisse qui les dissimulait.

Or, à tout âge, quand la source stérilisée des larmes se rouvre, c'est un instinct d'en appeler à la consolatrice des premières larmes, à la berceuse des premiers chagrins. Mais sa mère, Louveau lavait à peine connue, et c'est le nom d'Ërmeline qu'il murmura sans y prendre garde. Elle ne dut peut-être Thommage inattendu de ce regret qu'à un naïf mouvement d'égoïsme; peut-être à la douloureuse comparaison que fit Louveau, entre le bon lit des précédentes nuits, et le lit fait d'un peu de paille sur de la terre battue, où il s'allongeait enfin, vaincu par le sommeil. Mais quand même il se retourna, dans une câlinerie d'imagination, vers cette femme qu'il avait quittée voilà quelques heures, le cœur léger.

l'ironie courtoise aux lèvres; il s'endormit les y mouillés en pensant à Ermeline et en murmur son nom. Il se réveilla en le murmurant encore, a moins de mélancolie, mais avec plus de détresse : peut-être la cause en fut-elle aussi puérile, ai matérielle, peut-être fut-ce qu'on le tira trop tât sommeil où il s'était enfin plongé, et qu'il se rap[ ses grasses mutinées de Paris.

Après une heure de marche il s'échauffa, mo fatigué qu'au départ; mais il fut pris de Qèvre, il retrouva pas non plus sa lucidité d'hier soir, tou ses idées se confondaient. Elles se confondin davantage les jours suivants. La petite lueur d'affi tion pour Ermeline, qui s'était rallumée dans : cœur au choc de la souffrance physique, s'éteigv Il n'avait plus de volonté. Il exécutait cependi les résolutions qu'il avait prises : mais s'il vivai part et s'il ne parlait à personne, c'élalt abrutis ment plutôt que parti pris. Tous les jours on iri chait, on allait devant soi ; on allait le même notnl d'heures, et on parcourait le même nombre de lieu Le soir, on dormait dans des villages dont persoi ne cherchait à connaître le nom, et que le lendemj on quittait sans retourner la tête.

Hais tandis que Louveau i^e laissait vivre ai comme une bête et pousser en avant, une œumiraculeuse s'accomplissait en lui. Jeune, sa rleoareox, il avait, depuis des années, dépensé qi

tiiliennement le revenu de ses forces d'une façon déraisonnable et hors nature : il en attribuait les ressources à des dépravations que lui imposaient les mœurs et la mode, mais que ne lui commandait P')int son tempérament simple^ étranger à toute perversité.

L'abdication de sa volonté, l'aveuglement de sa conscience permirent que le budget de ces énergies mol administrées fût remanié à son insu. Pendant qu'il était^ pour ainsi dire, absent de lui-même, d'une façon mécanique et irrésistible toutes ces réserves reprises furent redistribuées normalement. Louveau dépouilla, sans y voir clair, la hideuse défroque de vieillard dont s'étaient affublées depuis trois ans sa maturité de corps admirable et sa candeur d'âme enfantine.

L'infinie lassitude qu'il avait ressentie les premiers jours, ne venait pas seulement de la marche et des exercices, mais aussi, mais surtout de ce remaniement de tout son être. Dès que, la crise accomplie, il n'eut plus à supporter que la fatigue brute, il fut assez fort : il fut bientôt plus fort même qu'il ne fallait. Un soir, Louveau, en arrivante l'étape, sentit (|u'il lui restait des forces pour aller plus loin. C'était une sensation flatteuse, ^et un peu irritante comme celle de quitter la table sans avoir été jusqu'au bout de son appétit.

- On bivaquait en plaine, ce soirTlà. Au lieu de tom-

ber comme une masse et de s'endormir dès la soupe, Louveau partit à l'aventure. De rudimentaires idées s'organisaient en lui, comme si le léger excès de force que sa dépense musculaire laissait inutilisé, s'employait tout de suite à ressusciter son entendement.

n ne se débrouillait pas assez pour se définir sa métamorphose : il en avait toutefois un sentiment, que sa conscience lui exprimait, sinon dans les termes propres, du moins sous une forme d'allégorie : il lui semblait, en reprenant possession de lui-même, pénétrer dans un logis neuf, frais encore et sans aucun meuble. Quand Louveau jetait les yeux autour de lui, sur les objets inanimés, sur la campagne, sur les hommes, il ne lui semblait découvrir que des nouveautés toutes récentes, des créations et des créatures d'hier : il devait avoir, en circulant dans la nuit parmi les feux de bivouac, le regard ardent et naïf que l'imagination prête au premier homme, s'éveillant adulte et puéril aux surprises matérielles et aux enchantements édéniques.

S'il lui fallait tant de détours et d'approximations pour se rendre compte de sa métamorphose, à plus forte raison Frédéric ne pouvait-il point comprendre directement le miracle que cette métamorphose venait d'accomplir, l'être exceptionnel qu'elle avait fait de lui, affranchi de son hérédité, détaché même de ses antécédents personnels. Toutefois la con-

naissance de ces résultats merveilleux ne lui était pas entièrement refusée; mais il fallait encore qu'elle se présentât accommodée sous la forme concrète d'un sentiment : elle se réduisit à une conscience d'être tout jeune et tout inexpérimenté, tout nouveau jeté dans la vie, Frédéric se rappela le chiffre de son âge : vingt-cinq ans révolus. Et ce chiffre qui lui était respectable quelques jours auparavant, lui semblait aujourd'hui moins que rien.

Une joie s'épandait en lui qu'il ne s'expliquait point : car rien ne lui était arrivé d'expressément heureux. Mais c'était la joie véritable et essentielle, celle que détermine fût-ce à notre insu un développement de notre être, un accroissement de nos puissances de vivre. Seulement, comme Louveau était jeune, comme la révolution intime quMl subissait, semblait se résumer toute dans un rajeunissement, celte joie, si grave qu'elle fût par ses origines et par ses causes, affectait ainsi qu'à cet âge les allures de la gaieté. Louveau, pris de subite impatience, en eut assez d'être seul.

Il se rapprocha des feux. Presque tous les hommes dormaient. D'autres causaient à mi-voix. Il avisa parmi ceux-ci quelques-uns de ceux qui étaient soldats depuis le même jour que lui-même. Il voulut voir sur leurs visages les traces de la même jeunesse et de la même hilarité. Cette ressemblance lui inspira une sympathie très vive pour ces gens qu'il ne connaissait point : et il aurait voulu se mêler à eux.

Mais lui qui, le premier soir, s'était juré avec un dédain superbe de n'adresser la parole à aucun, n'osait maintenant de lui-môme prendre part à leurs entretiens : ce n'était pas, à vrai dire, de la timidité, mais une espèce de sauvagerie. Pourtant, il choisît deux soldats qui parlaient plus haut que les autres, qui bientôt parlèrent seuls. Leurs rires éveillaient en lui des échos. Il vint sans rien dire se coucher près du feu à leurs côtés : feignant de dormir, il les écoutait, et il rassasiait sa faim de gaieté avec la gaieté d'autrui. Lorsque le silence fut établi complètement, après quelques grognements de dormeurs et quelqiies réprimandes brèves de gradés, lui-même s'endormit avec une grande amitié au cœur pour ces deux camarades, que le lendemain, au réveil, il ne put jamais retrouver.

Mais ce jour-là il eut la langue déliée. Cette sauvagerie, si bizarre chez un homme de luxe égaré parmi des rustres, cette sauvagerie, en vérité, ne s'apprivoisait pas encore : mais elle devait céder au besoin de camaraderie qui devenait irrésistible pour Louveau. Non que son cœur mélancolique essayât par ce subterfuge de tromper ses appétits, comme il ®st fatal toutes les fois que des hommes sont cloîtrés, parqués ensemble : c'était sa gaieté seulement qui ^oiïlait se répandre et se communiquer.

Le crédit de ses forces, d'abord égal à ses dépenses, avait rendu à Frédéric l'équilibre et la santé. L'excès

des recettes maintenant ne se laissait pas épargner. L'action, qui est le nécessaire, ne suffisait plus à Louveau : il lui fallait le superflu du jeu. 11 lui fallait le coup de poing et la bousculade. 11 lui fallait le cri. Après avoir lant de jours, tant de jours qu'il ne les avait pas comptés, marché morne et voûté le long des routes, environné d'une armée et pourtant seul, assailli par la joie des autres, et pourtant muet, il exigeait à présent de cheminer la lèle haute et la poitrine développée, la bouche ouverte aux chansons. Il jouissait du bonheur absolu qui n'est possible qu'aux êtres ponctuellement servis par la destinée suivant les exigences de leur état. Il n'aurait pu souffrir que du défaut de liberté ; or il se trouvait dans une condition d'indépendance inhabituelle à cet ! d'enfant où il semblait être revenu. Cerlesil était mis aux règlements militaires; mais la discipline st dure que par la tyrannie ou l'arrogance des fs : rien que ta forme républicaine du tutoiement a familiarilé des supérieurs en déguisait l'humiion. Et puis, que coûtait à Louveau ce servage «ment matériel? C'est l'émancipation morale qui )ortait. Libre de tous liens sociaux, de toute conlion, de tout contrôle, il se sentait agile et dégagé ime un barbare qui, longtemps embarrassé de enients, recouvrerait le droit à la nudité, iurtoul, il avait le grand air, l'espace et le niouvent en avant. On ne couchait pas deux nuits de

suite dans le même endroîl. La raison de Louveau ne s'affolait plus au calcul inexécutable des distances déjà parcourues, des distances à parcourir encore. Elle se délectait au contraire à supputer avec précision la somme grandiose des distances qu'on doit accumuler à la fin, lorsqu'on accomplit patiemment le même chemin tous les jours. Il se disait gaiement : « Nous avons encore marché six lieues aujourd'hui. » Et cela le faisait rire de bon cœur, comme ces petites histoires quotidiennes dont se gaudissent tes collégiens, sans que • les personnes désintéressées y puissent découvrir la moindre trace de comique.

II prenait plaisir aux plus insignifiants détails de ce voyage, dont la monotonie lui échappait entièrement, et qui, pour lui, ressemblait beaucoup à- un voyage de bohémiens. On marchait au pas de route, à la débandade, en devisant. On faisait aussi, tous les soirs, des espèces de répétitions : c'est-à-dire qu'on enseignait aux jeunes soldats les mouvements les plus simples et l'usage de leur fusil. Louveau, qui s'était montré au premier jour dégourdi et physiquement doué, devint bientôt le moniteur des retar- * dataires. Comme il possédait la prestance et un organe retentissant, il fut élevé quelques jours après nu srside de caporal. Il ne se retrancha point dans

importance nouvelle : cette supériorité officielle ^ fit au contraire que lui rendre un peu plus de

laisser-aller dans la camaraderie, un peu plus de hardiesse dans la familiarité.

