I «^ VT
146 £RMEL1N£
Il se réveilla le lendemain, encore plus indubitablement épris. Trop occupé de lui-même pour soumettre sa nouvelle maîtresse à une sérieuse critique sentimentale, il ne regarda point que la marquise ne fournissait pas matière à une passion. Il ne considéra pas davantage qu'entre deux débris du passé l'éclosion d'un. sentiment neuf paraissait au moins improbable. Il n'était attentif qu'à son propre coeur, et il y voyait à la vérité un bouillonnement admirable de vie. Il contemplait son cœur avec respect, avec effroi. 11 devenait même touchant à force de puérilité : car il était comme un enfant gâté, voulant raconter son histoire, voulant la crier par-dessus les toits. Et son ancienne amitié pour ce petit Souberbielle se réveillait. C'est lui surtout qu'il brûlait de voir, pour causer avec lui sur le pied de l'égalité, avec une camaraderie véritable, une camaraderie de contemporains.
Il ne le désira pas longtemps; comme il faisait trop la grasse matinée, Souberbielle se présenta dans sa chambre, et lui demanda dès la porte : « Seriez-vous malade. Monsieur? » Le chevalier fut suffoqué de cette question, posée d'ailleurs sur un ton fort impertinent; mais il finit par comprendre l'irritation de Souberbielle, et que, dans une ville comme Milan, on ne disparaît pas ainsi pendant vingt-quatre heures d'horloge. L'absence du chevalier avait été remarquée au corso. Ne l'apercevant point davantage, le soir, dans la loge d'Ërmeline, les nouvellistes s'étaient
ERMELINE lït
donné carrière. On avait dit que décidément la dame française changeait d'ami; et comme les amitiés datent en général du carnaval, cette inconstance hors de saison choquait. Ermeline, gênée par les regards, avait tiré le rideau de sa loge à neuf heures, donné le signal du départ un quart d'heure après, et la soirée avait été perdue pour Souberbielle qui, eu conséquence^ exécrait Gharlieu. Il le lui témoignait à l'italienne, sans hypocrites cérémonies; on eût dit vraiment qu'il faisait à son maître la scène d'un père indigné à son fils, pris en flagrant délit d'inconduite.
Mais le chevalier était aujourd'hui d'une longant*' mité exceptionnelle. Il répondit aux remonlrancéis doucement; tout d'un coup, sans trop savoir ni conv ment ni par oix il avait débuté» il se trouva au cœm* de son récit. Et il mit si bien en valeur ce qui sur^ tout Tavait touché, tout le convenu de la scène et tout le passé du décor, le sofa, le coin du feu, Crébillon fils, que Souberbielle, dès les premiers mots, jugea la qualité de Tintrigue,
— Tiens, dit-il méchamment, je vous ai cru d'abord amoureux de M°^® Louveau. Voilà maintenant une marquise. Vous voltigez donc de passion en passiow, comme autrefois de passade en passade? Vous êtes, avec des façons diverses, toujours l'homme de point de lendemain,
Charlieu ne se formalisa point, et promit de rem-
plir assidûment aujourd'hui ses devoirs mondains. Cette vie milanaise ne l'excédait nullement, avec cette espèce d'étiquette qui flattait en lui l'ancien homme de cour, avec cette publicité de la passion qui amusait ses instincts nouveaux. « Souberbielle, disait-il, nous nous établirons ici : je ne saurais plus vivre autre part. Je suis un Milanais. » H courut chez la marquise et lui fit les mêmes déclarations. Mais elle avait des vapeurs, et l'accueillit froidement. II s'en consola, se rendit au corso, et s'émerveilla du paysage comme s'il le découvrait pour la première fois. Il contemplait avec tendresse l'immense jardin ^e la Lombardie, entouré de montagnes comme de niurS; et il disait : a C'est ici Tunique lieu du monde -où l'on puisse vivre exclusivement pour aimer. J'y veux vivre. » Il parla toute la journée d'acheter un palais.
Le soir, à l'Opéra, la vue d'Ermeline le saisit. La jeune femme était frémissante de passion. Mais elle ne songeait apparemment à aucune des personnes présentes, car elle fixait la scène, contre tout usage, avec une attention obstinée. Charlieu la soupçonna môme d'être amoureuse d'un chanteur. De fait, elle ne s'intéressait ni à la musique ni au jeu ; et, tout en portant les yeux autre part, elle ne regardait qu'ellemême. Elle se voyait toute prête et toute tendue pour l'amour, sachant aimer, n'aimant point. L'idée de son mari l'assaillit à l'improviste, et il lui parut aussitôt
qu*apprendre c'était se souvenir : car déjà elle avait aimé; elle avait aimé Louveau. Mais ce premier amour lui faisait à présent l'eflet de ne pas s'être développé suivant les règles ; et avec une intransigeance de néophyte, elle condamnait, pour ses irrégularités, cet essai^ comme une œuvre de jeunesse. Une flamme de mépris s'alluma dans ses yeux très grands, très clairs.
• Mais l'œuvre de jeunesse, après tout, c'était la seule encore qu'elle eût produite, et rien ne laissait présager, malgré son supplément d'éducation, qu'elle fût capable d'en mener une autre à bonne fin. N'avait-elle pas, depuis, essayé une seconde fois, pour avorter misérablement? Elle jeta un regard hostile au chevalier de Charlieu. Elle ne songea pas à Souberbielle un seul instant. Devina-t-il qu'elle le négligeait ? Il était triste, et il avait pris à la dérobée la main de Volumnie. Au fond de la loge, Borgone et Ghita se contemplaient sans s'inquiéter des autres, qui n'y prenaient point garde. Et c'était, dans ce petit salon, une telle accuuiulation de fluide amou* reux, que Charlieu en avait eu, dès son entrée, la secousse. Une lampe, une veilleuse presque, éclairait mal cette muette et poignante scène.
Ermeline tourna les yeux vers ses deux inimitables modèles, Borgone et la Monticelli. Elle les dévisagea longtemps, cherchant la contagion. Rien flu'à les voir en eflfel, elle s'attendrit, et cela lui
détendit les nerfs comme si elle avait pleuré. Elle fit venir Henri auprès d'elle et lui parla bas. Charlieu devina qu'on parlait de lui et fut gêné : pour se donner une contenance, il adressa la parole à Yoluin- 1
nie. Souberbielle racontait à Enneline, avec un i
empressement joyeux, la bonne fortune du chevalier. « Tu vois bien, ajouta-t-il, tu vois bien qu'il ne t'aime pas. » Elle fit un geste d'indiflerence. «Tu ne l'aimes plus? » supplia Henri. Et, sans attendre lé, réponse. « Mais tu ne Tas jamais aimé. » Avec une lucidité merveilleuse, avec un entrain charmant, il lui fit comprendre l'expérience qu'elle avait tentée à son insu, les motifs* de son goût en coup de foudre pour le chevalier, et les motifs aussi de son irrévocable refus. s
Charlieu n osait plus lever la vue sur Ermeline : elle réblouissait. Vraiment elle était toute faite de passion ; et, sans qu'il voulût se l'avouer, elle lui révélait par contraste le néant du cœur de sa marquise, la fragilité des affections -qu'une Vigée Saint- Ange devait inspirer ou ressentir.
Il n'en pouvait déjà plus lorsqu'il retourna le lendemain chez sa maîtresse. Elle était à sa toilette et le fit attendre dans le salon. Il y trouva le jeune duc de Viéville, qui lui avait paru insignifiant Pavantveille : mais aujourd'hui qu'un tiers ne l'importunait plus, il le jugea fort aimable. Le jeune homme lui parut désireux de lier conversation. Seulement il
EIVMELINE 151
s'embarrassait. « Il est timide, se dit Charlieu, il n*t point les usages de Paris, et à peine l'âge de Souberbielle. ï> ' ^
Pour mettre le duc à son aise, le chevalier l'interrogea sur son histoire, que la marquise lui avait contée par à peu près. Il répondit d'une voix qui tremblait un peu, mais avec beaucoup d'élégance et de netteté. Viéville était orphelin, fiche de son pèreî élevé par sa sœur de Vigée Saint-Ange. Son beau*frère le marquis, ayant lui-môme nn frère établi à Mannheim, avait obtenu du duc des Deux-Ponls une charge de chambellan, et, sous ce prétexte, quitté* k France avec les siens. Mais dans la vue de nier pluà tard le fait d'émigration, il les avait munis de passeports faux, aux noms de Vieilleville et de Vigier. Il était mort depuis, laissant à l'étranger l'enfant et la Jeune femme, non sans ressources, mais sans protection .
— Ah ! Monsieur le chevalier, s'écria Viéville, prenant confiance tout à coup, quelle destinée est la mienne et que j'envie la vôtre!
Trop jeune il avait fui sans comprendre les dangers dont il s'échappait: il n'avait donc ni peur ni haine, et il se sentait exilé. Superstition peut-être, puisqu'il n« pouvait pas se rappeler son pays ; mais la souffrance* de l'exil vient souvent de l'exil môme et non d'un souvenir ou d'un regret déterminé. Il sentait surtout qu'il voulait vivre, qu'il était jeune, et qu'il était?
condamné par sa fatale naissance à végéter misérablement. Il regardait le chevalier avec une admiration naïve et s'emparait de ses mains :
-. — Mon Dieu ! lui disait-il, comme cela est beau ! Vous qui aviez déjà dépensé au service du Roi une vie presque tout entière, vous avez su rajeunir avec la France et entamer une vie nouvelle. Moi, n'appartenant au passé que du fait d'un père que je n'ai point connu, je n'aurai pas même le droit de vivre Une fois et mon content !
— Quel révolutionnaire ! pensa le chevalier, mais quel enthousiaste ! Et comme j'aimerais la sœur si elle était ainsi I
- Enfin, il voyait clair : ce n'était pas encore M°® de Vigée Saint-Ange qu'il aimerait. Alors, point de lendemain ! Mais puisque cette intrigue relevait de l'homme d'autrefois, il fallait en finir galamment, à l'ancienne mode.
— Diable ! se dit-il, une marquise en exil ne se quitte point comme à Paris. Je ne saurais pourtant fuir devant elle, et je ne puis la garder ici.
Comme elle entrait. « Marquise, dit-il, vous avez là un frère qui est terriblement mon ennemi, et qui songe à me priver de votre vue : ne vient-il pas de me faire entendre qu'il veut user de mes influences pour se faire rayer ainsi que vous des listes de l'émigration ? Je ne saurais refuser rien à qui vous touche de si près. >v
Et brièvement il expliqua la procédure de la radiation : on ferait attester au besoin que M™® de Vigée Saint-Ange et le duc n'avaient point quitté quelque ville toute voisine de frontières, Manosque par exemple. Enfin, pour assurer le succès, il était nécessaire que Viéville fit dès à présent une preuve de soumission, et acceptât dans les bureaux ûe l'armée un modeste emploi aux écritures.
Viéville ne lui permit point d'achever : il voulut le suivre sur l'heure. La marquise y consentit avec un sourire de langoureuse ironie. Tout aise d'avoir mené l'afiTaire si rondement, Gharlieu s'en allait plus léger, plus jeune encore que l'autre soir quand il avait cru aimer. Mais l'enthousiasme de Viéville éclata dans la rue avec de telles marques de folie, que Charlieu mesura son âge au contraste de cette jeunesse vraie, comme hier il avait mesuré son indifférence à la passion d'Ermeline. Il eut un soudain revirement, une colère contre lui-même, contre cet écervelé qu'il emmenait avec lui, contre Souberbielle surtout : car il pardonnait encore à Viéville par faiblesse pour ses nobles origines, mais il se jura d^écorcher Henri.
Il ouvrit la porte de la grande pièce aménagée en bureau par la simple addition de tapis sur les tables de mosaïque; et il dit avec hauteur à Souberbielle qin se levait : « Monsieur Souberbielle, approchez, Çue je vous présente à M. le duc de Viéville qui a
votre âge, et qui veut bien vous faire la grâce de venir ici jouer avec vous. »
Souberbielle rougit jusqu'aux cheveux, et répondit sèchement, en se détournant à peine vers le duc : « Tu es le bienvenu. » Mais il regretta cette impertinence de sans-culotte, quand il lut, dans les yeux si doux de son /nouveau compagnon, une prière d'excuse pour rimpertinence de grand seigneur du chevalier. Le duc repartit, avec une charmante aisance : « Je suis enchanté de ce tutoiement qui est de bon augure, et me voici déjà Tami intime de votre secrétaire, iMonsieur de Charlieu. »
Le commissaire des guerres se retira aussitôt, sans donner à Viéville aucune instruction. Souberbielle se remit à ses écritures, ou fit semblant. Le duc s'assit tranquillement à l'écart. Henri se disait : « Est-ce parce que j'ai affaire à un ci-devant noble, que je regrette de l'avoir insulté? » Insulté! Il releva luimôme vertement le mot qui lui échappait : « .Ce n'est pas l'insulter, c'est Thonorer que lui dire : tu. » Il se sentait porté vers Viéville par une immédiate sympathie, mais il y résistait. Enfin, n'y tenant plus, — sans toutefois le regarder en face, il lui posa la question des enfants : « Comment vous appelez-vous?
