‹ Ermeline, 1796Chapitre 6 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

i; lit

aux généralités, comme son esprit, automatiquement, les particularise et les fait sensibles, Ermeline transforma toutes ces idées vagues en images de surhumaines qualités, qu'elle attribuait à Louveau. Il lui apparut désormais comme un être prodigieux, presque hors de sa portée, presque hors de l'humanité, vers qui elle s'avouait qu'elle était attirée invinciblement : mais elle avait peur, et elle résistait dci toutes ses forces.

Elle commençait à mesurer, comme naguère Souberbielle, toute la différence qui existe, entre l'art classique de Tamour italien, et cette esthétique sentimentale d'un ordre supérieur que suppose la rencontre d'une femme comme elle et d'un être prédestiné comme elle se représentait Louveau. Seulement, Ermeline était fraîche émoulue de l'école, et elle préférait l'art de son maître, cet art net, régulier, fini, à la formule nouvelle de passion : elle reconnaissait volontiers que celle-ci fût supérieure, mais elle ne consentait pas encore à la pratiquer. Tel un disciple d'hier, qui sera un grand artiste demain^ mais qui redoute encore son originalité naissante, et qui a scrupule à s'y abandonner.

On ne résiste pas, sinon à sa destinée, du moins à son génie. Dès qu'Ermeline vit au delà, elle fit l'amour à Borgone avec peu de conviction. Sans qu'elle pût dire si elle l'aimait moins ou si elle ne l'aimait plus, ses paroles, ses émotions mêmes, ne lui étaient plus

suggérées que par la mémoire ainsi que des leçons apprises, comme si Tinspiration lui avait fait subitement défaut. Elle pensait aussi avec inquiétude au jour où le Borgone, si longtemps discret, réclamerait d'elle plus de complaisance ; et rien qu'à cette pensée elle avait une angoisse affreuse, comme à Thôtellerie d'Albenga, le jour où Gharlieu avait porté sur elle ses mains. C'était une si poignante sensation que Tenvie lui venait de brusquement céder, à la première prière, pour en finir.

Mais Borgone, qui n'avait cependant aucun sens d'observation, devina qu'il fallait se réserver. Il comprit bien aussi qu'il n'obtiendrait rien tant qu'il n'aurait pas enlevé Ermeline. Et il lui proposait de venir avec lui à Naples, où une partie de sa famille résidait encore; il essayait de la persuader avec des descriptions de la mer ardente, du ciel africain. Elle secouait la tète.

Louveau reprit l'offensive. Il ne lui parla pas davantage, le soir; mais il lui écrivit quotidiennement de longues lettres. Dès qu'elle eut, entre ses mains qui tremblaient, la première, elle se vit d'avance vaincue, puisqu'elle était attaquée. Elle n'avait môme pas besoin de lire ce qu'il écrivait : qu'impQj.fg^ît le sens précis des mots? Et tout à coup, dans torjt son corps, un tel désir se révéla d'appartenir ^ fouveau qu'elle voulut fuir. Honteuse, par ufle Q^ commune à toutes les femmes pures,

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d'une sensualité que cette fois le plus noble amour justifiait, elle redevint pour un temps favorable à Luigi Borgone, justement parce que celui-là, elle ne le désirait point. Pour protester contre elle-même, elle fut prête à lui accorder n'importe quoi : elle refusait toujours d'aller à Naples, mais comme le duc Serbelloni voulait bien prêter à Borgone son admirable villa de Bellagio, comme on était au mois d'août, elle conseilla au poète d'accepter cette villegiature, et lui laissa entendre^ que peut-être elle consentirait à l'y suivre.

Elle hésitait cependant à cause de Ghita, et cela n'était guère plus concevable, à cette extrémité. Mais la Monticelli supprima elle-même ce dernier scrupule en devenant effectivement la maltresse de Charlieu, ce que tout Milan connut au bout de vingt-quatre heures.