Car il était resté malgré tout aussi sauvage que naguère, par suite d'un sentiment obscur et complexe que lui-même ne savait pas démêler.

Dans celte refonte des tempéraments et cette redistribution des énergies, qui s'était chez ses compagnons opérée comme chez lui-môme (car Louveau. avait vu juste), tout Teffort de la nature réparatrice avait porté sur l'économie de la musculature et sur les fonctions gymnastiques. Sans doute, aux traversées des villages, quelques-uns, mais rarement, se jetaient sur les femmes, complaisantes ou violentées. Mais l'instant d'après on n'y pensait plus. On y pensait moins encore à l'avance, et surtout on n'y rêvait pas. Ces jeunes garçons vigoureux n'avaient point la préoccupation des femmes, et leur âpre renouveau s'achevait sans une inquiétude sensuelle.

Ils allaient, brusques et farouches, comme des athlètes jaloux de leur force, et qui ne se soucieraient point de la dilapider en plaisirs. Ils laissaient voir, jusque dans l'obscénité de leurs gros récits, jusque dans l'ordure de leurs propos, je ne sais quelle indifférence de la chair et quelle brutale chasteté.

Louveau, à cause de cela, se trouvait dépaysé parmi eux. Non qu'il gardât la mémoire et le remords de ses excès : l/éponge avait passé, et à ce titre il avait le droit de se prétendre aussi neuf, aussi peu

ËHMELINE 95

expérimenté que les plus rustres et les plus primitifs de ses camarades. Et puis d'ailleurs combien d'autresy les réquisitionnaires notamment, avaient dû purger leur mémoire des mêmes souvenirs importuns? Non, ce qui le mettait à part et le distinguait de ses compagnons, c'était le souvenir d'Ermeline,

Naguère, le muscadin qu'il était n'avait pu soupçonner qu'Ermeline fût la femme véritablement, femme, par lui secrètement souhaitée. Le soldat régénéré d'aujourd'hui n'eût peut-être pas ainsi frôlé le mystère sans y prendre garde. C'était assez pour qu'Ermeline, sans qu'il en déduisit les raisons, usurpât dans son souvenir un rang d'importance qu'elle n'avait jamais obtenu dans l'actualité du passé. Louveau n'avait considéré son mariage que comme une passade légitime, en fin de compte pareille aux autres : il lui restituait à présent une valeur singulière dans l'histoire de sa première période de vie. Rien dans ce passé détestable, même les plus monstrueuses folies, ne l'empêchait d'être maintenant, après son lavage d'âme^ aussi neuf que les autres : ce souvenir seul l'en empêchait, seul il restait ineffaçable.

Il ne sollicitait plus le cœur de Frédéric à des retours de tendresse inattendus, ainsi que le premier soir. Non, si Louveau eût été capable, en ce moment d'un sentiment bien défini à l'égard de l'abandonnée, il n'eût éprouvé que rancune : il n'eût

point pardonné à Erineline de le mettre à part. Mais il s'occupait bien d'Eriueline ! Cette différence d'état, vaguement sentie de lui-môme et ignorée de tous les autres, le gênait obscurément, voilà tout. Il avait des scrupules et des hontes inexplicables. Puisqu'il faut rapporter toutes ses impressions de cette époque à celles du plus jeune âge, Frédéric se trouvait comme parmi de jeunes garçons encore ignorants de la femme, un garçon qui en a subi l'atteinte pré-* maturément) et qui s'en cache ainsi que d'une tare.

C'était une inquiétude persistante, qui semblait menacer parfois de rendre moins régulière l'évolution de sa noble métamorphose. Louveau redevenait insociable à ses heures. Même ses forces physiques défaillaient alors : et ce double accident provenait toujours de quelque hasard de la route, qui suscitait un rappel d'Ermeline.

Un soir qu'ils s'arrêtèrent, entre Avignon et xirles, dans une campagne très fortement parfumée, l'escouade que Louveau commandait fut accueillie dans une ferme. On fit asseoir les soldats à la table de famille. Le père, avec sa barbe blanche, était vénérable comme un pasteur des anciens âges. La mère, desséchée comme si un feu intérieur la brûlait, avait des yeux resplendissants. Le fils n'était qii'une brute têtue et muette; mais la fille, sous sa mante noire d'Arlésienne, apparaissait d'une irréprochable beauté.

On installa l'escouade pour la nuit. Tous les hommes eurent des matelas par terre; et même, Louveau, qui était gradé, coucha dans une chambre, dans un lit. Mais tandis que les autres s'endormaient lourdement, lui demeura éveillé, repris de fièvre. Et au petit jour, quand ses hommes vinrent le secouer pour partir, ils le trouvèrent si hâve, si brûlant, si fléchissant sur ses jambes molles, que Tun d'eux courut prévenir un officier. Quelques instants plus lard, une chose inimaginable se trouvait réalisée : la troupe était en marche, et Louveau restait en arrière, seul dans ce pays inconnu, sans autre viatique qu'une feuille de route, où il lisait le nom d'on ne sait quel village perdu dans les Alpes.

La détresse redoubla sa fièvre. Puis il se calma tout à coup. Ses forces ressuscitèrent. 11 se leva, il descendit dans la grande cour de la ferme, et il s'assit au soleil sur la margelle du puits, tourné vers la porte charretière qui était ouverte. Soudain convalescent, il n'en revenait plus de s'être laissé abandonner ainsi ce matin. Mais il avait recouvré avec ses forces l'assurance et le sang-froid.

Il s'aperçut alors que la belle fille d'hier était

assise vis-à-vis de lui. Elle le regardait en face et

naïvement. Lui, si fat jadis, ne se doutait plus guère

'une séduction souveraine émanait de sa personne

transformée. L'habit, moins carré des basques et

aiusté au corps, faisait valoir sa désinvolture.

r-TT^-^,

Il était grand. Son visage, a qui naguère la perruque filasse donnait un air tout fripé, n'était plus encadré maintenant que des mèches noires de ses cheveux. Ses traits, marqués fortement par une maigreur saine, n'accusaient cependant qu'une jeunesse à l'aube de la maturité. Ses lèvres nues étaient encore plus hardies et plus éblouissantes que ses yeux. Et rien que le geste dont il appuyait sa main droite sur la margelle du puits, exprimait une telle aisance et une telle sécurité dans la force, qu'il devenait impossible à cette fille de ne point le contempler avec une admiration ingénue. Frédéric soutint son regard et ne s'en étonna point ; car il avait d'instinct l'orgueil mâle de cette beauté qu'il ignorait.

La fille vint s'asseoir auprès de lui, sans timidité, mais avec une certaine chatterie. Elle s'informa de ses nouvelles poliment. 11 répondit qu'il était reposé, et que, possédant un peu d'argent auquel il n'avait point touché depuis Paris, il allait se mettre en quête d'une voiture, afin de rejoindre la colonne qu'il avait hâte de rallier.

Elle repartit que son frère pourrait le conduire demain jusqu'à la ville d'Arles. Puis elle demeura sans rien dire à côté de lui. Des oiseaux chantaient. La chaleur printanière oppressa Louveau et l'affadit. Il se représenta les autres, en marche. Comme on serait loin déjà quand lui-même pourrait se remettre en route demain ! Si loin, que sans consentir à se

Tavouer, il renonçait à l'espérance de les rejoindre jamais. Il savait bien qu'il ne faisait pas réellement partie de leur troupe : il se rappela qu'il n'était point bâti comme les autres, et ce fut le simple contact de cette fille indifférente, qui éveilla cette fois en lui un sentiment habituellement dû au souvenir d'Ermeline.

Sa conscience marquait les heures et calculait mécaniquement les distances parcourues par la troupe en marche. Plus le calcul s'amplifiait, plus se déterminait chez Louveau la certitude d'être abandonné sans recours. Et le brave qui n'eût point tremblé au feu, le voyageur aguerri, qui avait l'esprit d'aventure, prenait peur comme un enfant. Ce fut pire le soir^ quand il se vit seul étranger à cette table de famille où la veille tous ses camarades s'étaient assis. Étourdi ou réconforté par leur présence, il n'avait perçu que vaguement ce qui le gênait ici pour respirer, dans cette famille patriarcale et sédentaire : il comprit que c'était la présence et l'atmosphère des femmes. Ce fut pire encore lorsqu'il se mit au lit, dans un accès nouveau de son intermittente fièvre, avec des allées et venues de femme autour de lui, avec des soins de femme : il comprit qu'il ne fallait pas attendre sa guérison pour partir, et qu'il ne guérirait au contraire qu'après s'être échappé d'ici.

Mais il traîna plusieurs jours. Lorsque l'on put enfin le hisser sur une carriole, il s'enfuit. La fille le

regardait s'éloigner clans la poussière blanche de la route. Lui n'y pensait déjà plus; et il n'emportait de cet épisode inachevé qu'une injustifiable colère contre le souvenir d'Ermeline.

Dès qu'il fut loin, dès qu'il fut seul, il guérit et reprit courage. Il allait tout droit devant lui sans rien regarder, sans rien voir, comme s'il avait eu des œillères. En quatre jours il fut à Nice. Il devait, suivant sa feuille, se rendre à Garessio. Il interrogea des officiers, qui lui conseillèrent de prendre la route de montagne et de passer par Ormea; mais il ne trouva point de voiture, et il préféra pousser par la Corniche jusqu'à Oneglia, et môme jusqu'au village d'Âlbenga, que ses yeux peu accoutumés à consulter les cartes, jugeaient être en communication plus directe et plus facile avec celui de Garessio.

Pour commencer, le chemin de la Corniche était si rude qu'il en dut faire à pied la plus grande partie. Mais à monter et à descendre le long des rocs oii était entaillé un sentier de chèvre, Louveau achevait l'éducation de son corps : il l'assouplissait. En arrivant à Albenga, il était parfaitement dispos. Il ne s'y arrêta qu'une nuit, dans cette môme auberge où Ermeline et Charlieu, Volumnie et Souberbielle avaient passé quelques jours auparavant. Et le lendemain, à l'aurore, il partit.

Il était temps. Ses provisions de route payées, il ne lui restait plus un liard en poche. Cependant

Louveau s'était interdit toute dépense inutile ; comptant comme telle de faire réparer ses vêtenjents en lambeaux ou ses souliers entièrement dépourvus de semelles. Mais il ne lui déplaisait point d'être accoutré de la sorte : au moins l'on ne pouvait plus sous ces haillons le prendre pour une recrue.