— Vous ne me tutoyez plus? » fit le duc, doucement.
Souberbielle sourit sans répondre.
Viéville reprit : « Je m'appelle Philippe.
— Je m'appelle Henri, » dit Souberbielle d'une voix un peu sourde. Puis il ajouta, dévisageant enfin le nouveau venu : « Vous n'avez pas le môuie âge que moi. Moi j'ai presque vingt ans.
— Oh ! répliqua Philippe, moi j'en ai à peine dixsept. »
Alors Souberbielle consentit à le tutoyer. Et c'est ainsi que leur amitié commença. Elle fut soudaine, elle fut ardente comme à cet âge. Henri, dont le cœur élait d'autant plus riche qu'il se dépensait davantage, faisait profiter Philippe de Viéville du grand train sentimental qu'il menait actuellement. Sans négliger Ermeline, ni même la bonne Volumnie, il se montrait plus assidu au travail : il s'attachait à son bureau à cause de Philippe. Les deux amis avaient mis tout de suite leur cœur en commun. Mais «dans cette communauté, le duc de Viéville n'avait apporté presque rien, car il aimait sa jolie sœur médiocrement, et il n'avait qu'elle au monde. Souberbielle au contraire y apportait, et son affection pour Volumnie, et son adoration pour Ermeline. Il fallut que Viéville en prît sa part, et se mit, par amitié pour Souberbielle, à les aimer aussi toutes les deux : il les aima de bonne foi, avec un naïf désintéressement.
, Henri l'imposa d'abord chez Volumnie, oi dès lors il fréquenta davantage, de môme qu'à son bureau. Et iieatôt, il ne lui suffit plus que Viéville fût comme
156 EUMELIiNE
lui-même un camarade tendre et gai pour Volumnie. Un désir lui vint qu'elle eût pour Philippe les mêmes faiblesses que pour lui-même. Comme s'il exerçait une influence magnétique sur ces deux âmes, il leur faisait subir Tinduction de ce désir vague : Yolumnie était tentée par Philippe, qui était tenté par elle et ne s'en défendait point.
Il fallait aussi que le duc entrât dans la familiarité d'Ermeline; mais Souberbielle n'osa point Tintroduire dans la loge. Il l'entraîna cependant au théâtre, et lui fit prendre une place au parterre, d'où il aperçût la jeune femme. Henri inquiet, penché, lut dans les yeux de son ami une admiration sincère qui le transporta de joie, et il sentit que positivement son amour pour Ermeline en redoublait. Un autre soir, il fit louer à Philippe une loge de quatrième rang; de là, il ne pouvait plus seulement, oomme d'en bas, lorgner Ermeline sur le devant de sa loge : sa vue plongeait jusqu'au fond du petit salon mal éclairé. Souberbielle fut enchanté; mais Ermeline eut la fantaisie de tirer les rideaux. Un quart d'heure après, avec un geste de colère qu*elle ne s'expliqua point, Henri, de sa propre autorité, les rouvrit, en lui jetant le regard dominateur d'un homme à une femme possédée.
Elle trembla sous ce regard : ce Vous ai-je fâché ? » lui dit-elle. Il sourit et lui prit la main. Elle comprit qu'il lui pardonnait, sans se rendre compte du crime
ERMELINE i57
qu'elle avait pu commettre. Elle comprit encore autre chose, c'est que le Chérubin était un homme, qu'il l'aimait, qu'il la désirait, qu'il l'exigeait.
Elle rentra bouleversée ; elle ne dormit pas de la nuit. Ce qu'elle redoutait surtout, c'était de dénaturer, en le matérialisant trop, ce sentiment qui était si doux, si trouble et si voluptueux, et qui n'était pas l'amour souhaité par son cœur. Par quels subterfuges de l'imagination arriva-t-ellë à se persuader qu elle pourrait garder quant à elle l'illusion de cette ambiguïté délicieuse qu'elle préférait, tout en accordant à l'amour plus simple d'Henri les faveurs précises qu'il était en droit de réclamer? Toujours est-il qu'elle se le persuada. Pas une fois elle ne délibéra si oui ou non elle se refuserait à lui. L'idée de faire de la peine à Henri lui retirait toute force physique ; et bien qu'elle ne îùt point appelée à lui du fond de son être par cet irrésistible vœu de s'unir qui seul révèle les êtres destinés l'un à l'autre, elle sentait d'avance qu'elle fondrait entre ses bras.
Quand il arriva pour lui faire sa visite quotidienne, elle était à la gêne, lui aussi. Leur entretien d'abord fut glacial. Avec un parti pris de réciproquement divertir leur attention d'eux-mêmes, ils parlèrent de tous les autres, en tirant des conclusions générales. SouJberbielle démonta, pour amuser Ermeline, toutes l^s pi^^s du caractère de Borgone. Il lui fit compreu(j^^ aue cet admirable poète ne possédait point
une intelligence personnelle, mais que vérilablement, comme aux époques primitives, il semblait avoir à son service une divinité inspiratrice qui parlait de sa bouche par intermittences, tlt c'était là le vrai génie, au vieuK sens du mot : un génie qui n'appartenait point à Borgone, de même que sa beauté physique ne lui appartenait point. Souberbielle ajouta que sa puissance d'aimer ne lui appartenait pas davantage : elle se manifestait en lui de l'extérieur, et aussi par capricieuses inspirations. C'est pourquoi la Monticelli tremblait toujours de le perdre; et c'est également pourquoi elle l'aimait si fort, puisqu'elle ne savait aimer que par jalousie.
Derrière les théories ingénieuses et les observations subtiles, l'amoureuse préoccupation de Souberbielle se dissimulait si bien, que seule Ermeline se trahissait encore par des regards trop tendrement admiratifs. Mais enfin elle consulta son ami sur ellemême. Henri lui avait expliqué l'autre jour pourquoi elle n'aimait point Gharlieu. Elle voulait aujourd'hui démêler ce qu'il était advenu de son amour pour Louveau, de cet amour qui; en somme, était la seule cause de son expatriation : et rien que la forme de sa phrase indiqua que cet amour n'existait plus. . Henri le lui affirma victorieusement, tout en reconnaissant que Louveau seul avait été jadis aimé d'elle. Mais c'est l'Ërmeline d'autrefois, c'est l'ignorante et l'instinctive qui avait aimé Louveau. Après cette
merveilleuse éducation de son cœur, pouvait-elle se retourner vers le passé? Il fallait cependant qu'elle aimât. Sur qui donc abaisserait-elle les yeux?
Sur qui? Ermeline frémissait, elle se taisait. Henri la sentait bien conquise; mais il ne se hasardait pas plus loin. Non, jamais il n'oserait, parce qu'il ne trouverait point pour cela de paroles assez délicates, jamais il n'oserait supplier Ermeline de confier à sa discrétion ce corps adorable et chéri. Mais il eut une gracieuse inspiration : lentement, avec un sourire, tout en pétrissant la main d'Ermeline, il prononça la simple phrase qui est d'usage à Milan, pour demander à une femme la permission de la servir : « Me voulez-vous du bien? » Elle comprit, et répondit avec une assurance calme : « Oui. »
Alors il eut besoin de courir comme un fou, et s'échappa. Dans son bureau, il trouva Charlieu exaspéré, qui lui fit des reproches de son inexactitude. Voilà qu'il donnait maintenant le mauvais exemple à Viéville. Tiens! Philippe, en effet, n'était pas là non plus. Henri, qui voulait le voir absolument, res^ sortit dès que Charlieu eut le dos tourné. Il monta chez Volumnie. Il y trouva Philippe. Il le trouva même assis sur un coussin bas, avec la tète câlinement appuyée sur les genoux de Volumnie. L'entrée en bourrasque de Souberbielle ne les dérangea point, et Henri se sentit plus heureux que jamais, à les voir si bien d'intelligence. Mais il voulait faire ses confi-
dences à Yiéville ; seulement il ne savait comment dire. Philippe le regarda dans les yeux, et comprit. « Alors, tu es heureuxTlui demanda-t-il doucement. — Ohî oui, » s'écria Souberbielle, et il se mit à pleurer en les embrassant tous les deux.
Limi w ' ,w
Gharlieu avait envoyé Souberbielle à Gassano d'Adda, pour transmettre des dépêches à Tofficier qui commandait la garnison de ce village.
Henri, d'abord, fut triste. Le doux esclavage de la régularité milanaise le tenait par de tels liens, qu'il ne pouvait sans un chagrin véritable se soustraire pour un seul jour à Tune de ses quotidiennes obligations. Surtout, sa visite à Ermeline lui manquait, au lendemain du soir inoubliable où Ermeline s'était promise irrévocablement, par des paroles tout à la fois significatives et discrètes.
Mais il avait le cœur si bien fait, si disposé à tout prendre en bonne part, qu'il ne voulut plus considérer que les avantages de cet éloignement. Il ne lui déplaisait point d*avoir laissé seuls Philippe de Yiéville et Volumnie : sans hypocrite dissimulation, sans infention de le tromper, ils mettraient à profit leur liberté, sans doute, et ils connaîtraient la su-
préme joie le même jour que lui-même, ce qui le touchait infiniment. Henri aimait aussi cette promenade solitaire qui lui permettait de se ressaisir à la dernière minute, et de savourer son bonheur avant d'en épuiser les dernières gouttes.
Il rêvait. Il revenait en toute hâte, espérant arriver à temps pour demeurer une heure encore dans la loge d*Ermeline, qui ensuite Tautoriserait sûrement à se glisser chez elle. II rêvait. Rien ne le divertissait de lui-même, le long de cette longue route toujours droite, bordée d'arbustes bas qui masquent la vue immédiatement. Dans les deux fossés de la route, deux ruisseaux limpides coulent. Il rêvait. En son jeune cœur très vivant et très agité, les émotions, les images d'émotions se suivaient, se poursuivaient avec une agile rapidité. Souberbielle, qui se dédoublait^ contemplait avec un grand calme son propre tumulte. Il se jugeait. Il se déclarait, comme Enneline, heureusement métamorphosé par cette éducation ita* lienne, qu'il avait, comme elle, subie. Il voyait son cœur, de même que sa conscience observatrice, naturalisé italien. Il rêvait. Malgré l'approche du soir, la chaleur était excessive. Car juin finissait. Et le ciel pâlissait entre les deux lignes d'acacias, comme si l'azur eût brûlé, puis se fût éteint.
Souberbielle ne se plaignait que d'une assez puérile contrariété : il n'avait pu se procurer une sédiole, cette voiture si commode pour les prome-
ERMELINE 1S3
neurs qui vont seuls, simplement faite d'une espèce de chaise placée entre deux roues très hautes sur l'essieu qui les réunit. Il n'avait qu'une carriole mal suspendue, bâtie en planches disjointes, une carriole à quatre roues, avec un siège. Mais il n'avait point voulu de cocher. Pour aller, il était bien monté sur le siège ; mais au retour, afin d'être mieux à son aise, il s'était installé dans la voiture, conduisant de là, les guides passées par-dessus ce malencontreux siège : et le cheval, qu'il ne voyait point, marchait à sa fantaisie. Aussi lui était- il arrivé déjà deux accidents : il avait culbuté, avec sa brouette, un paysan qui passait, et il avait accroché la roue d'un lourd chariot. Il n'y pensait déjà plus, lorsqu'il ressentit encore une forte secousse et entendit au même instant de formidables jurons.
Il se pencha vers la gauche avec une nonchalance véritabletnent superbe. Un officier français, qui venait en sé.liole derrière lui, avait voulu le dépasser, et, comme Souberbielle tenait sa droite, passer à gauche. Mais le cheval de Souberbielle, sentant venir quel*qu'un derrière, s'était garé, et, suivant la coutume italienne, à gauche, de sorte que les deux voitures s'étaient jetées l'une dans l'autre. Il ne restait à la sédiole qu'une roue, et le tout baignait dans le ruisseau.