Souberbielle fut averti le premier. Le chevalier se confessait à lui jour par jour, ne sachant pas être heureux sans témoins. II voulut même l'emmener chez sa maîtresse. Henri ne s'étonnait point qu'à la fin elle se fût donnée; mais il s'étonna davantage de la trouver presque amoureuse. Il eut la curiosité de l'interroger, sachant qu'elle montrait son cœur à nu sans aucune gêne. « Ahl dit-elle, c'est que le chevalier est si bon ! » Et elle cita tous les traits de sa bonté. Ce qui la touchait encore le plus, c'est qu'elle venait, grâce à lui, de goûter le plaisir di«

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vin de la vengeance. Mais elle répétait : < Il est si bon. !>

— Voyons, répliqua Souberbielle, on n'aime point par gratitude ou par devoir.

— C'est évident, fit-elle avec assurance: mais il est si bon que je serais bien ingrate si je ne Taimais pas.

— Âh! se dit le jeune penseur, toute la logique des femmes est dans cette adorable absurdité.

En la quittant, il se rendit chez Ermelin«, qu'il trouva toute aux préparatifs de son départ.

— Où allez-vous? demanda-t-il.

— Au lac de Côme.

— Avec Borgone !

Ils se regardèrent. Elle avait envie de le consulter, car elle ne voyait plus clair dans son cœur. Mais ils restèrent tous les deux bouche close.

Lui, avec un peu d'amertume, songea qu'il aurait pu n'arriver qu'après son départ. Puis il songea, par simple réflexion d'égoïsme, à Louveau, qui viendrait en vain ce soir, et murmura, sans dire le nom : « Sait-il votre décision? »

Elle fit un geste qui ne signifiait rien. Puis, devinant la secrète pensée d'Henri, elle le saisit par le cou et s'écria : « Oh ! toi, je t'aurais toujours dit adieu! »

I' fut louché; mais ensuite leur embrassement fut si njorne qu'une mélancolie lui revint. Il s'en alla termiu^j. Ja journée dans la chambre de Volumnie. if 'a ^roijya si bonne çt si amie qu'il fut consolé.

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Louveau arriva le soir à Milan, satisfait de la lettre qu'il avait écrite à Ermeline le matin, comme d'une scène définitive. En effet, ne se parlant guère lorsqu'ils se rencontraient au théâtre, leur intrigue ne se poursuivait qu'au moyen de ces quotidiennes lettres. Elles demeuraient invariablement sans réponse ; mais Frédéric, à les écrire, prenait connaissance de ses propres sentiments; et quant à ceux d'Ermeline, il en suivait la marche lente, le progrès incessant, rien qu'à la voir. C'est ainsi qu'il savait fort bien être d'intelligence avec elle, et tout près de recueillir enfin les fruits de sa longue patience, quoiqu'aux regards du public toujours attentif, ils se fussent l'un à l'autre parfaitement indifférents.

Sa stupeur fut profonde, lorsque s'introduisant dans la loge, il se trouva face à face avec Souberbielle seul, presque dans l'obscurité, le rideau tiré. Ermeline lui avait remis la clef pour la donner à Volum-

nie; uiaisHenriravait gardée pour lui-inôme jusqu'à î demain, désireux de passer encore celte soirée tout

seul à rêver de celle qui était partie. Il avait oublié \ Louveau ; mais il ne prit pas d'humeur à sa vue : de-

puis que, pénétrant les mystères delà fatalité amou- I ^ reuse, il avait décrété lui-même la réconciliation

d'Ermeline et de Frédéric, sa jalousie s'était tue. 11

s'était effacé devant Tautre par un sacrifice de rai-

soti. Et justement fier de cet effort, il en savait gré à

celui qui lui en avait fourni Toccasion. De plus, il

admirait, dans sa philosophie nouvelle, cet homme :

j il l'admirait comme une force de la nature.

\ Aussi, bien qu'il eût toujours évité de se rencon-

'; trer avec Louveau, Henri ne fut-il point embarrassé

^ en sa présence. Il lui tendit sa main, que Frédéric

prit machinalement. Il lui laissa même cette main quelques instants avec une affectueuse sympathie, et le regardant bien dans les yeux, il lui dit d'une voix pénétrée: « Elle est partie. »

Louveau, accablé, se laissa choir sur une chaise.