II traversa la petite ville endormie, pour la première fois ouvrant ses yeux à la curiosité des objets, amusé pour la première fois par un rien d'exotisme. Mais les dernières maisons dépassées, il eut tout de suite en face de lui un rempart de montagnes. Cette muraille allait de biai§, et la route qui la trouait au milieu étant masquée par la perspective, elle semblait continue, sans ouverture. Louveau se demanda naïvement s^il allait être forcé de monter jusqu'au sommet, tout droit, pour descendre ensuite par l'autre versant; et il essayait d'apprécier les altitudes. Mais les montagnes, à cette heure matinale, était vêtues de brumes, de loques de brumes qu'elles perçaient déjà çà et là comme des géants superbes et maladroits, déchirant, pour s'en dépouiller, leur chemise de brouillard.

Ce qui en jaillissait de toutes parts, c'étaient bien des morceaux de nudité calcinée, velue, ici d'un blond pâle et là d'un roux ardent. Ces formes corporelles ne semblaient point, comme dans les pays de glaciers, immobilisées par le froid, mais stupéfiées par une chaleur torride, et leur majesté était plus

accablante en plein soleil que sous la neige. Les lignes interrompues de leur contour se cherchaient, se rajustaient et se continuaient, détachées avec une netteté immédiate sur le ciel profondément bleu.

Louveau, qui était parti d'un pas allègre, se ralentit afin de ménager ses forces, et marcha tranquillement sur la route, qu'il trouva d'abord plane et commode. Il s'en étonnait. C'est à peine si du côté droit, le terrain formait un talus étage, où des oli viers étaient plantés en terrasses. Parfois môme la route dominait, comme une chaussée ; et le sol s'abaissait surtout vers la gauche, où l'on devinait la coulée d'un invisible fleuve parmi des buissons épais.

Mais bientôt, de ce côté même, les hauteurs se rapprochèrent, et comme la route faisait un coude, Louveau eut la sensation que le cirque des montagnes venait subitement de se refermer sur lui.

Il fit une remarque très simple, qui lui donna une idée plus juste de leur immensité. Les, végétations qui se dressaient départ et d'autre, semblaient, comme de coutume, avancer vers lui, à mesure que lui avançait à leur rencontre; les moindres collines et les plus proches suivaient le môme mouvement, mais avec plus de lenteur déjà; tandis que les sommets suivaient le mouvement contraire et marchaient dans le môme sens que lui. Il se ressouvint alors d'avoir observé quelque chose de pareil en marchant dans la nuit, suivi par la lune et par les constellations : et il

établit aussitôt une distinction saisissante, entre ces arbustes, qui étaient comme lui des êtres individuels, et ces montagnes qui étaient la planète même, l'astre emporté dans Tinfini parmi toutes les autres étoiles.

Maintenant, au lieu de mourir à une certaine distance Tune de l'autre, et de réserver entre leurs fondements l'espace d'une vallée, la montagne de l'est et celle du couchant se resserraient si étroitement que leurs plans inclinés se rencontraient et se coupaient au fond des gorges. Louveau eut véritablement une angoisse, comme s'il manquait d'air. Il se hâta. Le silence et la solitude était inexprimables. Seuls, par leur carnation blonde, par leurs musculatures gigantesques et vagues, ces blocs, pareils à des monstres momifiés, rappelaient la vie animale : car aucun homme ne passait, aucun oiseau ne chantait. Pourtant la montagne, dont la masse était stérile, semblait par endroits et aussi haut qu'on pourrait l'escalader, cultivée par des mains humaines. Il y avait des terrains exposés au midi, où quelques oliviers pâlissaient ; et parfois un champ, un véritable champ était juché dans une anfractuosité de roc, comme une aire d'aigle.

Enfin Louveau rencontra un village qui n'était

qu'une longue rue. Il s'y arrêta, moins pour se

reposer que pour renouer avec les hommes. C'est là

qu'il mangea un peu. Après le village, la route, qui

jusqu'ici s'était faufilée entre les deux chaînes de montagnes, se mit à courir, comme en se jouant> du flanc de Tune au flanc de Tautre, avec des montées abruptes et des descentes précipitées. Et celui qui en suivait les lacets devait avoir l'air d'une bête affolée errant de-ci, de-là, à la recherche d'une issue, partout se heurtant à un mur. Louveau fit cette comparaison, mais sans se l'appliquer à lui-môme. Il était calme au contraire et maître de lui, plus alerte que jamais malgré sa marche déjà longue, et il s^animait à l'escalade, tout fier de. mettre à profit ses qualités nouvelles de souplesse et d'agilité, récemment acquises au passage de la Corniche.

Mais la route se continuait indéfiniment pareille^ à peine diversifiée de loin en loin par des apparitions de décors trop arrangés. Louveau apercevait des villages accrochés aux crêtes ou foudroyés dans les abîmes. La plupart s'efiaçaient de sa mémoire aussi vite que de ses yeux. D'autres lui laissaient une image plus durable: tel celui de Cérisole, parce que ses maisons bien groupées étaient toutes blanches au grand soleil, et environnées de verdures sévères.

Tandis que les cimes étaient illuminées et comme cernées d'or, le crépuscule s'annonçait déjà dans les profondeurs. Louveau commençait à se refroidir et à s'inquiéter. Le mont Gale surgit vers sa gauche : il se distinguait des autres par sa pierreuse aridité ; c'était un alignement interminable de rochers livides qui

dépassaient de la tête les plus hauts sommets. Ils mirent à poursuivre Louveau si longtemps et av une telle persistance, qu'il finît par ne plus savoir iui-mème il avamjait, et qu'il se découragea.

Mais après un dernier coude la route aboutit à i cul-de-sac : une montagne, creusée en amphithéâtr reliait les deux chaînes entre lesquelles Frédéi s'était trouvé prisonnier si longtemps. Avec ui grande courbe régulière, le chemin passait de l'u] à l'autre en suivant le massif qui les unissait, et montait aussitôt vers la cime, en ligne presqi droite.

Louveau, flairant le but, donna un efTort. Il e d'abord un désappointement : la hauteur au flanc ' laquelle il peinait était si peu de chose par rappc aux autres montagnes,, que celles-ci, bien qu s'élevât, continuaient à le dominer de partout. Mi quand il atteignit le sommet, et que l'horizon soi dain se révéla, il prit conscience de l'altitude réei jusqu'où il avait su monter,

La vallée qui se découvrait à ses regards entho siastes élait toute revêtue d'arbres. Elle se dévelo pait à l'aise dans un cirque de montagnes pâles ; surtout elle demeurait ouverte d'un côté, par où e semblait se relier à une plaine encore plus large. I trace du sentier paresseux qui descendait jusqu' fond du val avec d'innombrables circuits, luisait enl les verdures. Louveau, qui brûlait d'y courir, ne

reposa au sommet que par raison et avec impatience. Enfin il s'élança. La pente rapide l'entraînait. 11 ne sentait plus la fatigue, tant sa démarche était légère.

Bientôt il atteignit une châtaigneraie. Le contraste était ^ frappant des sous-bois humides avec Taridité des rochers et des gorges, qu'il voulut une dernière fois tourner les yeux et résumer dans un seul regard les émotions accablantes ou ingrates de son voyage qui s'achevait. Mais les arbres l'enveloppaient de toutes parts. Il ne pouvait plus voir en arrière. 11 s'y résigna de bonne humeur et il poursuivit son chemin.

Les grands arbres s'espaçaient maintenant : ils étaient disposés par bouquets, on eût dit un jardin soigné. Un torrent coulait à gauche, qui avait pour berge la route, et des arbustes fins jaillissaient d'entre toutes les pierres. Et enfin, Louveau, avec un grand battement de cœur, entra dans le village. 11 fut à rimproviste entouré de ses compagnons d'armes qui lui^ posaient des questions. Ceux mêmes qui ne le connaissaient point se réjouissaient de le voir.

On le promena dans Tunique rue, qui était sale, tortueuse, et d'un bout à l'autre empestée "par l'odeur forte des fromages. Les gens du pays, devant leurs {portes, assistaient, avec une curiosité méfiante, aux évolutions des soldats : c'étaient des hommes aux yeux perçants, aux lèvres closes, des femmes jaunes et sèches, parées de voyantes cotonnades, et des enfants lamentables aux lourdes têtes. Garessio, par

ERMELINE iOl

des étranglements et des renflements successifs, finit et recommence trois fois, pour aboutir à une longue chaussée toute droite, entre deux langues de terre cultivée. On ne conduisit Louveau que jusque-là. 11 fit volte-face, et vit d'ensemble le village qui s'adossait aux montagnes : elles lui parurent insurmontables, quoiqu'il vînt de les franchir. Une porte, lui sembla-t-il, s'était refermée sur lui, afin de lui couper toute retraite : il transposa cette impression physique, il en fit un symbole de son renoncement au passé; et il fut soulagé d'un poids, comme un homme définitivement absous.

Pourquoi, par quel caprice de l'imagination, le souvenir d'Ermeline lui fut-il alors représenté? Il ne pouvait ressusciter sans un rappel de cette gêne éprouvée naguère par Frédéric au contact de ses camarades trop différents de lui-même. Mais Louveau se rappelait cette gêne comme un sentiment qu'on n'éprouvera plus. Il était enfin pareil aux autres. II n'avait donc plus de motifs pour en vouloir à Ërmeline, et elle put, durant les trois jours qu'il demeura dans Garessio, s'offrir à sa mémoire plusieurs fois sans risquer d'être rejetée avec colère. Louveau même pressentait, entre le cœur d'Erme- Hne et son propre cœur transformé, la possibilité d'une entente et de virtuelles harmonies. Mais ce 'î'était ni un regret ni l'expression d'un désir vague : ce n'était qu'une vue théorique, et partant bien

indilîérente à un homme aussi pratiquement actiT, aussi peu idéologue que Louveau.

Il s'intéressait bien davantage à celles de ses impressions qui étaient neuves. C'était donc cela, faire la guerre? A l'abri dans cet asile inexpugnable, il savoitbien que d'autres régiments, faisant partie de la même division, occupaient çà et là des positions analogues, en arriére, dans la montagne. 1( savait que le reste de l'armée était disséminé ainsi : il le savait, niiiis il n'en avait pas le sentiment. Il savait de même, et de même comme une vérité abstraite qui n'aurait point d'action sur la sensibilité, il savait qu'au bout de cette chaussée droite se trouvait la ville de Ceva, et que les ennemis y campaient.