L'ofïîcier, en époussetant son uniforme, s'exaspérait et provoquait Souberbielle. Henri ne songeait
qu'à une chose, c'est qu'il arriverait en retard. Il interrompit rofficier avec quelque hauteur, et lui dit : « Monsieur, je pense que vous êtes fort pressé d'arriver à Milan. Je le suis de même. Nous reparlerons de cela un autre jour, si vous le voulez. Pour le moment, comme j'ai démoli votre voiture, je vais vous aider à en remiser les débris dans la première ferme que nous rencontrerons, -et je vous offrirai ensuite une place dans la mienne. »
Le transport de la sédiole brisée fut long et pénible^ mais s'acheva si gaiement que les jeunes gens étaient amis quand ils reprirent place dans la méchante calèche de Souberbielle. II était clair qu'à pareille heure, un officier français qui se rendait à Milan, y allait visiter sa maîtresse. Souberbielle s'en informa sans détour ; et l'officier dut avouer qu'il ne connaissait aucune femme de la ville, qu'il y retournait pour la première fois depuis l'entrée en triomphe de l'armée. Henri, étonné, l'examina mieux et remarqua sa réserve, sa sauvagerie. Mais il remarqua aussi la grande tournure du jeune homme, et fit une comparaison à son propre désavantage. Il se dit : <c Que suis-je, moi, au prix de celui-ci? J'ai des attaches plus fines, un joli visage, de la tendresse et des idées ingénieuses. Je le soupçonne d'être une brute, mais il porte un uniforme glorieux; il est héroïque, il est beau, et il est à peine plus âgé que moi. »
Mais Souberbielle se ravisa, et souriant : « Cepen-
dant, Ermeline m'aime. » Et dans sa jalousie instinctive contre cet autre plus séduisant, Tindéniable amour d'Ermeline lui fit Teffet d'une revanche. Il ne put se défendre de s'en vanter. II raconta Thistoire entière en ne supprimant que les noms.
Lorsqu'ils arrivèrent en vue de Milan, qui surgissait, massif et isolé, dans la plaine unie, Souberbielle dit à son compagnon de route : « Si vous n'avez point de permission, il faudrait descendre ici, et entrer dans la ville comme en vous promenant.
— J'ai une permission, » repartit l'inconnu, et il tira de sa poche un papier. Souberbielle y jeta les yeux involontairement, essayant d'y lire, et s'aperçut alors qu'il ignorait le nom de TofGcier.
- Il chercha comment lui demander ce nom, et resta silencieux quelques instants. [I laissa la voiture à l'Hôtel de la Ville. Puis il reprit : « Je vais entendre la fin de l'opéra. Je vous emmène.
— Oui.
— Vous passerez la soirée avec nous. Je vous présenterai dans notre loge. »
Et comme l'étranger ne se nommait toujours point, Henri précipitait le pas, un peu irrité. Il monta l'escalier du théâtre. Il posa la main sur la clef, pour ouvrir. Et tout à coup, il éclata de rire, comme s'il faisait une découverte : « Au fait, s'écria-t-il, il faudrait, pour vous présenter, que je connusse votre nom. Moi, je m'appelle Henri Souberbielle.
■ Mf!
i66 ERMELINE
— Et moi, Frédéric Louveau. »
Henri fit le mouvement de lui barrer le passage. Mais il comprit aussitôt que toute lutte serait vaine. Son visage se décomposa, ses lèvres frémirent. € Félicitez-vous, dit-il à Frédéric avec une rag« sourde, félicitez-vous que je n'aie pas su plus tôt qui vous éliez : car je vous aurais laissé vous débattre dans le fossé de la route, ou bien j*aurais fait passer la roue de ma voiture sur vous. »
Il ouvrit la porte brusquement, poussa Louveau dans la loge, et s'enfuit.
<( Eh bien ! » dit Charlieu, qui avait vu Souber^ bielle passer, partir, et qui no comprenait point. Charlieu et Luigi Borgone se trouvaient seuls dans la loge, avec Ermeline qui leur tournait le dos. Elle était dans une agitation fiévreuse qui donnait à sa beauté plus d'éclat. Après les engagements de la veille ne voyant pas venir Souberbielle à son heure, elle avait fini la journée dans les transes. Elle y gagnait que son amour s'était à l'improviste simplifié : excitée jusqu'à la folie, elle ne s'arrêtait plus aux subtilités du sentiment; elle ne savait plus si, oui ou non, celui qu'elle éprouvait pour Souberbielle n'était qu'un accident de sa vie sentie mentale. Elle l'aimait, elle lui avait promis de se livrer à lui ce soir, et elle ne concevait rien à cette disparition.
Elle en demanda compte, rudement, à Gharlieuv
dès qu'elle le vit : « Henri n'est donc pas à Milan, qu'il n'est pas venu chez moi d'aujourd'hui? »
Gharlieu, avec ce dédain qu'il affectait quand il voulait rétablir les distances entre lui et sou secrétaire, répondit : « Non. Je l'ai envoyé faire des courses assez loin. »
Elle fronça les sourcils, se retourna vers le théâtre, et resta rauetle obstinément, môme lorsque Ghita et Borgone, avant de se renfermer dans leur loge, vinrent s'asseoir dans la sienne quelques minutes. Aussi se retirèrent-ils presque aussitôt. Mais Luigi avait tout le temps dévisagé Ërmeline, au point de rendre la Ghita furieusement jalouse. « Je ne l'ai donc jamais regardée? » se disait-il. Quand il eut installé la Monticelli dans sa loge, au lieu de rester, comme de coutume, auprès d elle, il repartit, sans même lui donner de prétexte, et revint tranquillement chez M"* Louveau, qui n'y fit pas davantage attention. Il prit une chaise à l'écart pour la contempler.
La physionomie d'Ermeline était d'une mobilité
extrême. Elle trahissait tous les secFets de son cœur;
et la transparence de sa peau fine révélait, par des
irrégu/arilés de la circulation à fleur d'épiderme, la
continuQ]i0 violence de ses émotions. Borgone,
cowtxi^ tous les gens qui n'ont point de réelle per-
^^^^^lilé élai^ sensible à la contagion émotionnelle.
^'^^^k(^ j'grincline se propageait à lui. Sa physio-
^^^iV AbV^^^^^ mobile comme celle d'Ermeline; ses
gestes imitaient les "gestes d'Ermeline; et certainement, si elle s'était levée, il se fût levé comme elle, si elle eût marché, il l'eût suivie.
Il tressaillit avec elle lorsque la porte fut ouverte; leurs deux cœurs manquèrent ensemble la mesure d'un battement. Elle avait reconnu la façon d'ouvrir de Souberbielle. Son visage s'extasia. Et très lentement, comme si d'abord elle avait voulu se faire admirer de toute la salle, faire dire au moins obser* vateur : « L'amant de cette femme vient d'entrer » — elle se tourna.
Elle était si haut qu^elle ne put tout, de suite redescendre sur la terre, reconnaître son mari, mesurer le désastre. Elle garda une minute le souvenir du ciel dans ses yeux. C'en fut assez pour frapper Louveau comme Borgone. Cette angélique figure ne lui rappelait point le passé. Elle chassait de lui au contraire cette irritante image de l'Ërmeline d'autrefois, qui, depuis des semaines, le hantait comme un fantôme détesté. C'est une femme nouvelle qui se révélait à lui, et lui-même, n'était-il pas un homme nouveau? Le môme souffle de désir qui avait passé sur toute l'armée lors de son entrée à Milan parmi les fleurs et parmi les femmes, ranimait à présent ce cœur d'élite et jusqu'à ce soir réservé. Voici celle qu'il avait attendue. Voici celle qu'il aimerait.
Cette certitude lui donna de l'autorité. Borgone et Charlieu, voyant un étranger, s'étaient levés et le
saluaient. Il les salua, el sans hésiter, avec une certaine noblesse, vint s'asseoir sur le devant de la loge, à côté même d'Ërmeliné. Il lui prit la main. « Quelle surprise! lui dit-il à voix basse, et quel orgueil pour moi ! Quoi ? Vous avez suivi l'ingrat qui vous abandonnait? Je ne méritais pas alors un tel bonheur. II me semble que peut-être je le mérite davantage aujourd'hui. »
Elle n'entendait rien. Dès qu'elle avait reconnu Frédéric, l'effroyable série des conséquences lui était apparue d'un coup. Une seule la touchait : c'était fini pour Sonberbielle. Elle criait au dedans d'elle-même le nom d'Henri de toutes ses forces; elle se cramponnait, dans ce naufrage, à l'épave de sa pensée. Avec un manque total d'égoïsme qui est rare en amour, impossible peut-être dans l'amour vrai, ce n'est pas à son propre chagrin* qu^elle songeait, mais au chagrin d'Henri. Elle en pleurait imaginativement avec lui. Elle consolait l'image d'Henri présente à son âme; et, en la consolant comme une mère, elle perdait l'illusion qu'elle goûtait depuis vingt-quatre heures, de l'aimer véritablement. Elle redevenait Tamie voluptueuse de cet adolescent, et elle voyait bien que jamais plus elle ne pourrait être pour lui autre chose. Elle en était désespérée, pour lui. Elle ne pensait donc qu'à lui, tandis que Louveau, toujours à uii-voîx, lui parlait. Borgone, lui, ne se rendait comp'® ^® ^^®"' ^^ *^^^^ seulement observé
no ERMELINE
que la beauté d'Ermeline s'altérait, et il avait eu froid subitement, comme, dans ces pays méridionaux^ à la minute où le soleil se couche. Quant à Charlieu, il s'assommait. Il bâilla. Il attrapa quelques mots au passage, et comprit que Ton ferait discrètement de sortir. Il toucha le genou de Borgone, pour Tavertir, et murmura : ce Je crois que c'est le mari. » Borgone répondit d'un geste indifférent et se renfonça dans sa contemplation. Alors le chevalier sortit en levant les épaules et en disant entre ses dents : « Ces Italiens sont bien mal élevés! »
Décidément, ce malotru de poète ne ressemblait guère à l'abbé Galiani, son cousin! Gharlieu descendit au parterre. Son premier soin fut de tourner le dos à la scène, et de diriger ses regards vers la loge d'Ermeline. Elle n'avait point songé à en tirer le rideau, et elle s'exposait à la curiosité publique. Ni elle ni Frédéric n'avaient bougé: lui, parlant toujours avec une noble sérénité, elle stupéfaite et les yeux fixes. Le chevalier ne put apercevoir d'en bas si Luigi Borgone avait tenu bon, ou s'était résigné à battre en retraite. « Mais au fait^ se demanda-t-il, pourquoi ce poète est-il revenu? » D'instinct, et sans répondre, il se retourna vers la loge de la comtesse - Monticelli, qu*il vit seule. « Ah! fit Gharlieu, elle est infiniment plus belle que M"^"" Louveau. » Ghita ne prétait aucune attention au spectacle : elle tenait les yeux attachés sur la loge d'Ermeline. Elle donnait
tous les signes d'une colère nnuette et douloureuse ; et elle ressemblait assez bien à une effigie antique des belles Euménides.
Le courtois gentilhomme fut révolté de cet abandon. Sans se consulter davantage, il monta chez la délaissée. Elle se leva dès que la porte s'ouvrit; elle marcha vers le nouveau venu, avec un air presque menaçant. Elle cria : « Est-ce que Luigi est toujours chez cette femme? :f> Elle cria tellement haut que tous les spectateurs eussent entendus, si dans une loge voisine, deux hommes qui jouaient au tarocco, ne s'étaient, juste au même instant, jeté leurs cartes au nez en s'injuriant comme des fous.
Mais la clochette qui réclamait le silence, tinta. Tout s'apaisa comme par miracle. Ghita elle-même prit une pose de recueillement. Gharlieu s'assit auprès d'elle et lui dit tout bas : € Vous avez tort de prendre ombrage pour l'Ermeline. J'ignore si votre ami la trouve plus ou moins à son goût; mais ce n'est guère le temps de l'entreprendre, car son mari vient de lui retomber sur les bras. »
Ghita secoua la tête, puis, tirant le rideau, elle répliqua d'une voix éclatante : « Vous ne connaissez pas Luiori comme je le connais. Je vous dis qu'il aime cette femme. Il l'aime depuis ce soir. Il l'aime depuis une heure. Mon Dieu ! continua-t-elle en se tord^m jgg mains, je suis à lui depuis cinq ans et me voilà s^yie tout d'un coup !
— Seule? » interrompit Charlieu. Cette naïveté était pour lui un ragoût tout nouveau £t sans bien savoir lui-même ce qu'il voulait dire, il ajouta, dans la plus vive agitation : a Me comptez-vous donc pour rien?
— Savez-vous une loge d*où on voie chez eux? » Us soulevèrent le rideau, choisirent, au quatrième
rang, une loge convenablement placée, qui était justement la même où Souberbielle, voilà quelques jours, avait mis Philippe de Viéville en observation. Charlieu courut en demander la clef, revint du même train chercher Ghita. Ils montèrent les trois étages en hâte. « Jamais, se disait Charlieu, dans son essoufflement, jamais je n'en ai tant fait pour mon intérêt personnel. » Mais déjà la Monticelli lorgnait chez Ermeline. Elle Bt une exclamation de joie : « Ah! il n'y est plus!...
— Mais le voici, » dit maladroitement le chevalier, en désignant Borgone qui était maintenant au parterre, debout et tourné toujours vers M"® Louveau. Charlieu pensait : « Comme cette vie est amusante et mouvementée ! »
« Ohl Luigi! Luigi! » murmura la Monticelli consternée.