£t ils demeurèrent ainsi très longtemps, jusqu'à la

fin de l'opéra : discrets l'un avec l'autre, évitant réci-

nrnaoetnent de coudoyer leur douleur. On entendait

me dans un lointain, à cause du rideau tiré, le

.1 ^conversations, auquel la musique ne faisait

ccom pagnement ; et, par intervalles, après le

^^^ i-éclanié par un coup de clochette, quelque

^jl^n^^ jj'gjst^ qu'à la fin du spectacle, quand ils se

levèrent tous les deux et descendirent, pour faire comme tout le monde, que Louveau interrogea très brièvement Souberbielle, et apprit le lieu de rétraite d'Ermeline.

Son retour à Cassano ne fut qu'un long cri, un cri sourd. Sa blessure au cœur lui faisait reffet des blessures qu'on ne sent que refroidies. La brise nocturne rafraîchit son cœur, qui tout de suite commença de souffrir. Comme pour fuir devant son chagrin, il fouettait le cheval, il allait avec une rapidité désordonnée, et le gémissement impersonnel qui s'échappait d'entre ses lèvres semblait mécaniquement produit par l'appel de Tair déplacé s'engouffrant dans sa bouche ouverte.

A la descente de Cassano il ne modéra point son train. Il traversa la place au galop. S'il songea à ramener la voiture et à rattacher le cheval dans une écurie de l'auberge, ce ne fut que par habitude et dans une sorte de somnambulisme. Puis il rentra dans le château, dans la tour, s'enferma, se jeta tout habillé sur son lit; attendant quelque chose qu'il n'aurait pu dire ; ne vivant plus que par la respiration précipitée, presque râlante, qui soulevait sa grande poitrine ; vivant si peu, qu'un instant, il crut avoir dormi et se le reprocha.

Le jour paraissait déjà, de très bonne heure. II se leva, se traîna vers la fenêtre. Mais persuadé que le paysage ne lui offrirait plus aucun iattrait, puisque

ce n'éloit plus le paysage qu'Ermeline pouvait contempler, il refusa de regarder au dehors. Aussitôt, changeant d'avis, il regarda : et le paysage au contraire lui parut Irîste, doux, comme un souvenir, comme le souvenir d'une chose finie impossible à recommencer, il tordit ses bras vers la belle campagne, d'un gesie où il y avait autant de fatigue que de désespoir. Puis abaissant les yeux vers l'Adda qui coulait au pied des murailles, il fut tellement impressionné par la douce couleur de cette eau glauque, qu'il ne put se tenir davantage : ce héros de vingtcinq ans fondit en larmes. Alors il s'écria : « Pourquoi est-elle partie? v Mais il n'était ni assez curieux, ni assez'subtil pour en rechercher les motifs comme l'eût fait un Souberbielle. Sa question n'avait pas d'autre portée que celle d'un enfant battu par un plus fort, et qui répète obstinément à travers ses larmes : « Pourquoi est-ce que tu me bats, puisque je ne t'ai rien fait? »

Toute sa vie, durant plus d'un mois, ne fut qu'une répétition de ces solitaires angoisses. Son amour ne se modifiait plus aucunement. Il était tout simplifié, réduit au désir d'une possession immédiate, dont l'impossibilité rendait Louveau fou. D'ailleurs Louveau ne faisait rien pour reconquérir Ermeline : i ne lai écrivait même pas. II allait parfois à Milan, ma/s Sans s'y arrêter jamais : car, dans ces larges rues où l'air circule, sous le «el gai, l'affairement

sentimental qui se voyait partout lui était odieux. Il y allait uniquement pour faire la route de Taller et du retour. II ne visitait personne. Sa vie à Cassano était plus que jamais libre et désœuvrée. La petite garnison avait encore perdu de son importance^ maintenant que la guerre s'éloignait, portée sur les rives de TAdige et aux environs de Mantoue. Un seul officier d*un grade supérieur à Louveau était détaché à Cassano avec lui ; mais il logeait tout en haut du village, dans la villa du marquis d'Âdda ; et il s'inquiétait peu de ses hommes, car il faisait Tamour avec la marquise.