Cependant lorsque des courriers et' des estafettes arrivèrent à Garessio de toutes les directions, apportant des nouvelles et des ordres, Louveau soupçonna que cette armée hypolbétique avait une existence réelle. Il lui parut que les divers tronçons de cette unité disloquée faisaient pour se réunir des eflorts instinctifs, peut-être même intelligents.

Puis une demi-brigade arriva, et on abandonna Garessio. On se dirigeait vers Ceva. Louveau eut clairement conscience que l'on prenait l'ofrensivç, et il se figura que la campagne allait enlin s'élargir : car il ne pouvait se représenter la guerre que dans ' une plaine sans accidents, où l'armée, tout entière réunie, exécuterait des mouvements d'ensemble. Il

fut déroulé lorsque la vallée au contraire se resset'ra. Pendant plusieurs joiu*s on ne fit que des allées el venues dans des gorges inaccessibles, pareilles à celles que Louveau avait traversées l'autre semaine pour venir d'Albenga jusqu'à Garessio.

Mais quand il vit que le camp de Ceva était évacué, sachant bien que sa division n'avait pas combattu, il se reprit à soupçonner la présence autour de lui d'une autre force agissante et d'une intelligence qui la dirigeait. Il se faisait de cette intelligence une idée tellement superstitieuse qu'il s'honorait infiniment d'en être l'instrument aveugle. Il regrettait toutefois, il se reprochait même de n'en point pénétrer les desseins, comme s'il eût, de ce fait, mérité une réprimande; et il vivait dans une agitation, dans une anxiété continuelles.

Un jour, il perçut de très loin le bruit du canon. Ce fut enfin la confirmation sensible de ses soupçons indéterminés : il entendait Tarmée qu'il ne voyait pas encore. Alors son inquiétude s'apaisa. Les incohérences de sa vie ne devinrent plus pour sa bonne humeur que des prétextes d'amusement : « Nous sommes en train de faire la guerre, se disait-il du ^atin au soir, et nul de nous ne s'en douterait si cous n'étions pas avertis, y» II ne se rendait compte QUô d'une chose, c'est qu'on poussait en avant, tou- • irs et qu'on pourchassait un insaisissable ennemi. ^ fe dixième jour, il comprit, aux plus rapides

échanges de dépêches, que les autres divisions se rapprochaient, et qu'une action plus sérieuse était à la veille de s'engager. Brusquement, on le fit mettre à genoux derrière un quartier de roc, et il entendit siffler des balles. Alors, croyant toujours que l'on ne pouvait se battre qu'en plaine, il en conclut que l'armée venait d'être surprise avant d'avoir pu se concentrer : c'était une partie perdue. Mais comme il se trouvait isolé, sans contact avec les autres soldats de sa compagnie déployés en tirailleurs, il ne songea plus qu'à lui-même. L'attaque lui parut dirigée uniquement contre lui, et il se défendit de sang-froid, comme dans un duel. Les Piémontais qu'il voyait agilement se mouvoir sur le versant opposé, lui paraissaient de loin tout petits et véritablement inofFensifs.

Sans aucun souci des commandements, il tourna soudain autour du rocher qui l'abritait, et rampa vivement jusqu'à un autre bloc plus avancé. Puis il se trouva face à face avec un homme qui l'ajustait à bout portant. Il fit une retraite de corps, évita le coup, poussa l'homme, et le regarda stupidement qui roulait jusqu'au fond du ravin. Alors une folle terreur l'envahit, et il eut en même temps l'inexplicable divination que toute la brigade reculait en désordre, qu'il était resté seul en avant. Il fit un effort désespéré pour rejoindre sa compagnie, se traînant sur les genoux, se hissant avec les mains.

Et le soir il fut nommé sergent sans 'corn qu'il s'était distingué par une action d'éclat.

Il essaya de se procurer des renseignements e II s'informa de la localité où on avait livré le combat : on la lui désigna sous le nom de Saint-Michel, et ces trois syllabes furent tout ce que sa mémoire eut à garder de son premier fait de guerre, avec l'image confuse de l'homme qu'il avait précipité.

Sa division reprit l'offensive, et le surlendemain on entendit le canon en avant. Vers la fin du jour, des estafettes apportèrent la nouvelle d'une victoire. L'allégresse du triomphe se communiquait d'un membre à l'autre de l'armée, comme un frisson. Louveau marcha deux jours encore dans les défilés;, puis tout à coup, avec la même surprise que le jour où de la derrière cime il avait découvert de val de Garessio, il vit se développer, par delà les collines de plus en plus basses qui descendaient en étage, la plaine boisée du Piémont.

On lut et on distribua une proclamation du général, qui disait : « Ânnibal a franchi les Alpes, nous les avons tournées. » Il se fit alors une idée grossière, mais juste^ des résultats obtenus, et à l'aspect de ces immenses plaines^ il ne douta plus que l'armée allait se réunir enfin et prendre corps. Il s'étonna davantage lorsqu'il sut que l'on avait, en quinze jours, remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinguante-cinq pièces de canon et plusieurs villes

v?^^iw;*--*TT* •'

H2 ERMELINE

fortifiées. Mais il déplaçait le point de vue de sa conscience, et il ne jugeait plus les événements comme ferait une personne isolée, comme un soldat de telle ou telle demi-brigade : il s'accoutumait si bien à se considérer comme partie intégrante, indivisible, du grand èlre de l'armée, qu'il participait à la gloire de cette campagne où il n'avait joué de rôle que dans un engagement sans importance, et, de plus, malheureux.

Gomme il annulait ainsi toutes ses impressions individuelles, et ne se dispersait point dans les détails, il se représentait avec une simplicité admirable Tensenible des opérations. Il démêlait bien que ces quotidiennes batailles n'avaient pas été, comme les batailles de convention qu'il im^^ginait, chacune distincte, renfermée dans son cadre, ayant un commencement, un milieu, une fin : elles ne se détachaient point l'une de Tautre, elles n'étaient, à proprement parler, que la continuité d'un seul effort, tendant à écarter un obstacle et à pousser en avauL

Et Louveau par expérience modifiait encore sa conception de la guerre : faire la guerre, à ses yeux, c'était se répandre dans la campagne comme un fleuve irrésistible.

Telle se déroulait cette armée dans son unité majestueuse, réelle dès le premier jour, mais aujourd'hui visible enfin. Ces vainqueurs n^allaient point

soutenus, comme les volontaires de quatre-vingtdouze, par une foi patriotique, ni comme plus tard les soldats de TEmpire, par leur fanatisme pour un homme. Ils étaient une force de la nature, conduite par une raison supérieure que nulle idolâtrie ne personnifiait. Ils ne connaissaient donc plus le religieux dévouement des martyrs qui voulaient mourir ou vaincre pour la liberté. Ils ne connaissaient pas encore l'égoïsme et les vanités encombrantes des futurs tralneurs de sabre. Rapprochés de la nature primitive par la conscience qu'ils avaient d'être une de ses forces vivantes, ils ressemblaient plutôt à ces guer-^ riers des premiers âges, dont riûstoire est inscrite dans les épopées. Ces jeunes hommes charmants et forts étaient des héros authentiques.

LVmée, après une halte, qui fut une victoire sans combat, aux portes de Turin épouvanté, s'ébranla de nouveau et se dirigea vers l'orient. Elle sembla perdre, quelques jours, de sa cohésion et de sa résistance : elle s'étirait pour opérer une marche de flanc, et sentait avec inquiétude qu'elle s'exposait aux surprises. Mais l'annonce d'une suprême victoire courut, reuionta depuis les avant-gardes juqu'aux bataillons les plus éloignés, avec une célérité électrique; et la marche se poursuivit. La campagne lombarde qui est pareille à une forêt ttès éclaircie, nieine de lumière et de brises, rafraîchie par d'inniubrables ruisseaux, s'épanouissait au soleil de

H4 EHMELINË

mai. Pour la première fois ces athlètes ne résistèrent point aux sollicitations d'une atmosphère voluptueuse, et l'armée sembla frissonner tout entière, dans réveil d'une gigantesque puberté.

Gomme las de triomphes, ils apprirent sans beaucoup d'émoi qu'ils allaient faire une entrée à Milan. Lorsqu'ils pénétrèrent dans ces rues larges, alignées, ils restèrent d'abord indifférents aux cris de joie qui les accueillirent. Mais ce qui les mit hors d^euxmémes, ce fut la vue des femmes. Elles se penchaient à toutes les fenêtres. Beaucoup leur jetaient des fleurs. Et on aurait dit qu'elles voulaient leur tendre les bras.

L'ivresse qu'ils provoquaient, les gagnait à leur tour. Ils allaient, traversant la ville, magnifiques sous leurs guenilles. Plusieurs étaient si jeunes qu'ils avaient les joues imberbes et fraîches. Leur cœur assuré dans les combats se bouleversait, et ils élevaient aussi leurs mains suppliantes ou «adoratrices vers ces radieuses créatures, qui venaient providentiellement s'offrir à leur amour dans l'instant même où leur désir s'éveillait.

Mais leur enthousiasme éclata plus bruyamment lorsqu'ils arrivèrent enfin sur la place du Dôme. Cette cathédrale ajourée, hérissée d'aiguilles, ne choqua point leur goût novice par son architecture lourde et diffuse. Ils n'en remarquèrent que la masse énorme et la splendeur : car c'est la seule église toute

en marbre, qui ait véritablement du marbre Téclat et la blancheur mate. Sur les vastes espaces de la toiture, d'où Ton découvre toute la Lombardie et toutes les Alpes, une foule se pressait comme dans les rues, et il y avait là encore des femmes, qui se retenant d'une main aux clochetons de filigrane, semblaient des anges, entre le ciel et la terre.

Enfin le désir de Louveau s'élançait vers ces apparitions. Il avait fallu cette longue chasteté, ce long oubli de la femme, pour favoriser la métamorphose du muscadin en héros : mais à présent il était digne d'être aimé; et du même coup il était mûr pour aimer!... Hélas I l'image implacable d'Ermeline se dressa tout à coup devant lui. Il comprit que cette fois encore il ne pourrait point goûter au bonheur comme les autres, à cause de cette faveur ancienne prématurément obtenue. Il redevint le muet sauvage des premières semaines, il s'en alla seul et sombre, aveugle aux séductions.

Ce jour et le lendemain, il erra par la ville. Il regarda sans ies envier les officiers de cavalerie qui pouvaient, au corso, se glisser entre les files de voitures. Lorsqu'il jetait par hasard les yeux sur une femme qui passait, il lui cherchait quelque ressemblance av/ec Ërmeline ; il avait une chimérique peur qu'une femme ne vînt d'elle-même lui tomber entre

les bras.