Charlieu, dans un mouvement de généreuse sympathie, saisit ses belles mains. Jamais une douleur d*autrui ne l'avait à ce point touché. Jamais il ne s'était transporté hors de lui-même, et ne s'était
échappé ainsi de son égoïsme. « Est-il heurei Borgone, s'écria-t-il, dans un élan d'admiration cette femme passionnée, est-il heureux d'inspir pareils sentiments! Et il peut renoncer à vous^ je donnerais ma vie entière pour être aimé co lui. » Il serrait si fort les mains de Ghita, qu'ell un petit cri de souffrance. Elle le regarda ei fixement; et avec solennité, comme si elle promis quelque chose, elle dit ; « Si tu m'a' ramène-le moi. s
Alors Charlieu se leva, sortît, courut. « l'aime? s'écriait-il au fond de lui, si je l'aime? la lumière se faisait, mais il n'osait pas encore o les yeux. Une voix lui affirmait : « Oui; tu l'aiw Mais il n'osait pas croire à cette voix. Il murii cependant : « Sans cela, ferais-je taut d'cxt gances? » Il était heureux dans un coup de surj comme d'une aubaine inattendue. Il ne s'av point qu'il aimât, et cependant il s'avouai revanch» que jamais il n'avait espéré d'aimer ain
Il ne put rien comprendre à ce qui suivit. Pet qu'il redescendait, le spectacle se termina. Qu{ arriva pour chercher Borgone, à la place où il 1' vu de là-haut, le parterre était vide. Il leva les vers la loge de M°" Monticelli, et vit son amant elle, qui s'apprêtait à partir. Comment s'étaie rejoints? Charlieu, tout ahuri, en venait à d des scènes précédentes et des paroles qui lui ri
iU ERMELINE
naient encore dans les oreilles; mais il eut une preuve qu'il aimait, car il fut jaloux du poète. Il se rappela tout à coup ses devoirs de cavalier servant» et il faillit remonter pour offrir son bras à Ermeline. (c Au fait^ le dois-je? i> pensa-t-il. Il hésitait.
Elle-même était si bien faite maintenant aux usages du pays, que la même idée lui vint, malgré son trouble : du moins elle se choqua lorsqu'à la fin du dernier acte, ce fut Louveau qui lui offrit le bras pour descendre.
a Avec vous? » dit-elle naïvement.
Il sourit : « Je ne suis plus votre mari, Ermeline, et j'ai droit à de nouveaux privilèges. C'est un ami qui vous offre son bras, c'est un amant. »
Un amant ! Elle faillit pleurer, mais elle ne répliqua point ; que pouvait-elle dire? Elle se mettait à la torture pour inventer de bons prétextes et se refuser à lui. Elle ne trouva rien. Oui, cette femme qui n'agissait jamais que par des motifs de sentimentalité, n'eut dans la tête, à cette minute, qu'un raisonnement : et si elle ne résista pas à Louveau, ce fut uniquement par une sorte de nécessité logique.
Elle se laissa emporter, et ensuite elle se laissa prendre comuie dans un rêve. C'était un rêve, le rêve de la réalité d'autrefois. Elle ne s'apercevait point des changements. Elle était aux bras de ce héros neuf, de cet adorateur inexpérimenté : et elle se croyait aux bras de l'autre, du Frédéric Louveau
qui n'existait plus. C'est pour cela sans doute que, dans un retour de sa mémoire désorientée vers le libertinage de jadis, elle sentit tout d'un coup qu'elle allait se départir de son impassibilité féminine. Ce fiit un épouvantement, une reprise de vertige ; mais elle était sans force contre elle-même comme on l'est dans le sommeil, dans le rêve. Elle tenta uni grand effort, et instinctivement elle murmura : « Henri!... » Cette image lacheva. Elle ferma les yeux. Elle fut à Louveau.
Mais elle eut une réaction terrible. A la suite de cette défaillance, de cette forfaiture à ce qui était son honneur physique de femme, elle eut en effet comme une crise de virilité. Ah ! elle regrettait bien à présent de ne pas s'être donnée à Charlieu, et à Souberbielle. Plaisir pour plaisir, tout valait mieux que d'en goûter par Louveau. Et s'adressant à lui, elle trouva soudain, pour le chasser, toutes les foudroyantes paroles qu'elle avait en vain cherchées tout à l'heure pour ne l'accueillir pas.
Restée seule, elle pleura beaucoup. Ses nerfs se détendirent. Mais il lui sembla que tout était perdu. Son cœur qu'elle avait senti s'ouvrir ici dès le premier jour n'était plus digne d'aimer. Cette longue éducation amoureuse ne produirait aucun fruit ; cette longue attente de l'amour resterait vaine à tout jamais, puisque Ermeline n'était plus qu'une espèce ^^ Volunmie. Oh I elle ne se méprisait pas, elle
n'avait point de honte, ni de remords. Elle avait plutôt pitié d'elle-même, comme on a pitié d'une personne qui donnait les plus belles espérances, et qui vient, par une démarche fausse, de compromettre toute sa vie.
Qui la consolerait? « Henri », murmura-t-elle. G'était sa manie ce soir de murmurer le nom d'Henri. Comme elle aurait désiré qu'il fût là ! Et elle se représentait la douceur de leur intimité. Mais, hélas? elle ne pouvait plus rien imaginer, même avec lui, de sensuel et d'ambigu. Encore une chose qui était finie. Elle aimerait bien Souberbielle toujours^ et Souberbielle l'aimerait ; mais la flamme de leur affection était pâlie et le parfum évaporé.
C'était la faute de Louveau : voilà son crime irrémissible. Et pour la première fois depuis quatre mois, Ermeline éprouvait enfin à son égard un sentiment qui ne fût point factice, ni voulu par acquit de conscience : elle le haïssait.
Après sa fuite irréfléchie^ Souberbielle s'était réfugié dans sa chambre : il y passa une de ces grandes nuits insomnieuses qui suffisent à la meta* morphose de toute une âme, comme cette autre fabuleuse nuit qui sufQt à la conception d'Hercule. D'abord, sa douleur cria physiquement, elle vagit comme une douleur d'enfant. II eut une minute d'enfance, il eut dix-neuf ans. Il eut besoin d'une caresse, d'un enveloppement maternel de bras, d'une consolation d'amitié. Il devinait bien, il savait que Philippe et Volumnie devaient à cette heure Toublier ensemble : car si brusquement qu'il eût ouvert et refermé la porte de la loge, il y avait constaté Tabçence de Volumnie; mais il était tout de même tenté de recourir à eux. Voyons, cela ne se pouvait pas : Henri leur en voulut de cette impossibilité. Ils étaient aussi par trop égoïstes d'être si heureux, heureux d'une façon qui lui interdisait de venir réclamer sa place au foyer de leur intimité, sa part de leurs
ij
caresses, dont il avait tant besoin ce soir. Mais Henri, dès qu'il songeait à Philippe, souriait à travers ses larmes. Il se prêcha le sacriQce. Et puis, à réfléchir comme Yiéville était enfant, combien plus jeune que lui-même (car trois ans à cet âge-là, c'est une différence), Henri se sentait, par contraste, très grand garçon, très sérieux. Pour être bien raisonnable, il se coucha tout de suite, fitTobscurilé. Son propre calme rétonnait à présent : si peu de temps après l'horrible drame sentimental qui venait de se jouer, il se disait tout simplement : « Voilà une journée mauvaise. »
Son calme était pareil à cette paix infinie que l^on goûte en présence des morts, et qui semble une contagion de l'anéantissement. Lorsque la mort, qui est une chose éternelle, pénètre dans une maison, tout ce que nous avons en nous qui tient de l'éternité, se relève et se restaure à son majestueux spectacle. Elle fait taire notre douleur et communique à notre divine raison une inhabituelle sérénité. De même, Souberbielle en deuil se reconnaissait pondéré, lucide; il sentait que par un de ces rares et momentanés privilèges, il allait, durant cette nuit, comprendre d'une façon presque surhumaine, et résoudre tous les problèmes qu'il daignerait examiner.
Toutefois, comme si la puissance nouvelle qu'il s'attribuait lui venait de l'extérieur et ne dépendait point de sa volonté, il ne faisait aucun effort d'attention. 11 assistait comme un témoin au défilé de ses
l'^^^.JL.
idées, qui Ii^i étaient présentées toutes faites et toutes mises en ordre. Cette façon de dédoublement lui rappela Luigi Borgone, qui avait un génie à son service. « En posséderais-je un comme lui? » se dit-il, et il rougit d'un noble enthousiasme.
D'abord il repassait la série précipitée des images, qui, devant la porte de la loge, avaient déteruiiné sa fuite soudaine, au mépris, semblait-il, de toute logique. Qu'importait ce retour, prévu d'ailleurs et chaque jour imminent, de Louveau? C'est les circonstances accessoires qui avaient dû égarer le jugement d'Henri. Qu'Ermeline fût émue à Taspect de Frédéric, c'était bhose problable; mais elle ne l'aimait plus, elle aimait Souberbielle : t Souberbielle avait abandonné la place, comme s*i. était défendu de lutter!
Eh bien! cette injustifiable désertion lui paraissait tout au contraire une inspiration de la sagesse même. C'est que toujours suivant cette loi de sa personnalité double qui attachait à chacune de ses péripéties de cœur un nouveau progrès intellectuel, il avait brusquement changé l'optique de son entendement au même instant ou son cœur se brisait.
^'observation amoureuse des experts milanais, qui
est sù|>(jjg dans l'analyse, mais superficielle et fémi-
^^^^* ^e iui suffisait plus. Il avait rebondi jusqu'à
"° ^^^met de science plus élevé, d'où il ne décou-
^^^'t jgg détails dans leur isolement, mais le
S'^^UjK { des causes et le mécanisme des lois. Dé-
passant ses inaitres italiens, qui lui avaient enseigné la physiologie de.ramour, il en improvisait une naétaphysique, et il y trouvait écrite sa condamnation. Il ne considérait plus l'amour dans les individus, mais dans la nature, qui en use comme d'un instrument pour tous les progrès de l'humanité. Elle n'en autorise les transports, elle n'en consacre la légitimité par le plaisir, que suivant ses vues et son intérêt. Cet intérêt ne saurait être égal partout : chez les peuples qui ne changent guère et dont l'équilibre se maintient, elle ne peut viser qu'à des raffinements, sans importance fondamentale, du sentiment ou de la beauté ; alors la passion n'est qu'un jeu, et les êtres qui s'aiment, se plaisent par des qualités extérieures, [par d'imperceptibles délicatesses. Pour une race qui s'organise, comme la France de la Révolu» tion, Tamour, ainsi qu'aux temps primitifs, redevient la chose capitale de la vie, et une vraie passion ne peut éclater entre deux êtres que si la communauté a besoin^ qu'ils se rencontrent et qu'ils s'unissent. Appliquant à Ermeline ces principes, Souberbielle interprétait son passé, prophétisait son avenir. Il n'avait qu'à la comparer avec Volumnie pour comprendre qu'elle était femme, et l'espèce d'interdit qui la frappait, dans une société où toutes les femmes se trouvaient réduites à la virilité ou à l'excommunication. Mais l'heure était proche, oh cette maladie sociale*guérirait : cette guérison ne pouvait s'accom-
plir que par Tamour, et une Ermeiine ne pouvait aimer que pour raccomplir en effet. Qui élirait-elle, sinon l'un de ces hommes régénérés par Théroïsme, et qui donc parmi ceux-ci lui était désigné plus clai-
. rement que Louveau? — Louveau? Elle ne Taimait plus! — Elle n'aimait plus le muscadin fripé d'hier : était-ce une raison pour qu'elle n'aimât point le guerrier superbe d'aujourd'hui? Elle l'aimerait, fatalement. Et de cette hauteur où la pensée enthousiaste de Souberbielle planait, il lui semblait beau de stoïquement plier devant cette nécessité supérieure, de sWacer.
Mais il eut une revanche de sentiments plus humains et une crise de jalouse rage. Au mépris de ses raisonnements il se demandait à voix haute : Pourquoi lui et non pas moi? «c Ermeiine! :» cria-t-il encore, et il mordait ses draps si fort qu'il les déchira. Il en eut honte^ malgré l'absence de tout témoin : il se sentait si relevé par son intelligence qu'il prenait un respect de lui-même, et il estima que, visà-vis de sa conscience sévère, il venait de faillir à sa dignité.
« Pourquoi lui, et non pas moi?... Et d'abord, pourquoi lui et non pas Charlieuî » se demanda-t-il, afin de ^q divertir de soi quelques minutes et de revenir
^ ^3 sérénité p^^ ^® désintéressement. Pourquoi lui et
non ^ charlieu? Car réellement elle l'avait aimé.
Mais I 'oonse apparaissait trop simple, et elle res-
sortait â bien de ses principes qu'à peine Souberbielle s'y arrêta. Oai, quelques superficiels attraits Tavaient séduite, et elle avait fait une eipérience loyale; mais au dernier instant une révolte du moins physique avait dû lui enseigner qu'elle se trompait. Et Souberbielle, avec une seconde vue admirable, reconstituait la scène qui avait dû se passer entre Charlieu et Ermeline dans l'hôtellerie d'Albenga.
Il revint à lui-même : c Pourquoi lui et non pas moi ? Car moi aussi elle m'a aimé. » Et les réponses étaient suggérées à son agile esprit si vivement qu'il put suivre à la fois deux raisonnements parallèles.
« Oui, se disait-il, elle m'a aimé; mais d'une affection toute spéciale. Ce ne fut môme pas upe expérience de son cœur, ainsi qu'avec Charlieu, et si elle ne se refusait pas à moi, cène fut peut-être que par bonté. Maintenant qu'elle ne saurait plus s'offrir à moi, maintenant peut-être elle m'aime encore, bien qu'une gêne doive subsister entre nous, qui gâtera notre amitié à jamais. »
' Et d'autre part, il se comparait à Charlieu. Que le chevalier, représentant d'un siècle mort, ne fût point l'amant désigné à Ermeline, c'élait chose logique. Mais lui-même, Souberbielle^ n'appartenait pas au passé. Âh ! c'est qu'il appartenait trop à Pavenir : si le chevalier était une victime de la Révolution, lui en était un produit unique et extraordinaire, une anormale primeur. Ses idées n'étaient point celles de
ERMELINE m
son temps : il fallait bien qu'il s'en aperçût, car le
langage de son temps ne suffisait plus à les rendra, j
et si claires quelles lui apparussent^ elles lui appa- j
raissaient incomplètement formulées. Ce progrès su- |
préme de son intelligence, accompli simultanément
avec la suprême brisure de son cœur, était prématuré
pour répoque : il rejetait Souberbielle loin de son
siècle et bien des années en avant.
L'enfant, à cette découverte, fut enivré d'un tel orgueil que toutes ses douleurs s'évanouirent. Au sommet de sa tour d'ivoire, l'humaine souffrance ne l'atteignait plus. Mais il avait dix^neuf ans, l'âge où ni le cœur passionné, ni le corps neuf et vigoureux ne veulent réserver pour eux-mêmes le trop-plein de leurs énergies. A quoi donc les emploierait-il, ces énergies créatrices, dont il avait dogmatiquement proclamé la stérilité? Il lui fut comme révélé que ce serait à des productions littéraires. Il songea au Borgone qu'il considérait comme le premier des poètes italiens, et il conclut hardiment : « Je serai le premier des poètes français. — Mais, ajouta-t-il, comment pourra- t-on me comprendre? Ah ! je serai compris lorsque l'Univers engendrera, par un développement naturel, des êtres bâtis comme je le suis moi-même par exception et par suite d'un hasard révolutionnaire. Il faudra pour cela quelque chose comin^ J ans : je serai compris vers 1890. » Cette date Iq. /. j goufflée avec une précision qui le stupéfia.
^jta^tm^ÈmÊÊm^itaÊÊUÊÊimti
184i ERMELINE
Mais il retomba encore au chagrin vulgaire, li avait dix-neuf ans. Son cœur débordait. L'homme de génie qui venait de crever sa chrysalide, n'était pourtant qu'un Chérubin. Mon Dieu; qu'il aurait voulu être câliné! Il consentait à se sacrifier, mais que ferait-il alors de ses tendresses? L'amour lui était refusé, mais l'amitié lui restait ; et il avait deux amis excellents : Volumnie et Philippe de Viéville.
Il détermina aussitôt les causes de la sympathie qui l'avait attaché à tous les deux : tous les deux étaient comme lui-même produits monstrueux ou rejets de la Révolution, personnalités accidentelles et qui ne se continueraient point. Il se trouvait, à tout prendre, moins à plaindre que Philippe : car il pourrait au moins dévier vers la littérature, tandis que le duc de Viéville, avec de si belles ressources, n'avait réellement aucune destinée. Quel serait donc le terme pour celui-ci? Une voix fatidique répondit à Souberbielle : « La mort. » Et dans une terreur superstitieuse, il s'inclina, muet.
Initié aux secrets de la nature, il n'osait qu'applaudir et courber la tête. Il admit même, avec une sorte d'approbation austère, la sentence édictée contre celui qu'il aimait. Mais à la fin il se révolta. Non, il ne pouvait souscrire à ce décret sans murmurer. Que la brute ou que la matière subissent la fatalité machinalement; mais l'homme qui pense, juge aussi. 11 a le loisir, il peut se payer le luxe de prendre en
pitié les victimes. £t fondu en une immense bonté, Souberbielle pensa jusqu'au matin au frère qu'il devait perdre. II voulut du moins jouir de son. amitiéy de sa vue, durant ces jours, qui étaient comptés. Et résolument, dès son lever, il se rendit chez Voli^mnie, où il était sûr de trouver Philippe. Il, ne s'arrêtait plus comme hier à des scrupules de discrétion : il estimait que, détaché des choses et supérieur à toutes les faiblesses, il avait le droit de pénétrer partout.
Chez Volumnie^ une surprise douloureuse l'attendait : Philippe était bien là, mais un autre Philippe. Il avait goûlé à la vie : il voulait vivre, et il l'aflirmait avec cet égolsme naïf qui semble nécessairement lié à tous nos accroissements. Sans prendre garde au chagrin probable de Volumnie et de Souberbielle, il déclarait qu'il entendait revoir sa patrie. 11 réclamerait dès aujourd'hui au chevalier de Gharlieu le certiQcat de services rendus à l'armée française, qui lui permettrait d'introduire l'instance en radiation. Il partirait pour la frontière le plus prochainement possible, afin d'être à même de la passer dès qu'il pourrait. Il saurait bien obliger sa sœur, car elle n'était qu'une femme, une veuve, et lui se trouvait le chef de la famille.
Souberbielle en fut légèrement froissé. Quelle ingratitude chez cet enfant, qu'il avait daigné prendre en pitié ce matin ! Puis il eut pitié davantage : les
illusions de Philippe lui faisaient mal^ car il le savait condamné. Cependant il ne put retenir un tendre reproche : « Tu nous quitteras? » dit-il. Philippe exalté Tembrassa, mais lui répondit : « Ma vie en dépend », avec une assurance et une âpreté telle que Souberbielle eut le cœur serré.
Il sortit. Il était désœuvré. Il eut un désir cuisant d'aller chez Erineline, mais il se le défendit, et rentra s'enfermer dans son bureau. Son désir ne s'atténuait point : il était forcé d'y résister d'une façon continue, d'une tension ininterrompue de sa volonté. Il craignait d'y céder, et s'alarmiiit de rester seul avec lui-même. Enfin Charlieu arriva; le chevalier avait un air si jeune, si emporté, que Souberbielle flaira du nouveau et l'interrogea : « Qu'arrive-t-il?
— Elle vient, répondit Charlieu triomphalement, de me mettre à la porte de chez elle. »
Son secrétaire, ahuri, le regardait. Il leva en l'air les deux bras : « Vous ne savez rien! » Et il lui raconta toute la soirée de la veille. À la suite de ces événements, il avait cru pouvoir se présenter chez Ghita ce matin : elle avait refusé de le voir. Rien ne pouvait, mieux que cette contrariété, fouetter son amour né d'hier, et Charlieu qui en avait à demi conscience n'arrivait pas à se chagriner. Il se voyait lancé en plein imbroglio italien; il ne se tenait plus de joie, et il répétait à Souberbielle ce qu'hier soir
EHMELINE m
il se disait au théâtre : « Coinme cette vie est mouveraentée, amusante! »
Henri ne put se défendre de sourire, avec une petite satisfaction de vanité. « Cet homme, pensa-t-il, sera toujours en retard d'un degré sur moi : il commence à comprendre la beauté de l'amour italien, au moment oi moi je m'élève à la conception d'un art supérieur. »
Et poursuivant son idée : « C'est pour de bon qu'il aime cette fois; car cet amour à l'ilalienne, qui ne saurait convenir à un Louveau ni à une Ermeline, semble fait juste à sa mesure; il est sincère et pas- ^onné comme veut son cœur, et il ne sert pas à une œuvre de rénovation assez profonde pour qu'un Charlieu y soit inulile. » Henri faillit regretter ea passant de ne pouvoir finir comme Charlieu du moins, puisqu'il ne pouvait finir comme Louveau. Puis, bien que cela n'eût aucun rapport avec ses réflexions précédentes, il cessa de résister au désir qui le peignait depuis si longtemps, et il se donna la permission d'aller visiter Ermeline.
Elle avait passé toute la matinée à errer chez elle, et à faire des mouvements, en apparence, sans but. En vérité^ la série de ses gestes instinctifs exprimait ses étais d'âme par une pantomime.
^^^^©CKfie de virilité, qui lui avait donné de la force pour c/j^ gQH mari, cette crise n'avait duré que
^" ^'^Q^ tS' Cette déformation de la perspective
par le grossissement des faits immédiats, s'était corrigée. Ermeline appréciait sainement toutes lescon* séquences de la récente péripétie : elles étaient inattendues. Au lieu d'achever le bouleversement de son cœur, révénement d'hier semblait en avoir hâté le déblai et remis toute chose en sa place.
Elle pensait à Souberbielle comme au préféré^ mais sans aucune teinte voluptueuse, et cela était désolant : toutefois à ce prix Souberbielle recouvrait ses droits à une affection particulière, et indépendante de Faction sentimentale qui devait se dérouler en dehors de lui.
Elle pensait à Charlieu, et chose étrange, bien qu'il n'eût joué aucun rôle dans la péripétie de la veille, elle sentait que le dernier lien qui subsistait entre elle et lui s'y était rompu définitive* ment.
Elle pensait à son mari : elle pensait à lui sans colère, et lui était d'autant plus indulgente qu'elle croyait avoir, en se livrant à lui, aboli pour jamais Pincommode reste d'affection qu'elle lui avait réservé jusqu'à ce jour.
« Elle n'aimait plus personne, d'amour. Elle avait le cœur libéré. Et ce cœur, que rien désormais ne pouvait plus distraire de ses choix réguliers, ce cœur se réveillait déjà. Oui, déjà, sitôt après les orages de cette nuit, il réclamait à grands cris, avec le manque de tact d'un appétit mécanique, la nourriture de pas-
sion dont|il avait faim. Ermeline éprouvait une sensation de délabrement. Elle était dans le vague, comme après une journée de jeûne.
A la faveur de ces brouillards, l'image de Frédéric lui revenait ; mais sans aucunement solliciter ses émotions, ne s'adressant qu'à son intelligence. La rencontre de cette nuit déterminait, à cet égard, un effet considérable qu'Ermeline ne soupçonnait point. Depuis qu'elle savait son mari sous-lieutenant, elle avait toujours été gênée sourdement par la contradiction de ridée qu'elle se faisait des officiers, avec le souvenir qu'elle avait gardé de Louveau. Hier soir, elle n'avait pour ainsi dire pas dévisagé son mari, ni causé avec lui, elle n'avait pas eu commerce avec le nouvel homme, mais plutôt avec le souvenir de l'ancien, ressuscité comme dans une hallucination. Donc, elle n'avait pas pu ramener l'une à l'autre ces deux idées contradictoires de Louveau et de l'officier ; mais elle savait, par une preuve matérielle, que la conciliation en était réalisée. Encouragée aux hypothèses par la sécurité que lui donnait ce témoignage des sens, elle commençait, tout doucement et sans y prendre garde, à modifier son opinion touchant Louveau.. Déjà elle renonçait à le haïr.