Et quand il apprit, trois jours plus tard, qu'il faisait

ERMELINS

upes que le général eimnenail, il quiUa le joie farouche : tel ud garçon vigoue, qui après s'être longtemps promené t tentation, s'éloigne à grands pas déci' t fier de remporter intact le trésor de

Deux jours après le départ de Louveau, Ermeline, Volumnie, Souberbielle et le chevalier de Charlieu débarquèrent à Milan. Ermeline, pour qui Milan n'était qu'un nom géographique, s'étonna d'y trouver une ville réellement considérable. Elle goûta la sécurité des criminels en fuite, qui ne se sentent nulle part mieux à Tabri que dans les capitales : jamais, dans une aussi populeuse cité, elle n'aurait chance de rencontrer son mari. Heureusement, Charlieu ne lui laissa point de loisir pour rechercher les raisons secrètes de cette bizarre satisfaction^ car il l'étourdit tout de suite avec les préparatifs d'une installation qui pouvait ôtre fort durable, et qu'il voulait complète du premier coup.

II faisait l'important, affectant de connaître tous les usages italiens. Aussi d'abord s'occupa-t-il d'une voiture et de gens, afin de figurer le lendemain soir au corso ; puîs d'une loge à la Scala : le théâtre

restait ouvert malgré la saison avancée ; une troupe de passage l'exploitait. Quant aux logements, Charlieu et Souberbielle étaient pourvus d'avance, ayant des chambres assignées dans un palais proche du Dôme. Ils trouvèrent sans peine, dans une rue voisine, très étroite^ bordée de hautes et sérieuses maisons, un entresol pour Yoluumie : deux pièces peu confortables, lourdement meublées, décorées de copies de maîtres. Mais Charlieu, toujours imbu de ses idées napolitaines, s'entêtait à loger Ermeline au cinquième étage. Il dut reconnaître, après avoir visité plusieurs palais, que l'étage noble, à Milan, était le premier. Il obtint, moyennant une indemnité dérisoire, un somptueux appartement dans la résidence d'un partisan forcené de l'Autriche, qui s'était, à rapproche des Français, précipitamment réfugié dans sa villa du lac de Côme. Souberbielle, que le grand air, le mouvement et la gaieté des rues excitait, fit des gorges chaudes de Charlieu : il le félicita d'être si bien au courant des modes milanaises. Le chevalier prit la chose de très haut. Ermeline s'émut fort de cette altercation : car on vivait en paix depuis toute une semaine, la petite scène d'Albenga n'ayant eu, contre toute attente, d'autre effet que de rétablir, entre les quatre voyageurs détendus, l'aisance et même Pintimité d'autrefois.

Mais l'incident n'eut pas de suite. On se sépara. Ermeline se trouva seule dans son immense logis.

Elle en flt la^visite lentement. Elle s'étonnait de n'y pas avoir peur, de n'y pas avoir froid. C'était en effet de vastes pièces, très hautes. Les murs nus, peints à fresque, représentaient des balustrades, des pilastres de marbre accouplés, dont les chapiteaux modelés en trompe-l'œil soutenaient les voussures de plafonds à sujets. Il y avait de grandes glaces encadrées d'or, des meubles d'or sous des housses, et plusieurs tables à dessus de marbre ou en mosaïque de Florence. Les fenêtres démesurées n'étaient accompagnées d'aucune tapisserie. Un maigre lambrequin de damas rouge les couronnait tout uniment, taillé à larges dents arrondies que séparaient des glands ou des nœuds de câblé. Les vitres mêmes n'étaient voilées que d'une sèche guipure. Aucun tapis ne recouvrait le parquet en marqueterie, sauf à la descente du lit spacieux, que refroidissaient encore des incrustations de mosaïque. Enfin, tous !es angles servaient de niches [à des statues blanches, à des vases, à des urnes.

Et pourtant, malgré le froid réel peut-être, malgré le dénûment de tout ce luxe et son manque d'intimité, il était impossible d'avoir froid ici et de ne pas s'y sentir bien. Ermeline, qui n'aurait pu tolérer ailleurs cette solennité hostile des objets, la trouvait ici carrigée par un indéfinissable aspect de bonhomie. Elle ne tenta point de s'expliquer davantage cette favorable sensation : elle la rapprocha

seulement de celles éprouvées dès ce matin en parcourant les rues de cette ville accueillante, bien aérée, bien éclairée, si antique, mais qui restera toujours neuve. Elle se rappela aussi comment Charlieu s'était inquiété du superflu : voiture, loge, domestique, avant de songer au nécessaire : habitation et coucher. Toutes ces impressions concoururent, par suite d'assez lointaines analogies, à fixer son opinion touchant la vie que Ton devait vivre dans cet agréable pays. Elle préjugea qu'on n'y devait sans doute compter pour occupations sérieuses que les faciles distractions.

Cette pensée lui fut douce. Après son existence nomade du dernier mois, elle souhaitait de se reposer. Il lui parut enfin qu'elle était arrivée au terme de son voyage. Elle avait du temps devant elle. Elle en profita pour se mettre à réfléchir, avec une tranquillité d'esprit, avec une méthode qui ne lui était plus habituelle depuis longtemps.

D'abord elle estima convenable de voir un peu où elle en était avec son mari. Elle fit son examen de conscience très honnêtement, ou du moins, elle se promit d'être franche. Cela ne l'engageait pas à grand'chose : car jamais une femme, si criante que puisse être la vérité, n'admettra qu'elle ait traversé, pour courir après un homme, la France, la Savoie, le Piémont, et qu'elle n'aime plus cet homme. Est-ce qu'elle n'avait pas eu pour Louveau un revenez-y de

tendresse après la scène d'Albenga? — Ah! ce souvenir lui fit monter aux joues un peu de sang. — Oui, elle avait souri tendrement au souvenir de Louveau après la scène d'Albenga ; mais aujourd'hui, mais ce matin, n'avait-elle point constaté avec un soulagement bien déraisonnable, qu'elle n'avait aucune chance de retrouver ici celui qu'elle était venue y chercher? — Comme Ërmeline depuis quelques instants luttait contre sa conscience, qui avait des velléités de passer sous silence dans son examen ce délit de cœur, eUe fut toute fière d'avoir osé articuler contre elle-même un grief si embarrassant pour la défense : quelle éclatante preuve de sa bonne foi ! Mais l'argument ne lui semblait poiot irréfutable, surtout si elle continuait à user de sincérité, si elle voulait bien reconnaître qu'elle avait' eu pour le chevalier de Charlieu une prodigieuse inclination. Folie passagère, — folie passée : cela était hors de doute pour Ërmeline, et cette certitude lui parut une récompense providentiellement accordée à sa bonne foi. Folie passée, par bonheur sans irréparable accident ; mais il était bien naturel qu'Ërmeline en demeurât encore toute meurtrie. Il lui fallait le temps de se reconnaître. Il fallait oublier, c'était le seul remède. Elle profita de cette conclusion pour s'interdire sur-le-champ dépenser à Louveau comme à Charlieu ; elle se figura que pour s'en distraire elle se faisait un peu violence, mais qu'enfin elle obéis-

\ — t-fti ~ -

i22 ERMELINE

sait à sa propre injonction comme à une ordonnance de médecin.

Toujours grâce à la bienveillatice de ^atmosphère et à la cordialité des objets, elle put éviter en celte chambre Tinsomnie qui est presque fatale dans les nouvelles chambres. A peine au lit, elle ferma les yeux. Et la pensée de Souberbielle, que par une gourmandise de cœur inconsciente ou du moins ina^ vouée, elle avait gardée pour la bonne bouche, ne lui vint qu'avec le sommeil. Cette image gracieuse y gagna de se confirmer, pour ainsi dire, dans son vague. Ermeline entr'ouvrit uwe ou deux fois les paupières, et comme si elle eût vu passer Henri dans cette chancre qui n'était plus monumentale et nue comme en plein jour, mais intime et partout drapée de nuit, elle se rendormit en lui souriant.

Mais au réveil, après une paresseuse répétition des mêmes sensations, des mêmes pensées, Ermeline fut subitement et en sursaut bouleversée. Elle songeait tout à coup à la troublante question des vêtements. Naguère il lui en avait coûté de paraître devant Souberbielle en costume d'homme : il lui en coûtait davantage peut-être de reparaître en femme devant lui. Il fallait bien que cette fois ou l'autre son appréhension ne se justiflât point. C'est pour cette fois-ci, bien entendu, qu'Ermeline se donna raison. Non que ses vêtements féminins lui semblassent par trop légers, par trop indulgents aux regards ; mais ils rap-

EHMELINË 123

pelleraienl Tanique soir où Souberbielle Favait vue vêtue ainsi, et dans quel désordre ! Et puis c'était une chose mélancolique d'abandonner ces habits tout usés, mais qui avaient appartenu à Souberbielle et qu'elle-même avait portés plus d'un mois. Ermeline souhaitait d'imaginer un prétexte pour les garder aujourd'hui encore, pour retarder d'un seul jour son nouveau déguisement. Elle n'en put imaginer aucun. Âlor$, à son calme bien-être succéda une agitation trop vive pour être entièrement agréable. Dès qu'elle fut prête, elle se regarda dans toutes les glaces. Elle craignait de ne savoir plus porter assez coquettement sa parure de femme. Et elle attendait Souberbielle véritablement éperdue, espérant qu^il ne viendrait point seul, mais accompagné des deux autres.

Henri vint seul, et à une heure après midi. Elle fut surprise de le voir si différent de ce qu'elle avait préjugé, si difTérent d'elle-même. Henri, qui devait avoir couru la ville dès ce matin, apparaissait déjà, beaucoup plus qu'Ermeline, soumis à l'influence du pays. Tl était parfaitement gai ; son bonheur visible n'accusait aucun mélange. Ermeline lut dans ses yeux qu'il se réjouissait de la retrouver femme sous son costume naturel ; mais cette joie ne se combinait point chez lui, ainsi que chez Ermeline, avec des sentimentalités ou plutôt avec des sensualités relatives à cet autre costume qu'elle venait, pour jamais sans

doute, de dépouiller. Non, ce fut un regard d'adnïira* tion droite et d'amour que Souberbielle lui jeta. Pour la première fois elle baissa les yeux devant lui, et elle soupçonna le sentiment simple par où celui qu'elle s'obstinait a considérer comme un enfant, répondait à ses propres sentiments ambigus de chaste et volup* tueuse maternité.

Quoique cette opposition, sans raisons bien apparentes, lui causât un désappointement, conscient à peine, assez douloureux toutefois, Ermeline fut vite gagnée par Thilarilé deSouberbielle. Elle s'y résigna. Elle se ramenait elle-même et non sans plaisir, en acceptant cette hilarité, à Topinion première que dès hier elle s'était faite de la facile vie milanaise. Elle sentit que Souberbielle en donnait bien la note. Oui, l'on vivrait dorénavant tous les quatre avec moins de gènes et de sous-entendus, avec du laisser-aller, un peu comme à la campagne. Ces derniers mots lui définirent tout à fait son impression. C'était bien cela : on devait vivre ici dans de véritables vacances.

Ils s'entretenaient depuis plus d'une heure, et ils n'avaient pas une fois songé qu'ils n'étaient point seuls au monde. Un hasard jeta dans leur conversation les noms de Yolumnie et de Charlieu. Ermeline se récria, étonnée de ne pas encore avoir reçu leur visite. Ils ne lui manquaient point; mais elle avait coutume de ne plus rester deux heures sans les voir.

Souberbielle répondit légèrement qu'il avait passé

AKrifa

ERMKLINB 125

d'abord chez Yoluinnie ; elle lavait presque mis à la porte, étant occupée avec des couturières et des filles de mode. Le chevalier était sorti quelques minutes avant lui-iuéine, et ne devait point rentrer, que le soir. C'est pour cela que Souberbeille se trouvait si libre, et qu'il abandonnait sa besogne avec une telle désinvolture. Cette pensée d'escapade et de gaminerie, qui ramenait soudain Henri à ses dix-neuf ans, fit à Ërmeline un plaisir inconcevable.

À vrai dire, il soupçonnait bien pourquoi Yolumnie l'avait mis dehors, et où pouvait être, à l'heure présente, M. de Charlieu. Le goût de sa maîtresse pour le chevalier ne s'était guère dissimulé, surtout les derniers jours. Henri avait bien aussi observé que Charlieu, voyant comme son secrétaire se consolait à Toccasion, mourait d'envie de l'imiter. Rien ne lui échappait non plus des vilains petits sentiments que recelait cette fantaisie du commissaire, aussi désireux certainement de tromper son rival plus jeune, son ennemi Souberbielle, que de posséder Yolumnie.

Mais Henri n'était point jaloux, moins que jamais. Ce qui. l'intéressait uniquement, c'était la sûreté de ses observations. Il demeurait émerveillé de sa propre intelligence, non comme un pédant satisfait, niais coixiJ^A^® ^^ enfant que toute découverte enchante. Et comme un enfant qui ne peut pas tenir un secret, il brûlait parfois de laisser voir à Ërmeline son incomparable subtilité.

11 avait trop de délicatesse pour se le permettre. Il prenait sa revanche à part lui de ce silence obligé, en relournant des pensées malicieuses : « C'est à présent, se disait-il, mon modèle qui me copie. Oui; mais M. de Cbarlieu a beaucoup plus de dix- neuf ans. » Henri se rendait bien compte que pour un homme sur le retour, tardivement pris d'un besoin de passion, le plaisir n'est pas un remède.

Il en riait. Mais il eut un mouvement de pitié lorsqu'il vit paraître, vers les cinq heures, Cbarlieu, point maussade comme il aurait cru : réellement et profondément triste, portant son âge plus lourdement que de coutume. Ce qui mit au comble la surprise de Souberbielle, ce fut de découvrir sur le visage de Yolumnie les marques d*une pareille tristesse, et même d'un pareil vieillissement.

Les deux hommes conduisirent les femmes à leur voilure, et s'en furent à pied, jusqu'au bastion de la. Porte Orientale. Les équipages y étaient arrêtés sur quatre files, à l'ombre. de marronniers gigantesques, tout en fleurs. Ils semblaient portés en lair sur une terrasse sans garde-fou. On découvrait au pied des murs la plaine lombarde jusqu'à perte de vue. Charlieu et Souberbielle, qui avaient voyagé au travers, en connaissaient déjà le spectacle de plain pied : champs de culture, bornés par des arbres de toutes les essences, de nuances diverses et de tailles inégales, canaux étroits et ruisseaux fins, bordés de

minces arbustes qui se resserrent les uns contre les autres, comme, sur les façades des édifices, les innombrables colonnettes rondes qu'affectionnèrent jadis les architectures du pays. Mais de la moindre élévation le tableau change. Les arbres disséminés se réunissent : la plaine devient une forêt, dont le spectateur mieux placé domine les tôtes moutonnantes. Cest à peine si une prairie plus spacieuse réserve çà et là une apparence de clairière, à peine si quelque maison mieux dégagée fait une tache blanche. Les montagnes qui surgissent, brusquement hautes, aux limites de cette plaine sans accident, l'enferment dans leur cirque régulier. Elles étaient éclairées ce soir d'une lumière bleue et douce, et elles se détaillaient dans cet air pur, bien qu'à des distances infinies; elles n'accusaient toutefois aucun relief; elles n'étaient que des silhouettes conventionnelles, un décor peint — et à peine en trompe-l'œil, pour indiquer — mais rien qu'à l'imagination, que. celte plaine privilégiée n'a point d'ouvertures sur le monde mitoyen : tel un paradis terrestre.

Souberbielle eut le sentiment que cette campagne était Pasile où toute félicité trouverait abri. Mais s'il ne restait pas indifférent aux promesses de la nature, l'humanité le requérait davantage. Il regardait, aux portières de ces voitures arrêtées, les femmes penchées, les hommes qui leur partaient. Il entendait tout le bruit confus de leur caquetage, puisque les voi-

lures, ne roulant point, ne faisaient elles-mêmes aucun bruit. Les femmes qui n'avaient point d ami faisaient descendre leurs laquais du siège, et soutenaient avec eux des conversations familières. Les hommes qui n'avaient pas encore aperçu leur maltresse, couraient, affairés — et fort mal mis (ce que Souberbielle, Parisien, ne manqua point de remarquer). Mais il remarqua aussi que toutes ces scènes amoureuses ne pouvaient se jouer nulle part dans un décor mieux approprié, que ces chuchotements amoureux étaient Texpression vivante du paysage qu'ils animaient. — Charlieu quitta Souberbielle tout à coup.

Henri se glissa entre les voitures, et chercha des yeux Ermeline, Volumnie. (I eut l'inespéré bonheur de les apercevoir presque aussitôt. Elles lui sourirent distraitement^ lui parlèrent à peine. Elles observaient, comme lui tout à Pheure, celte foule. Et ce premier regard, dont les informations sommaires sont quelquefois plus révélatrices que de patientes analyses, leur enseignait déjà beaucoup de choses. Elles voyaient bien que Tunique intérêt pour tout ce peuple c'était d'aimer, mais qu'il ne courait pas à l'amour dans un vertigineux affolement, comme les Français de Thermidor, au réveil de leur sanglant cauchemar. Il était naturel d'aimer ici comme de vivre, et ce peuple aimait sans y mettre plus de façons qu'à respirer. Vers ces femmes arrêtées là comme pour une exposition de leur beauté, ces

ERMELINE i29

hommes venaient, sans rien dissimuler de leur plaisir ni de leurs plus vives passions.

Ermeline se réjouissait d'être admise à figurer dans cet immobile cortège. Elle sentait déjà que son cœur n'avait jamais rencontré pour s'épanouir d'aussi favorable climat. Ce n'était encore, à vrai dire, qu*un pressentiment tout physique ; mais ces agacements de la chair précèdent toujours, comme des avertisseurs mystérieux, les décisives évolutions d'une âme vers ses normales destinées. L'étrange, c'est que cette rêverie sentimentale détournait Ermeline de Souberbielle et lui rappelait Charlieu. Pourtant, elle chérissait Henri incomparablement plus que le chevalier : mais le sentiment qu'elle avait éprouvé pour Charlieu était réellement un premier essai de son cœur en voie d'aimer ; tandis que son affection pour Souberbielle restait en dehors de la route qui lui était tracée. Elle s'y attarderait peut-être, et même avec complaisance, mais sans pouvoir en même temps s'interdire de porter les yeux en avant.

Imitant déjà les façons naïves des gens qui l'entouraient, Ermeline semblait chercher un élu parmi ces jeunes hommes empressés. Ceux du pays étaient beaux et taciturnes. Les officiers français qui se mêlaient parmi eux, faisaient plus de fracas. Ils portaient des uniformes tout neufs, car ils venaient de recevoir en une fois plusieurs mois de solde arriérée. Ermeline, rien qu'à les voir, avait déjà

iSO £RM£L1N£

l'intuition de leur nouvelle âme, et sans accorder à aucun une préférence réfléchie, elle était confusément éprise de leur jeunesse vigoureuse, de leur grâce héroïque. Elle les sentait novices couune elle^ même, parlant plus accessibles à son cœur avide d'aimer : au lieu que les hommes de Milan^ qu'elle dévisageait avec une timidité respectueuse, lui parais* saient des modèles et des maîtres d'amour impeccables, jusques à qui ses regards humbles n'oseraient jamais s'élever.

Volumnie sentait les mêmes choses vaguement; mais ce qui était promesse pour Ermeline était menace pour Yolumnie. Si l'armée^ avant-garde de la nation, redevenait sensible a des séductions vérita^ bleaient féminines, n'était-ce point le coup de la disgrâce pour des femmes tournées à l'homme comme Volumnie? Certes elle ne définissait pas ainsi, avec précision, les causes ni les effets ; elle ne démêlait pas davantage que sa personne morale, déformée monstrueusement par les révolutions, n'avait plus du raison d'être dès que tout rentrait dans l'ordre. Mais elle était, comme Ermeline, physiquement avertie; et tandis qu'Ermelinc sentait son cœur se rouvrir, elle sentait le sien se refermer, et elle savait bien que ce devait être pour jamais.

Puisqu'il ne lui restait plus d'avenir que dans Tamitié, elle se retourna vers Souberbielle et lui reparla la première. Puis Ermeline aussi lui parla, et

tous les trois furent complètement divertis de leurs précédentes pensées. Le soir ils allèrent à la Scala; et comme Ermeline prit le bras de Charlieu pour entrer, elle se trouva, sans le savoir, pourvue d'un cavalier servant. Elle s'aperçut, en paraissant au balcon de sa logé, que des gens se la désignaient entre eux. Elle se pencha, et d'un seul regard prit une image inoubliable de la salle, tant les dispositions en étaient simples : du parterre jusqu'au dernier étage des loges, ce n'était qu'un mur tout droit et sans reliefs, percé de trous carrés, exactement symétriques. Ermeline reconnut aussi, pour les avoir vues au corso, diverses figures d'hommes ou de femmes. Alors elle sentit que définitivement elle faisait partie de la société milanaise. Après le théâtre, elle prit des glaces avec ses amis. Quand elle se fut retirée dans son appartement, elle se fit avec étonnement l'énumération des petits faits, dénués de toute importance, qui avaient cependant rempli la journée. Elle en revint à son opinion première : c'était une vie de vacances.