Ce relâchement ne s'indiqua pas encore avec assez de fraDcbise pour attirer la consciente animadversion d'Êfw ..g. mais il sufBt pour être le secret motif d'Ui) ; olte, d'une protestation. Et elle aboutit à
'' Il 'ir"M éhtt"
conclure qu'elle serait complice de son cœur, dès Qu'une autre occasion d'aimer se présenleraiL lors que Souberbielle entra. Elle ne l'avait depuis que si joliment et si discrètement it demandé des faveurs. Le cœur manqua ne. Mtiis elle n'eut qu'à regarder Henri pour Ire qu'il se tiendrait â sa distance. Elle serra |u'il lui tendait, et ce fut moins un bonjour erci. « Quelle âme exquise 1 » pensa-t-elle ; félicita de n'avoir point corrompu la noble qui l'unissait à cet enfant admirable. Vraine furent pas une minute décontenancés, I fût rude de changer si complètement d'atns transition. Seulement, une mélancolie après les premiers mots, à cause de ce qui t entre eux.
nélancolie parut les autoriser à s'entretenir i s'était passé la veille, et dont ils auraient né ne rien dire. Mais ne fallait-il pas mettre : au fait? Henri ne lui souffla mot de Fréais il l'avertit qu'elle était aimée de Borque Qiarlieu faisait la cour à la comtesse i. « Toute la ville en parle, ajouta-t-ilavec : sourire triste : on dit qu'il faut 6tre fou es Français pour changer de maltresse en
on d'Ermeline avait subi depuis vingt-quatre B trop fréquentes secousses pour ne pas re-
ERxMELINE 191
perdre Téquilibre au premier assaut. « Il m'aime! » dit-elle : elle n'avait pas entendu autre chose. Elle était infiniment flattée, mais point comme toute femme le serait à la nouvelle qu'un homme l'a distinguée : c'est à l'école de Borgone qu'elle avait appris l'amour, elle le regardait comme son maître, avec cette arrière-pensée que le maître est toujours au-dessus des disciples, et cependant il l'aimait! Elle ne songea point qu'il était un grand poète, et^ de plus^ tellement beau qu'elle n'avait pu, la première fois, le regarder sans stupéfaction. Elle fut seulement timide et flattée comme un élève que son maître admet à Fhonneur inespéré de collaborer avec lui.
Bien qu'elle eût ressenti plusieurs fois, rien qu'à voir le Borgone auprès de la Monticelli, certains troubles qui semblaient naître en elle par contagion, -la surprise d'être aimée par Luigi n'intéressa point d'abord sa sensibilité. Pour qu'elle fût émue, il fallut (c'est la loi de ces affections qui se communiquent et se transmettent), il fallut qu'elle réunît les deux amants dans une même pensée, qu'elle se les représentât Van à côté de l'autre. Aussitôt, elle eut le cœur |)rofondément remué par Borgone, et du môme coup^ ^Hq |*edoubla d'amitié pour la Monticelli.
EIIq voulut prendre garde qu'à la moitié de cet ^"^'W^fî/e sentiment. « Ghita m'accuse peut-être, *^^^ia Ile* Peut-elle supposer que je lui déroberai
ri^A
'500 amant? » Et elle prétendit sur-Ie-diamp y courir pour se disculper, a Henri, dit-elle, accompagnez-moi. > Sans réfléchir à Tinconvenance d'amener aujourd'hui chez la comtesse un étranger, elle partit précipitamment, à pied. Henri, perdant la tète comme elle, la suivit.
Ils trouvèrent la Monticelli dans les larmes. Toute la terre aurait bien pu défiler devant elle sans qu'elle se retint de pleurer. Elle était restée au lit, en désordre, ses cheveux noirs épars sur ses épaules, et elle ressemblait ainsi plus que jamais à une belle Furie. Elle tenait un petit portrait du poète, et le baisait avec emportement.
Ermeline se précipita sur elle, pleurant aussi; et pendant quelques instants, ce ne fut entre les deux femmes que des cris inarticulés. Enfin, M'"*' Louveau se dégagea, baignée des larmes de l'autre et des siennes, presque aussi échevelée que Ghita. Souberbeille, qui était i l'écart, Tadmira douloureusement. Elle se retourna vers lui, et lui désignant la Monticelli d'un geste théâtral : « Ah ! dit-elle, peuton abandonner une telle femme ! » Puis elle prit des mains de Ghita le portrait du Borgone, et le regardant, s'écria : « Mais qui ne comprendrait son chagrin? » Cette exclamation inopportune jaillit de son cœur avec un tel accent que Souberbielle en tressaillit. (( Mon Dieu! se dit-il, est-ce donc celui-ci qu'elle aimera ? )» Il eut un éclair de jalousie, car si
ce n'était plus Louyeau,iI n'y avait plus déraison pour que ce ne fût pas lui-même. « Mais non, ajouta-t-il, c'est impossible. Ou bien ce sera une. expérience encore, et une expérience inutile, comme avec Gharlieu. »
Ghita commençait à reprendre possession d'ellemême et à s'étonner de la démarche d'Ermeline. Au premier instant, elle s'était laissée aller dans ses bras. La véritable jalousie, absolument brute et matérielle, ne va point d'abord sans son contraire : il est impossible de n'avoir pas avec sa rivale une certaine familiarité d'imagination; deux cœurs jaloux sont deux cœurs pareils, mécaniquement sollicités à une absurde sympathie.
Mais à présent qu'elle se ressaisissait, elle avait des envies de lui arracher les yeux. Ermeline jura qu'elle ne recevrait pas Borgone. La Monticelli en conclut : « Alors, qu'avons-nous de commun elle et moi, et qu'est-ce que cette femme vient faire ici? » Mais, à la réflexion, elle jugea devoir à Ermeline, pour cette démarche délicate et spontanée, une rare gratitude, et elle lui rendit des caresses de son mieux.
Ermeline partit, hors d'elle-même et véritablement
folle de (jfiita. Elle ne s'apercevait point que Bor-
g^^^f toûfours inséparable, à ses yeux, de la Monti-
^^^''^ 1^1» «ît une part de cette affection démesurée.
^^^^ ^h e trahissait par des paroles irréfléchies,
irresponsables, disant à Souberbielle : « Ghita peut me savoir gré, c'est vraiment un grand sacriQce que je lui fais. » Et elle s'enorgueillissait d'être une héroïne de l'amitié.
Elle trouva, en rentrant chez elle, une lettre dé son mari : elle la rejeta avec colère, elle avait bien l'esprit à celui-là ! Mais elle se repentit de ce premier mouvement, parce que sa curiosité s'éveillait. Elle décacheta celte lettre, par bonté, se disait-elle : elle se flattait d'être aujourd'hui dans une veine de bonté.
Comme elle s'attendait à des effusions, le ton contenu, presque glacial^ de l'épître, la surprit et lui déplut. Elle parcourut ce papier distraitement et le rejeta. Mais cette première lecture n'avait fait que la piquer davantage. Elle reprit la lettre et la lut plus attentivement. Louveau lui reprochait ses inconséquences. De quel droit? Mais elle ne pouvait se défendre de lui donner raison. En effet, toute sa conduite était fort peu explicable. Hier elle aimait Souberbielle et elle était tombée dans les bras de Frédéric. Aujourd'hui... « Aujourd'hui c'est heureux que je ne songe pas à Borgone. » Elle y songeait donc, puisque ce nom lui était venu aux lèvres? Cette richesse de sentimentalité la rendit iière, mais cette incohérence l'inquiéta. De vrai, elle n'y comprenait plus rien. Pourquoi donc Souberbielle ne se trouvait-il plus là, pour l'éclaircir? Elle lui en vou-
ERMEL1NE 19!
lait de l'avoir laissée, oubliant tout ce qu'il devail soufTrir auprès d'elle ; et dans un accès de prodigieux égolsme, elle le ravalait au rang d'une sorte df domesUcilé intellectuelle.
N'ayant point goût à sortir, ni maintenant, ni l« soir, elle demeura enfermée dans son appartement, sans autre distraction possilile que de relire la lettre de son mari. Ce qui la choquait surtout, c'est que Louveau, ayant le bon droit pour lui, prenait des airs d'autorité. Toutefois elle dut convenir, à examiner le détail de plus près, que ce n'était point là l'autorité d'un mari qui fait valoir ses droits, mais plutôl celle d'un amant qui réclame la réciprocité de l'amour. Même, ces arrogantes revendications s'enveloppaient dans une certaine bumilllé de la forme, par ou Louveau semblait reconnaître la légitimité de l'injustice dans les sentiments, la raison de leur fantaisie contre la raison même.
Un peu réconciliée avec cette lettre, Ermeline la relut encore, et alors elle fut pénétrée delà tendresse qui s'en exhalait. Cette lettre, ce n'était pas un cri de passion, tout de suite assourdissant : il fallait la relire et s'y accoutumer. Gela ressemblait, par une lointaine analogie, à ce doux pays de la Lombardie, qui n'a point au premier coup d'œil de beautés frappantes, mais qui lentement vous conquiert et irrésistiblement vous possède.
Cette dernière lecture apaisa donc Ermeline,
comme Taurait fait une promenade dans la campagne boisée, au bord des canaux étroits et des ruisseaux, fins. En même temps, une image plus fidèle de Louveau métamorphosé achevait de s'installer en elle tsans que sa conscience en aperçût' rien, chassant les derniers vestiges du spectre ancien, que son imagination mal informée avait si cruellement, si injustement ressuscité cette nuit. Ermeline, qui n'arrivait pas à saisir Tenchaînement de ses idées, fut toute surprise d'éprouver alors une grande, une vraiment noble sensation de pardon et d'oubli : elle ne se douta guère que c'était à son mari qu'elle pardonnait, que c'était le Louveau d'autrefois qu'elle oubliait en faveur du nouvel homme. Ensuite, et malgré les répliques de sa conscience qui lui représentait l'extraordinaire multiplicité de ses mouvements de pas~ sion, elle eut encore l'impression que jamais son cœur ne s'était trouvé aussi libre. Elle finit cette journée dans un grand calme.
Celle du lendemain la rejeta d'abord aux vicissitudes du sentiment. Car, des le matin, et même à une heure indue, Borgone se fit annoncer chez elle. 11 avait compté la veille voir Ermeline à la Scala, mais avait trouvé la loge close. Elle fut troublée. i< Je ne devrais point le recevoir, » se dit-elle. Mais elle s'avisa d'un argument contraire : « 11 faut que je lui signifie son congé. » Elle était si prévenue en sa faveur qu'elle faillit se trahir quand il entra. Mais
elle vit l'image de la Montieelli dans les larmes, et cette vue, qui redoublait son émotion, lui donnait en même temps le courage de se vaincre elle-même. « Partez, lui dit-elle de loin, avec feu, partez, je n'ai plus le droit de vous accueillir ici. » Elle ne réfléchit point qu'il était bizarre de se montrer avertie avant même que Luigi eût ouvert la bouche. Elle ne s'aperçut pas davantage que cette parole inconsidérée impliquait un regret, un aveu. C'est ainsi que Borgone l'entendit : et cet homme, qui d'ordinaire parlait si peu, en balbutiant, trouva des accents inspirés pour lui jurer qu'elle serait à lui, qu'il ferait 1
fi de tous les obstacles. Quand elle fut seule, elle |
relut la lettre de son mari, qui de nouveau lui parut terne et odieuse : elle avait la plus haute admiration pour l'éloquence du Borgone. j
Elle se rendit aussitôt chez Ghita ; mais ce n'était déjà plus, comme hier, dans la louable intention de la consoler: elle voulait simplement lui raconter son '
dernier exploit et lui en faire une sorte de reproche I
détourné. Car elle était suffoquée, dans le fond, que \
la comtesse ne luttât point avec elle de désintéresse- \
ment et de sacrifice. Elle trouva la Ghita si froide que sa verve en fut embarrassée : au lieu de laisser courifg^^ j-écit, elle le résuma en deux mots. Ghita ^^P^rilf . a Vous ne l'aimerez pas, je veux bien ; mais
^^^S h l'eiïip^^^®^^^ P^^ ^® ^^^^ aimer. » C'était la ^Q^ o froideur. Hier, elle avait vraiment chéri
"^e ie ^^ * ^^^
19S ERMELiNE
Errneline^ croyant lui devoir une atténuation sensible de sa jalousie ; elle avait depuis observé que la loyaulé de M"' Louveau n'y pouvait rien : elle demeurait aussi jalouse, et de plus, elle avait perdu tout prétexte de liaïr sa rivale, ce qui l'eût au inoins soulagée un peu. Les deux femmes, en se quitlaot, s'embrassèrent avec effusion ; mais en réalité, elles étaient brouillées complètement; et Ermeline se jura, sans comprendre pourquoi par exemple, qu'elle ne remettrait plus les pieds au palais Monticelli.