Elle se demandait, le lendemain, que faire jusqu'à l'heure du corso, si Henri ne la visitait point comme la veille. Mais il vint de môme, à la même heure, et ce fut ensuite une habitude établie. Ermeline comprit sans difficulté qu'une telle vie rendait l'intrigue nécessaire: elle n'hésita point à la nouer avec Souberbielle, quoique le chevalier de Charlieu fût officiellement

son ami. Cette faveur n'avait du reste pour Henri ni pour Ermeline aucun avantage réel. Même, en consacrant leur mutuelle afiection, elle y supprimait le mystère et leur interdisait mille douceurs, aujourd'hui sans doute moins innocentes, trop hardies. Ils ne se parlaient plus jamais d'eux-mêmes. jMais Henri, qui vivait au café, et qui savait déjà, comme un véritable Milanais, demander à ses voisins : « Cos' è di neuf? » rapportait à Ermeline toutes les histoires, comme on disait : tout le pettegolismo de la ville.

Leur plus grand plaisir était de commenter en moralistes ce pettegolismo^ Ermeline donnait fort bien la réplique à Souberbielle. Comme Henri, tout en devenant un observateur fort délié, n'exerçait encore cette faculté qu'à fleur de peau de ses sujets, comme discernant à merveille les plus imperceptibles détails d'un sentiment, il ne savait point toutefois ramasser la diversité de ses remarques dans une science totale de l'humanité, le secours d'une femme ne lui était pas inutile : car son observation était justement de l'observation féminine. Ils s'aventuraient dans les discussions théoriques ; ils les poursuivaient le soir dans la loge, où Charlieu introduisait parfois des étrangers ; mais Ermeline ne se gênait point pour imiter les autres femmes amoureuses de la salle^ et elle n'adressait guère la parole qu'à son ami.

Le chevalier, bien qu'il n'eût conservé à son égard que de rancunières pensées, sentait comme elle qu'il

-t-^m. Wl» ■^.^'-r-mK !,•--*■

EKMELINE 133

ne pouvait plus se passer d'une intrigue, et ne pouvant s'adresser à une autre, s'indignait de ses préférences pour Souberbielle. Il lui faisait, aigrement, d'intermittentes coquetteries. Ernaeline, contre toute attente, y répondail. Cestque la scène d'Albengalui avait laissé un poignant souvenir : elle n'avait pu aimer, elle était tentée quelquefois de prendre sa revanche. Et puis son cœur, insuffisamment distrait par Henri, cherchait toujours, et il n'avait point à sa portée d'autre homme que Charlieu. Ermeline semblait par instants revenir à lui, malgré Texpérience déjà faite : elle n'était pas fâchée non plus d'exciter la jalousie de Souberbielle.

Mais à chacun de ces retours, le chevalier, avec la maladresse des hommes qui font métier de plaire, affirmait son triomphe sur Henri par des pointes et des sarcasmes. Le cœur d'Ermeline se fondait, toute sa maternité se révoltait, au profit de ses sentiments voluptueux. Un soir, après un tel revirement, Charlieu se demanda quelle plus maligne vengeance il pourrait tirer d'Ermeline. Il estima qu'il la tourmenterait à coup sûr s'il lui apportait des nouvelles fraîches de son mari. Il s'informa, et revint. ironiquement lui apprendre que Louveau, ayant suivi le général en chef à la répression de Pavie, avait mérité, par sa belle conduite, d'être promu sous-lieutenant. Il se trouvait présentement en garnison à Cassano, sur l'Adda. Comme ce village n'est distant que de six

lâ

Jieaes, et que des officiers français faisaient souvent un chemin double a6n de passer une heure dans la loge de leur maîtresse, on devait s'attendre à sa prochaine apparition.

Mais ce n'est pas à cette menace que l'esprit d'Ermeline s'arrêta. Un seul mot de cet artiQcieux discours Pavait saisie : Louveau était officier. Elle ne s'en fût guère souciée ni étonnée voilà quelques jours ; mais la chose lui semblait inimaginable aujourd'hui. Ces jeunes guerriers, ces héros aimables, dont elle avait admiré la grâce naïvement au corso du premier jour, ceux que Charlieu lui avait présentés depuis au théâtre, et qu'elle avait cependant assez négligemment accueillis, ceux qu'elle voyait tous les soirs régner dans les loges voisines, lui semblaient tous fraternellement pareils comme des exemplaires d'un modèle unique, et ce modèle était en tout l'opposé du Louveau qu'Ermeline se rappelait. A la pensée que Frédéric pouvait être devenu séduisant comme eux, Ermeline éprouva une émotion sincère dont elle s'exagéra le prix, et qui d'avance, comme une compensation anticipée, mit sa conscience en paix avec elle-même pour tous les oublis à venir. Mais ensuite l'impossibilité d'identiQer Frédéric au type d'officier que son imagination se forgeait, eut cet étrange résultat que Frédéric officier devint pour elle une sorte d'être chimérique. Elle n'avait plus rien à craindre de lui. Et Charlieu qui avait cru

i«3PÇ^ ■-.-«. w-^'

BRMELINE 135

elfrayer Ermeline en la menaçant d'une apparition de Louveau! Il l'avait au contraire délivrée d'un poids : elle éprouvait à son tour cette impression de délivrance absolue, que Louveau, lui, avait éprouvée le jour même de leur divorce.

Jamais sa vie ne lui avait paru si égale, si douce. Mais Henri vint brusquement la jeter dans Tagitation, en lui réclamant à i'improviste ces vêtements auxquels Ermeline ne paraissait plus songer : il voulait quelque chose d'elle. Ces alternatives de sérénité parfaite et de bouleversement la mettaient hors d'elle-même. Souberbielle n'avait point les habiletés calculées de Charlieu : il en avait d'autres, par inspiration. Surtout, il avait dix-neuf ans. H fut éloquent et fou. Il pleura même. 11 baisait les mains d'Ermeline, qui s'excusait de s'abandonner à ces dangereuses caresses, en appelant Henri son enfant. Enfin, par une imitation coquette de la familiarité italienne, il la tutoya. Elle répondit de même. Et cela leur vint si facilement que, le soir, ils eurent grand'peine à ne point recommencer. Henri s'y trompa une fois, et cette étourderie hii valut un regard si pénétré de reconnaissance qu'il en fut touché aux larmes.

Mais Charlieu fit son entrée dans la loge, suivi d'un personnage qui d'abord resta dans l'ombre. ^ Madame, dit-i!, je vous présente M. Luigi Borgone, qui est un petit cousin de notre abbé Galiani. » Il

136 EHMELINE

était transporté d'aise d'avoir trouvé lin Milanais qui eût des attaches napolitaines. Souberbieile se pencha vers Ermeline, et dit à mi-voix, d'un ton respectueux : « C'est le plus grand poète actuellement vivant de l'Italie. »

Borgone afQrma son dévouement a la cause française, mais en termes si mal choisis et si balbutiés, qu'Ërmeline l'écoutait à peine et ne se donnait point le mal de le regarder. Lorsque, par simple politesse, elle leva enfin les yeux sur lui, elle resta visiblement stupéfaite, en présence d'une si éclatante beauté d'homme que jamais son imap^ination n'en eût inventé de plus réellement divine en faisant un choix parmi ses souvenirs de peintures et de sculptures. Le front, en muraille de marbre, gardait une blancheur immaculée, qui se dorait légèrement vers les sourcils noirs et se mariait ainsi avec le hâle des joues. On eût dit que le visage, un peu sombre dans les parties inférieures, s'illuminait au faite du front comme un sommet. Le nez était long et fort, la lèvre souverainement dédaigneuse et toutefois désirable. Les yeux étroits et longs ne fixaient pas, ne scintillaient pas non plus, mais remuaient leur lumière. Toute la physionomie était sérieuse, mais sans rien de renfrogné, simplement par dignité esthétique. Cette beauté mâle ne devait point se hasarder dans les secousses du rire vulgaire, et n'exprimait sans doute la gaité que par une transfiguration.

f^9W»~>Ûi«aK«* '• « .--

Mais il était sensible dès la première vue — par quelle subtile intuition? — que cette beauté matérielle n'exprimait point le moral du personnage qu'elle revétai t si splendidement. Elle semblait ne lui appartenir point : telles, ces accidentelles beautés capricieusement octroyées à des brutes de la campagne, qui se rencontrent pareilles à de svelles Apollon ou à de calmes Antinous. Aussi l'admiration d'Ermeline fut-elle uniquement artiste, et ne s'accompagna de nulle sympathie. Seulement les façons de cet homme la froissèrent : durant les quelques minutes qu'il resta dans la loge, il ne dissimula point son ennui, ne dit rien ; il se retira dès qu'il put.

Elle se pencha, observa que Borgone entrait dans une loge du rang inférieur, disposée de telle sorte qu'elle y pouvait voir jusqu'au fond. Une femme s'y tenait, dont la beauté régulière n'avait jamais encore attiré les regards d'Ermeline; mais à l'arrivée du poète, le visage de cette inconnue s'anima d'une expression de jalousie tellement superbe, qu'Ermeline^avec sa vive divination féminine, se dit : « Yoilà une femme qui n'aime que par jalousie, qui ne vit que pour être jalouse. »

Au même instant, une clochette sonna devant la scène, et les conversations, tenues à voix presque haute pendant les remplissages de l'opéra, s'interrompirent subitement. Dans un grand silence, le castrat s'avança vers l'orchestre. Il se mit à détailler

idS £RMELIN£

son air. Borgone et cette femme, dans la loge, écoutaient. Elle, peu à peu, s'apaisait; mais elle gardait sur son visage, et c'était le secret de sa beauté, l'expression figée de sa jalousie. Après les bravos, le I

bis et les rappels, elle tira le rideau de sa loge, et se trouva ainsi, publiquement, renfermée avec son ami.

Jusqu'à la fin du spectacle, l'attention d'Ërmeline fut sollicitée par ce rideau mystérieux. Elle devinait que là derrière devait se jouer, avec une perfection absolue et pour ainsi dii'e typique, cette comédie amoureuse dont ,1a fabulation et les rôles lui avaient été révélés dès le premier jour, au corso, comme dans un prologue explicatif. Maintenant qu'elle avait vu l'un des acteurs de plus près, elle était plus ^

immédiatement troublée par le spectacle, même quand un rideau lui en cachait les péripéties. C'est au point qu'elle éprouvait une sympathie décidée pour ce poète, dont l'abord lui avait déplu, un commencement d'amitié pour cette femme, dont elle ignorait même le nom.

Ce non), Souberbielle put le lui apprendre. La maltresse de Luigi Borgone était la comtesse Ghita Monticelli. Henri connaissait aussi des histoires de leur amour : elles ne présentaient rien d'original, pourtant elles intéressèrent Ermeline miHe fois plus *

que le pettégolisme ordinaire. Au dernier acte elle redoubla de tendresse pour Souberbielle; ces dé*

monsiratioDS ne le satisfirent qu'à moitié : d'une façon confuse mais pénible, il sentit que l'émotion dont il profitait ne s'adressait pas à lui personnellement. Aussi éprouva-t-ii malgré cela le besoin de se consoler avec Volumnie. Il s'en alla finir la soirée avec elle dans cette intimité délicieuse oii les désirs naissaient à la chaleur des confidences, et où leur jeunesse ardente, mais toujours trompée de même par le calme des premiers instants, glissait imperceptiblement de la camaraderie la plus chaste à la sensualité.

La curiosité de M"'^ Louveau s'enflamma les jours suivants a tel point qu'elle fit de véritables excentricités pour connaître la Monticelli. L'usage n'élant point que les femmes se rendissent des visites au théâtre, Ermeline eut quelque peine à se la faire présenter. Mais on eut égard à sa qualité d'étrangère. La comtesse et Borgone vinrent plusieurs fois dans sa loge : ils finirent même par y venir tous les soirs quelques minutes, avant do se retirer dans celle qu'ils occupaient seuls, et dont Luigi interdisait rigoureusement l'accès à tous les hommes.

I^'ailleurs ils ne se gênaient guère plus chez Ermeline que chez eux, ne parlant point, criant par tous leurs gestes leur impatience départir. Mais leur seule présence avait sur Ermeline, sur Charlieu, sur Souberbielle, une surprenante action. Rien qu'à voir Quotidiennement le Borgone et la Monticelli, tous

140 ERiMELINE

les trois modifiaient leur opinion louchant la vie milanaise. Celte vie, ils l'avaient goûtée d'abord ainsi qu'une vie de vacances, ne s'amusanl qu'avec un peu de remords comme si tout cela n^était pas bien sérieui : elle leur semblait maintenant une véritable école de passion. Gharlieu qui aspirait depuis des.années à connaître l'amour vrai, — Erme* Une que travaillait le même désir, mais plus simplement et sans le mélange d'une rancune contre un passé trop lourd et contre une vieillesse commençante, — Souberbielle qui était tout amour et dont l'intelligence, s'ouvrant avec le cœur, souhaitait l'amour comme un spectacle, tous les trois enlin comprenaient l'intérêt supérieur de cette vie, si uniquement occupée de l'amour que l'on arrivait, comme dans les cours d'amour autrefois, à discuter l'art d'aimer quand on ne le mettait pas en pratique. Leur transplantation en un pareil milieu leur semblait providentielle : ils se trouvaient enfin, avec leurs aptitudes jusque-là restées sans culture, placés dans, une sorte de conservatoire de Tamour.

Seule Volumnie se montrait indifférente et détachée : elle n'était plus comme les autres en voie de développement. Mais Ermeline vivait dans une agitation de cœur continuelle. Il lui venait, pour Luigi comme pour Ghita, des accès de tendresse qui semblaient presque de la contagion amoureuse, mais qui, aussitôt après leur départ, se détournaient sur Sou-

t'f -P.'>^-"*v;i|i.V^«l|HiPI«|^p|^ppiPipqRBBBHpaHpi

berbielle. D'autres fois, inquiétée par le soupçon qu'elle avait de dévier de sa route en s'abandonnant à son affection pour Henri, elle faisait de nouveau, malgré une réelle indifférence, des attaques à Charlieu. Charlieu, tenté, se partageait entre un désir très peu sincère de revenir à Ermeline, et des attendrissements par contagion pour la MonticelU, mais des attendrissements si vagues que sa conscience ne les surprenait point.

Il ne se passait entre eux aucun événement. Tout s'en allait en conversation, tandis que leur vie se poursuivait avec une régularité d'heures provinciale. Mais en dépit de ce cahne apparent, ils pressentaient, dans une trépidation de tout leur être, qu'ils étaient à la veille d'une crise^ et qu'ils allaient enGn, imitant leurs exemplaires d'amour, mettre îi profit les enseignements qu'ils avaient reçus.

La première aventure fut pour le chevalier de Charlieu.

Il trouva un soir, parmi ses correspondances de service, une lettre de femme. Le pli, le papier, l'écriture, la suscription, où Charlieu était qualifié de ses titres, tout enfin sentait l'ancien régime : et ce fut un plaisir vif pour ce soi-disant amateur des nouveautés. La signature était bien d'une femme; d'une femme qu'il avait entrevue à Coblentz lors de sa brève émigration, et dont il prononça le nom tout haut, avec une lenteur interrogative, tout en le lisant

des yeux : (c Marquise de Vigée SainUÂnge. » Mais dès que ces syllabes prononcées lui eurent évoqué les linéaments à peine saisissables d'une physionomie, il eut comme des ressouvenirs d'assez étroite intimité : c'est qu'en émigration, on se lie plus vile encore qu'en voyage ; et après on oublie de même.

Cette lettre réclamait une visite de Charlieu. La marquise le mettait au fait brièvement, avec ces termes généraux qu'affectionnait son intelligence noble. Devenue veuve d'un mari que Charlieu ne se rappelait point, elle avait passé en Italie avec son frère cadet, le duc de Yié ville. Lassés à la fin, ils n'avaient point voulu, comme d'autres, fuir devant l'armée française envahissante, et se réfugier soit à Vérone, soit à Venise. Elle avait su par hasard la présence de Charlieu à Milan ; elle lui écrivait, et rien que pour le voir, pensant que la compagnie d'un homme bien né la divertirait. Elle n!avait pas admis un instant, on le devinait à la lire, qu'un homme de cette qualité, même tourné au jacobinisme, eût oublié son éducation. C'est ce que le chevalier sut voir entre les lignes, et cette con-» fiance le flatta plus que tout. Le ton de cette épitre ne lui désagréa pas non plus : il y avait de la mélancolie et de la sentimentalité, mais avec un tel ragoût de scepticisme que cela ne vous afiPectait pas trop violemment. Il frpissa la lettre dans sa poche et

tourna les talons. Ce n'était plus le même homme : il se croyait à Versailles.

Il fut, en grand secret, à l'adresse indiquée. II marchait avec une légèreté, avec une élégance qu'il avait bien, n'en déplût à la marquise, un peu perdue ces dernières années. Mais quand il approcha de la maison, quelques tristesses l'offusquèrent. II pensa que cette pauvre marquise devait manquer de tout : il s'apprêta donc à avoir pitié, ce qui était pour lui la plus amère des pénitences. Il grommela même à ce propos une citation de Virgile. ËnGn il prit courage, entra dans la maison. Il se fit annoncer par une petite servante italienne, qui d'abord le laissa dans une antichambre obscure, puis revint précipitamment l'introduire dans un salon. Gharlieu y entrait avec une mine de compassion, qui se tourna en surprise quand il vit des ébénisteries délicates, des sièges bas et des tapisseries à la française. Sans doute la marquise recevait de quelque serviteur fidèle le revenu de ses terres. Elle entra au même instant. Gharlieu fit un cri : « Gomment, marquise? vous n'avez pas changé !» Et il lui baisa les mains.

De vrai, il ne la reconnaissait pas du tout. Mais c'était une sensation de la première vue : vraiment, il était clair que cette femme n'avait point changé, que la révolution, l'émigration, des misères peutêtre, que tout Torage enfin avait passé sur cet oiseau, simplement blotti dans quelque coin, sans laisser une

.ttace dans sa mignonne cervelle ni dans son cœur léger. Ce que Charlieu trouva impayable, c'est qu'elle portait des modes du bon temps.

Ils s'assirent, ils causèrent familièrement tout de suite, comme gens de la même race, qui n'ont pas besoin de se trop tâter pour se connaître. Ils en étaient au chapitre de Paris, du Paris d'autrefois, s'entend. Et les heures passaient. La marquise se renversait dans son fauteuil. Le chevalier avait pris un sofa bas, où il était fort malaisé de se tenir décemment. M°^' de Vigée Saint- Ange lui abandonnait ses mains, et le crépuscule favorisait toutes les audaces.

Charlieu risqua des propos plus vifs. Il essaya de faire comprendre à cette gracieuse étourdie le grand appétit de passion qui lui était venu. Il fit l'éloge de son propre cœur et se targua d'avoir vingt ans. N'était-ce point miracle qu'il eût retrouvé ici, et à point, la seule femme capable d'enchanter sa seconde jeunesse, en lui rappelant la première? Il exprimait ainsi des sentiments si réels et si nouveaux^ en leur appliquant les formules convenues d'une galanterie surannée; et c'est tout justement cette surannation qui, brouillant les dates, faisait que jamais Charlieu n'avait eu le cœur si convaincu d'être jeune et si ambitieux d'aimer.

La marquise, avec des soupirs, lui aflîrma qu'ellemême avait le cœur bien désœuvré : elle n'était pas

insensible au plaisir de le revoir, el elle lui permettait de revenir le lendemain.

Charlieu revint le soir môme. « Marquise, dit-il, je viens souper avec vous. » Elle en fut un peu étourdie, mais Faccueillit de bonne grâce. Comme rien n'était prémédité, il fallut, faute de prétexte, supporter la présence en tiers du jeune duc de Viéville. Charlieu le trouva fort maussade. Heureusement, on put renvoyer au lit de bonne heure. Le chevalier, lui, se retira fort tard : il était aimé, il aimait; bref, il était avec la marquise du dernier bien. « On n'a su aimer que de mon temps, se disait-il, et voilà mon temps revenu. » Cela le fit penser à Souberbielle et aux jeunes gens d'aujourd'hui, avec une pitié méprisante. Il triomphait, pareil à tous les hommes d'âge soi* disant affamés de nouveautés, mais persuadés que les véritables progrès sont des retours en arrière, et ravis chaque fois qu'ils croient tenir une preuve de leur plus cher préjugé. Pourtant, la clairvoyance de son secrétaire, qu'il ne pouvait méconnaître, l'inquiéta. Il s'arrêta court, au chevet du Dôme, murmurant : a Que dirait de ceci, mons Souberbielle? » Il ajouta : « Est-ce que j'aime? » et fut très sincèrement scandalisé de ce doute. Un effet de clair de lune sur la massive blandieor de la cathédrale, eut raison de son septicisme. Comme de juste, et suivant la mode, Charlieu était fort sensible aux beautés de la nature^

Page 1