« Après tout, se disait-elle, de mauvaise humeur, aucune loi divine ou humaine ne m'interdirait d'aimer Burgone, si la fantaisie m'en prenait. » Maiselle s'avisa qu'elle pensait à lui avec une parfaite indifférence, comme si en se désaffection nant de la malmëme coup, se désintéresser
éprit, pour la vingtième fois son mari. Ce qui la frappa le a logique serrée qui y régnait, mpression de sét^urité. Elle y 1 dialectique est le signe de t, dans le décousu de sa conimontrances de Louveau, elle iposer, dans ce qu'elle avait de lui avait de plus viril, le soir, quand elle entra dans luva Souberbielle. Jamais son
gracieux ami n'avait pu lui procurer cette réconfortante sensation : et elle comprit, sans commentaires J plus explicites, elle comprit par intuition, pourquoi, tout en Taimant jusqu'aux suprêmes complai- | sances, elle n'avait jamais considéré cet amour ! comme la 6n sérieuse de son cœur. Courant alors aux conclusions par des traverses^ sans s'attarder aux intermédiaires d'un raisonnement rigoureux, elle pardonna aussitôt à Frédéric ce qu'hier elle considérait comme son crime irrémissible, elle lui pardonna d'avoir défloré sa tendresse pour Henri, en y retranchant tout ce qu'il y avait de voluptueux. ;
Elle sauta de là à la pensée de Borgone, et sentit
qu'elle serait très ennuyée de le voir. Pour prévenir
cette contrariété, elle lui dépécha Souberbielle, afin
de lui interdire absolument l'accès de la loge. Mais
lorsque Souberbielle remonta, comme Gliarlieu ne
paraissait point, elle se trouva seule avec le jeune
secrétaire. Cela ne lui causa aucun plaisir. Il lui
sembla qu'elle était toute seule ; et elle se demanda,
un peu piquée, pourquoi Louveau ne faisait pas ce
que tant d'autres officiers français faisaient pour
d'autres n^gitresses: la route n'était pas si longue
depuis CassaflO jusqu'ici, que ne venait-il tous les
soirs pass^- deux^ heures auprès de celle qu'il préten-
daitaime^^
L'Ouvq^ avait bien pensé, sans aller jusqu'à le vouloir. Q^ t aiie son amour, subitement né à Tappa-
200 ERMELjne
rition d'Ermeline subitement révélée, s'était retrouvé,; au lendemain de la dramatique rencontre, dans la lenteur et dans la règle d'un développement naturel. Il fallait reprendre les choses en sous-œuvre. 11 fallait surtout éviter une surprise nouvelle des sens^ qui n'arriverait pas à son heure : si Louveau se risquait à Milan, et si Ermeline ne lui résistait point, tout serait à recommencer encore. C'est pourquoi il restait à Cassano, songeant à Ermeline continuellement^ couvant avec patience le sentiment qu'il portait au fond de son cœur.
Cette retraite de Cassano était la mieux choisie pour une amoureuse rêverie. Le village ne se compose guère que d'une rue, qui suit le cours de l'Adda. Vers le milieu, cette rue s'élargit en place, et le contour de cette place est tellement indéterminé, que l'on ne se sent point invité à la traverser dans un sens ou dans l'autre, mais plutôt à y vagabonder. Les maisons d'alentour sont précédées de hautes portes, pareilles à des arcs de triomphe. Ce n'est pourtant qu'une place de village, et des poules y picorent entre les gros cailloux qui pavent le sol. La route qui vient de Milan passe au travers, et ensuite dévale précipitamment vers l'Adda. Le fleuve se divise en deux bras ; il est glauque et opaque : on s'étonne de le trouver transparent et incolore lorsque l'on en fait couler l'eau en perles entre ses doigts. Après le fleuve passé, on est tout de suite perdu sous
^Tf»^»--^»-, - ■ • . ■- ■ I r- . • ^/-fc- . [-. 'T" • J'X^ "• ■•-: •^^''.'l'^l.- -■';'.•"• WT^ t
les verdures ; en se retournant, on voit la ville groupée^ que deux fins campaniles dominent. Les maisons qui s'étagent au flanc de la colline, ont des vignes en terrasse. Elles sont peintes de couleurs, plusieurs jaunes ou roses, une d'un violet doux. Et à droite s'assoit le château rectangulaire en noires briques, avec une tour carrée. Le mur descend à pic dans le fleuve, soutenu de contreforts, paré de traînées de lierre.
C'est dans la tour que demeurait Frédéric. Cette petite garnison était si peu importante qu'il n'avait absolument rien à faire. Il se promenait à l'occasion entre les arbrisseaux du rivage ; mais c'est encore dans la tour qu'il pensait à Ermeline le plus volontiers, parce qu'il découvrait de là toute la même vue que de Milan, la plaine faisant illusion de forêt, les montagnes pâles en ceinture* 11 devait, suivant ses calculs, regarder ces belles choses à lamême heure qu'Ermeline : il les aimait à cause de cela, comme il eût aimé toucher des objets qu'elle eût touchés.
Mais lorsqu'il craignait de se trop divertir au spectacle des réalités extérieures, il trouvait un refuge meilleur dans la cour du château : elle était entourée d^^^n cloître, dont les ogives lourdes, inégaletjjçjjj^ évasées, reposaient sur d'assez sveltes coJoijj^ g Au centre, il y avait un puits tout en iriq^ dont quatre piles soutenaient le toit en cou- PoL ' jj qu'il errât sous les arcades, soit qu'il se
reposât sur la margelle du puits^ Louveau, comme un homme qui ne pense à rien, examinait tantôt du côté de l'entrée, tantôt vers le fond de la cour, l'appareil des briques^ lesquelles étaient disposées ici par assises horizontales, et là en arêtes de poisson. D'autres fois, il lisait les inscriptions gravées au mur par des promeneurs ; il en était une très simple : Addio Cassano d'Adda^ à qui son imagination prêtait une mélancolie pénétrante, et qui lattendrissait. Pourquoi donc voulait-il ainsi se renfermer en lui-même? 11 n'en savait rien, car il ne lisait pas dans son propre cœur : il n'obéissait qu'à des instincts. Quelques jours plus tard, un autre instinct l'avertit qu'il pouvait retourner voir Ermeline.
Il voyagea comme la première fois, mais sans
incident ; il se fit ouvrir la porte de la loge où il
trouva Ermeline délaissée. Elle se réjouit de le voir,
son plaisir toutefois fut diminué, parce que Louveau
n'était point venu le jour où elle le désirait, mais un
jour où elle ne l'attendait point. Puis ce plaisir
acheva de sombrer dans la terreur, car elle sentit
bien que si Louveau s'enhardissait, elle ne saurait
pas se soustraire à lui. Certes elle ne se révoltait
plus, ainsi que l'autre soir, contre cet attentat : elle
devinait seulement, comme Louveau, qu'if n'était
pas encore l'heure. Cet instinct de temporiser plutôt
que de refuser cachait-il un secret désir? Oh ! non,
si elle eût cédé, elle eût cédé de mauvais gré. Pour-
tant cette discrétion de Louveau, qu'elle devina dès les premières paroles, la fâcha un peu. Ensuite elle fut un peu confuse, comme si elle avait trahi une faiblesse, et que lui, plus sage, s'interdit d'en profiter. Elle eut encore l'impression de se trouver en présence d'un être réellement homme, et de se sentir plus femme auprès de lui. Simultanément, Frédéric sentait qu'au si rare contact de cette femme très femme il devait déjà un supplément d'éducation, et que cette éducation consistait, non dans un efféminement, mais au contraire dans une afGrmation plus nette de ses qualités viriles. Il s'était bien troublé à la seule vue d'Ermeline troublée, mais sa résolution s'était affermie.
Leurs débuts furent un peu gênés : ils ne s'en trouvèrent que mieux à leur aise lorsque cette gêne se dissipa, et ils s'entretinrent dès lors avec une véritable cordialité. Souberbielle avait très solennellement salué Louveau et s'était retiré. Ils restaient seuls. Prévoyant qu'il en serait désormais toujours ainsi, Frédéric revint le lendemain et les jours qui suivirent. Ils passèrent toutes ces soirées en tête à tête. Ermeline, touchée de cet empressement, témoi- S^^ pour 1^ première fois à son mari un peu de tendre intérêt « ^^^ voyages, lui dit-elle, vous font rentrer au jjj:i- ^ de la nuit, vous devez être faligué. » Elle le i.û^ I •#. ^n même temps avec admiration, sachant
regardait ^ j. ., . , , .
' lie ne disait pas vrai, et que cet nomme
vaillant ne pouvait point se fatiguer pour si peu. Frédéric en effet souriait négativement.
Ces menus détails, voilà tout ce qui se passait entre eux : il semblait donc que rien n'arrivât, et que les soirs successifs, toujours fussent pareils. Et Frédéric, si peu conscient de lui-môme, s'étonnait toutefois d'une chose, c'est que la trêve de ses désirs se prolongeât. Il ne s'agissait point d'une trêve, mais d'un retournement de ses désirs, Frédéric le reconnut bientôt. L'homme qui aime sincèrement finit par acquérir cette noble impuissance de la. femme au plaisir fatal et à l'égoïste sensualité. Louveau ne souhaitait plus d'arracher à Ërmeline des faveurs qu'elle-même n'eût point avouées.. Il ne cherchait donc plus à la vaincre, mais à l'animer, et il s'aperçut que depuis plusieurs jours, il travaillait instinctivement à cette séduction d'Ermeline.
Comment? Par quels moyens, de tous les deux insoupçonnés? Qui sait? Mais l'instinct est infaillible. Louveau ne faisait peut-être qu'étaler avec un orgueil ingénu et sans calcul de plaire toutes ses beautés récemment acquises. L'effet en était irrésistible. Ërmeline glissait sur une pente si douce qu'elle se laissait aller sans y prendre garde. Pas une fois elle ne s'était encore demandé si elle aimait Louveau, mais elle ne pensait qu'à lui. Charlieu avait disparu. Volumnie avait disparu. Souberbielle, depuis plus d'une semaine, se réservait. Ërmeline ne s'en aperce-
vait point. Elle se croyait le cœur libre, et elle vivait enfermée, isolée, comme l'amante la plus passionnée, la plus exclusivement possédée par un homme.
Bientôt, à des troubles contagieux et à des frissons communiqués, Frédéric éperdu surprit en elle la première éclosion d'un désir : le sien, reprenant aussitôt sa forme simple, redevint aigu et immédiat. Le laissa-t-il entrevoir trop tôt? Elle ût comme une retraite de corps. Peut-être ne fdt-ce d'abord qu'un -mouvement voulu, sans aucune sincérité. Mais ensuite elle se révolta de bonne foi et ressuscita dans son imagination, comme pour protester, l'image de Borgône, qui, lui aussi, avait disparu. Elle se réveillait ainsi que d'un rêve. Elle ne se trouvait plus au courant de rien. Par une coïncidence fâcheuse pour Frédéric, la Monticelli venait d'autoriser Charlleu à lui faire la cour, semblant renoncei* ainsi à son amant et délier Ermeline de ses promesses.
Telle n'avait pas été l'intention de Ghita, certes. Elle n'avait agi que par la plus naïve des manœuvres de jalousie; avec peu de conviction d'ailleurs : car dans cet esprit tout d'une pièce, il persistait une cer-. titude infrangible, tfttue, que jamais elle ne ramènerait à elle Borgone. L'amour pouvait lui faire perdre la raison, mais non le bon sens. Et comme elle était persuadée que sa manœuvre n'aboutirait à rien, elle avait cédé aux instances de Charlieu, elle ne le consignait plus à sa porte.
2ê6 ERMELJNE
li était temps. Le malheureux chevalier dépérissait. Avec cela il était heureux, car il aimait. Mais ce bonheur tremblotait dans sa cervelle vide, comme la dernière lueur de raison dans celle d'un fou. II ne parlait plus qu'à Souberbielle quelquefois ; et c'était une conversation atone, où il évitait de parti pris tous les sujets qui les eussent intéressés l'un et l'antre. Cependant, tous les jours, à la même heure, il se réveillait subitement, il redevenait l'homme d'autrefois, il courait de son pas alerte chez la marquise de Vigée Saint-Ange, où il avait toujours de l'esprit. Il oubliait totalement comme il avait d'abord songé à se défaire d'elle. Elle ne se souvenait d'aucun ami qui fût plus fidèle, plus exact, et aussi plus délicieux. Mais dès qu'il sortait de chez la marquise, Charlieu retombait au mutisme et se cassait comme un vieillard. Il n'avait plus, jusqu'au coucher, d'autre occupation que d'aller au corso voir si la Monticelli passerait — et jamais elle ne passait, au théâtre, lorgner le rideau de sa loge — et le rideau ne s'ouvrait plus.
Quand Ghita lui permit d'aimer, il reprit en trois jours. La coiutesse, qui n'avait prétendu lui accorder que les plus minces satisfactions, fut à l'instant môme débordée. Mais il était si bon pour elle et si patient qu'elle ne pouvait s'empêcher de lui être reconnaissante. Elle n'avait point du tout contre lui cette rancune habituelle dont les femmes paient les
hommes qui leur servent d'instrument pour se venger. Au contraire, sa gratitude s'en augmentait. Du reste, si Borgone s'était représenté chez elle, elle r lui aurait tendu les hras, et jeté l'autre à la porle.
Mais Charlieu n'avait de bonté que pour elle, et oubliait le reste du monde. Dans son rajeunissement, cette fois complet et sincère, tout ce qui restait en lui de l'autrefois s'évanouissait. Il y gagnait beaucoup, mais il y perdait ses belles manières. Sa rupture avec la marquise fut presque grossière par la soudaineté, par le manque de forme. Certes, le cœur de cette femme plus distinguée que sensible n'en reçut aucune atteinte ; mais elle fut très froissée. Et par une exagération de sa délicatesse (ce n'était que de la délicatesse et nullement du dépit), elle prit en haine cette ville de Milan où elle allait de nouveau rester seule. De sorte que cette intrigue légère eut bien le spirituel dénouement que le Charlieu de ce Point de lendemain » avait imaginé : la marquise résolut tout d'un coup de céder aux instances de son frère, et de faire l'utile pour rentrer dans sa patrie. ^^ 'ï^atin, Philippe de ViéviJIe vint embrasser Souberb/el/g chez Volumnie, tendrement, mais avec p/usd'eijji gjasmeque de regret. Il partait pour un ^ village d^ fj.Qt}iières. Henri et Volumnie pleurèrent.
Philippe , ^ .-. trop exalté pour pleurer. La fièvre de /^Uv , ij^it ses larmes avant qu'elles jaillissent. ^^ f ^^
ses
^ ^«iî^^* ^^^ -ja-t-il, dans peu de temps tu reviendras
en France, et tu m'y retrouveras : nous serons frères comme ici ! » Ces illusions faisaient encore plus de mal à Souberbielle que la séparation même. Une immense pitié lui venait, à la pensée que tant de jeunesse et d'énergie, tant de noblesse et tant de cœur s'embarquaient pour les espérances et n'atterriraient qu'à la mort. Car de nouveau la prophétique voix criait à Henri l'avertissement funèbre.
Hélas! il n'était que trop vrai. L'instance traîna en longueur, sans que la conclusion parût douteuse. Les certificats faisant foi des services rendus 'par Viéville aux armées, l'ordre du duc des Deux-Ponts au feu marquis, les faux passeports, une attestation de la municipailité de Manosque portant que la citoyenne Vigée Saint-Ange y avait séjourné sans interruption depuis janvier 92, tout cela les assurait du succès, mais ce succès fut leur perte. La nouvelle de leur définitive radiation leur parvint deux jours avant le 25 fructidor. Us furent saisis dès leur arrivée à Paris, et le lendemain, fusillés dans les plaines de Grenelle. Cette aventure qui tenait aux élégances du siècle passé, devait, comme elles, s'achever dans le sang. La marquise, qui avait montré si peu d'aptitudes à la passion, fut admirable de courage, ou plutôt d'indifférence. Philippe ne fléchit pas davantage : toutes les forces qu'il gardait en réserve pour vivre ne devaient donc lui servir qu'à ne pas trembler devant la mort. Il se repentit au der-
nier instant d'avoir quitté Souberbielle avec trop de désinvolture : c'était peut-être la seule vétille de toute sa vie immaculée.
V Quand Gharlieu reçut la nouvelle, sa pensée était
tien autre part : il ne remarqua môme point que c'était lui, qui, par son égoïste conseil, avait assumé toute la responsabilité de cette catastrophe. Mais Souberbielle pleura beaucoup. Cet observateur de soi-même et des autres, que Ton devait plus tard accuser de sécheresse, et qui était l'âme la plus aimante, la plus enflammée, pleura comme un véritable enfant le dénouement tragique de sa dernière anfiitié d'enfance.
. Il eut presque autant de chagrin ce jour-là, en recevant les adieux de Viéville. Quand le voyageur fut parti, il n'eut pas le courage de rester avec Vor lumnie, qui lui rappelait trop son ami perdu à tout jamais. Il s'en alla chez Ermeline. Il put à peine lui raconter, en quelques mots entrecoupés, ce qui venait de lui arriver encore. « Comme je suis seul et abandonné dans la vie! s'écria-t-il amèrer ment.
— ^on pauvre enfant, dit-elle avec une sorte d'accaJb]^ ^pt, vous êtes bien malheureux. »
Et 5^ penser, elle le prit dans ses bras comme
^^S^è^ f*\ fut une caresse moins troublante, désiliws/o|j y jnaîs encore bonne, et ils comprirent qu'ils pou^^ w^^ désormais se repermettre sans danger les
^îef^
iîê EBVEL15E
familiarités qaih ii*osai»l plus. Qadie consolation poar Heori ! 11 eot le seotiment qu'il Tenait de se réeondlier arec Ermeline, d'établir entre elle et laimême an régime de vie satisfaisant. G>maie on éprouTe, après les séparations oa les broailles, le besoin de se raconter tontes ses histoires» Sonberbielle parla longuement de lui-même, et ensuite de leurs amis. I! apprit à M"* Louveau que, le soir, la Monticelli reparaîtrait à la Scala, et qu'elle avait autorisé Charlieu à Vy accompagner : le chevalier en était fou de joie.
Remis par cet entretien avec Ermeline^ et reprenant dès lors intérêt à tout le pettegolismo de Milan, Souberbielle résolut de ne point manquer le théâtre, pour juger de l'effet produit par la réapparition de Ghita. Il s'accorda même comme une douceur 'i
exceptionnelle d'y conduire Ermeline ; mais il lui dit adieu devant la porte de sa loge, ne voulant point se rencontrer avec Louveau quand il viendrait^. Il redescendit au parterre, et vit que tous les regards en elFet étaient dirigés vers la loge où la Monticelli impassible trônait à côté de Charlieu.' Mais se retournant tout à coup, il vit avec stupeur qu'brmeline avait à côté d'elle Borgone transfiguré par la joie, discourant avec animation. « Enfin, s'écria-t-il au dedans de lui-même, Taime-t-elle? » Mais non, il n'admettait point qu'Ërmeline pût aimer Borgone. 11 n'en revenait pas quand même qu'elle eût profité
aussi vite de la publique démarche de Ghïta, [ faire une démarche pareille, dès ce soir.
La Monlicelli se tourna au même instani aperçut Luigi. Son visage prit une expression colère et, en uièaie temps, d'indétinissuble conte ment; enfin, elle pouvait donc détester sa riv sans ingratitude ni scrupules! Elle fixa Ermelir obstinément que celle-ci eut les yeux tirés vers Les deux femmes échangèrent un regard de Cette muette déclaration de guerre avança affaires de Burgone plus que deux mois de i assidue. Et du coup fut abrogée dans le cœur d meline cette bizarre loi d'harmonie, qui soume son affection pour Borgone aux vicissitudes de amitié pour Ghita. Elle était défiée, c'est bien : prenait le poète el le gardait. La porte de la s'ouvrit. Louveau entra. EtErmelinese trouva e ses deux amants.
Ce fut l'heure précise où commença entre deux hommes une lutte de plusieurs semaines, e Ermelifle une double évolution sentimentale.
D'abord, te triomphe de Borgone fut complet, droyant, incontestable. Comme Souberbielle Vi observéjusienieni , chez les peuples qui ne sont pa voie de Se renouveler, la naissance de l'amour dé[ de supeifj^|g)g attraits, qui le provoquent plus I lement ç> .jus vite. La passion, aussi ardente, i """'"^ iiiini'évue, obéit à des procédés classiq
Celle de Borgone, en effet, affectait cette maîtrise et cette simplicité des œuvres classiques, tout de suite aisément intelligibles, de nature a faire plus d'impression sur une âme nouvellement formée, fraîche émoulue de Técole si Ton peut dire, comme était celle d'Ërmeline.
Aucune complication. Il aimait, tout uniment. Allumé d'un coup, le feu de son amour se propageait, se développait rigoureusement suivant les règles qu'Ermeline avait ouï formuler par les causeurs de cette ville, observateurs fins. Et rigoureusement ce qui se passait en lui, se passait en ellie : elle éprouvait à son approche, ou à sa seule pensée, chaque fois, un rappel de l'émotion première éprouvée à sa première vue, et l'épanouissement simultané d'une joie morale, d'une joie physique. L'image de Borgone se parait pour elle, comme la sienne pour Borgone, de toutes les quahtés, de toutes les beautés imaginables. Elle était, ils étaient tous les deux, à la fois les spectateurs avertis et pourtant les dupes de ce travail d'âme. Un instinct les obligeait de s'asseoir le plus près possible l'un de l'autre. Et sans aucune réserve^ mais avec le plus grand calme, Ermeline pressentait déjà le plaisir qu'elle pourrait goûter à lui prodiguer des caresses et à en recevoir de lui.
Les choses^avec Borgone se passaient si clairement qu'il n'y avait pas de place pour le doute et pour les inquiétudes. Il n'y avait pas moyen de se demander
*is^f^^.m.*mm
si Ton aimait ou si l^ôn n'aimait pas, si l'on était aimé ou non. Presque sans trouble, avec plus d'exaltation que de tendresse, ils s'étaient avoué qu'ils s'aimaient, le premier soir, en se tenant les mains comme pour un solennel engagement, et dans cette forme naïve qui avait servi à Souberbielle naguère (mais Ermeline ne s'en souvenait plus) : « Me voulez-vous du bien? — Oui. »
Et depuis, tous les soirs attiré par un radieux sourire d'Ermeline, du parterre où il attendait le signal, Borgone montait dans la loge. Tous les soirs, avec une inspiration tous les soirs renouvelée, avec une souple éloquence excessivement redondante, il reprenaity il variait le ihème de son amour. L'expression i
de cet amour n'empruntait aucune particularité, aucune originalité, ni à la patrie, ni à l'époque, ni à la personne même de celui qui le ressentait : c'était l'essentiel amour, l'immuable amour, l'amour éternel, et il n'appelait pas seulement la réciprocité de l'amour, mais aussi ce religieux respect qui pénètre les âmes au spectacle des choses eflectivement éter- j
nelles et immuables. I
Au H)j/îeu de sa joie sereine et comme contemplative ^ seule émotion frémissante était procurée
^ ^'''ïlft/'ne P***^ '^ présence obstinée de Louveau. iwj ^ , yeoait tous les soirs. Le premier soir, par ^e ^ fantaisies d'insolence auxquels ne résistent
^^^ht ^ ^ ^i Heures femmes, Ermeline avait présenté \
Louveau à Borgone, eh disant d'une manière négligente : « C'est mon mari. — Je sais », avait répondu le poète, avec une légère inclination. Il ne s'en était pas gôné davantage, un peu étonné seulement que ce mari (n'avait-il donc point de maîtresse?) eût l'inconvenance unique de rester en tiers incommode, dans la loge de sa femme, entre elle et l'amant reconnu.
Mais lui, Borgone, n'y prenait plus garde : tandis qu'Ërmeline sentait continuellement se poser sur elle, bien qu'elle eût le dos tourné, ce regard sérieux et assuré de Louveau. Véritablement dédoublée, elle éprouvait tout à la fois les sensations calmes et larges qu'elle devait à l'amour enveloppant du Borgone, et un trouble continuel, dû à la seule présence muette de Louveau. Jamais Louveau ne l'avait bouleversée de la sorte avant qu'elle mît entre eux Borgone. Elle ne soupçonnait aucunement que cette situation de Louveau pût prêter au ridicule : cela ne la choquait point. Mais elle eut préféré de la jalousie et des reproches, enfin un prétexte pour dénouer, soit d'une façon, soit d'une autre. Cette attente, si patiente et muette, témoignait d'une si entière sécurité, qu^Ermeline, par contre-coup, en arrivait à prendre pour une comédie le jeu qu'elle jouait avec Borgone, et à penser que là, derrière, dans l'ombre, son intrigue avec Louveau se poursuivait, seule réelle, ou que du moins, si l'intrigue était inter-
ERMELINE 2U
rompue, elle n'élait pas tranchée, elle attendait toujours son dénouement.
Louveau s'étonnait lui-même du rôle qu'il acceptait, et que pourtant un instinct inéluctable lui ordonnait de soutenir toujours. Certes, le soir oh son '^| f
attaque prématurée avait semblé tout perdre, il avait ressenti un chagrin aigu — mais un chagrin bref, et ensuite il avait recommencé le siège d'Ermeline avec Tâpreté calme des gens qui ont foi. Il ne possédait ;|| I;
point les lumières de Souberbielle, mais comme lui )\
cependant, il avait une surnaturelle prescience de son succès; et soit contagion, soit influence de conditions identiques, une pareille certitude commençait à s'installer dans le cœur d'Ermeline, bien qu'elle fût au plus fort de son intrigue avec Borgone. i| ;
Alors en elle, et malgré elle, se fit continuellement [|
un parallèle entre les deux hommes. Louveau ne se recommandait point par les qualités de surface, qui, chez Borgone, avaient séduit à première vue la superficielle Ermeline. Elle ne pensait pas à lui comme à l'autre, avec un plaisir àfiriandé. Elle ne sentait pas en lui la correspondance de tous ses goûts et de toutes ses délicatesses ; mais elle ne pouvait se' dissimuler qu'une souveraine puissance, puissance ne résidant ni en elle-même ni en lui, les poussait toutefQîs l'un vers l'autre, et elle avait conscience ^^i^dp j'iuipérieuse fatalité qui exigeait leur tinion. ^^î oini^^ 'I ^'^^^ P^^ ^® ** femme de s'en tenir