Louveau aurait pu oublier qu'il était soldat. Il ne savait point les nouvelles, ni les projets de Bonaparte, ni que l'armée en opérations sur TAdige était menacée, presque perdue. Il apprit donc avec surprise, un matin, vers la fin de septembre, qu'on le changeait de garnison. Une partie de ces troupes fraîches, reposées depuis si longtemps, allaient rejoindre le gros de l'armée. Lui-même, par suite de mutations, était incorporé maintenant dans la division du quartier-général, lequel siégeait à Vérone. Mais la division se partageait entre cette ville, la forteresse de Pescbiera et les forts de Brescia.

Louveau se réjouit d'abord de partir et de changer d'air; mais il devint tout triste au moment de quitter sa chère retraite, son ermitage militaire de Cassano. C*était le suprême déchirement. Ensuite, il retomba

dans une indifférence que ne put secouer ni distraire la route sans imprévu, pareille à toutes les routes du pays.

Pourtant, lorsque l'on fut proche de Brescia, il ne resta pas insensible à l'aspect nouveau des campagnes. La plaine s'accidentait un peu. La route, plus tortueuse, contournait des collines basses, toutes rondes. Et ces mystérieuses, ces inaccessibles montagnes qui enferment la Loiiibardie, semblaient enGn venir sur la troupe en marche et se rapprocher à chaque pas. Frédéric eut Timpression qu'il touchait aux bornes de cet éden, qu'il allait sortir de l'enchantement. Mais cet exode ne le désespérait point : l'éden, jusqu'à ses limites, était trop riant pour autoriser l'âme aux mélancolies.

Il eut toutefois le cœur serré en montant les rues

de Brescia : c'était une ville de province, et qui lui

' fit regretter Milan, malgré sa haine de cette capitale.

Aussi se réjouit-il d*apprendre qu'il ne se fixerait pas

ici : il avait la bonne fortune d'être envoyé à Desen-

zano sur le lac de Garde. Cette joie ne dura encore

qu'un instant. Des brumes s'élevèrent. Il plut. Le

Mauvais temps acheva de décourager Frédéric. Il ne

se trouva plus assez fort pour affronter les surprises

au VQyage et d'un logis nouveau. Lui qu'avaient

^'î^/j^y^fasmé les misérables villages de Garessio et

d'^h ^^^ il méprisa les rues tortueuses de Descnzano

^t j lace entourée d^arcades. La vue du lac surtout

le navra : Teau était presque décolorée; elle se heurtait, à une très petite distance, contre un mur de brouillards, derrière lequel on ne pouvait point soupçonner les montagnes.

II se coucha sans avoir mangé, chez des inconnus. II ne prit même pas la peine de regarder la chambre où il couchait. Son âme, comme un fidèle miroir des choses, était hachurée elle aussi par une pluie qui en troublait les profondeurs et qui en masquait les horizons. Mais son réveil n'en fut que plus splendide et plus saisissant. Une clarté pénétra en lui. II devina jusque dans sa chambre obscure que tous les objets autour de lui étaient lumineux et azurés. II sortit, et d'abord il goûta une chaleur moite qui n'avait pas encore eu le temps de se glisser dans les maisons. A l'aventure, il s'en alla. Un homme jouait une musique chevrotante, pareille à ces stridentes chansons de cigales, qui semblent, dans les pays chauds, être la sonorité de la lumière. Et tout à coup le lac, tout à coup les imposantes montagnes lui apparurent.

Par delà la nappe très bleue, d'un bleu si exactement pareil à celui des saphirs que les regards s'y attachaient avec un respect d'éblouissement comme sur une matière précieuse, elles surgissaient, les montagnes invisibles d'hier, comme si une miraculeuse puissance les eût édifiées durant cette nuit. Pour Louveau qui depuis des semaines, des mois, n'avait contemplé que des montagnes en silhouette et en dé-

teinte, elles étaient surtout prodigieuses par la puissance de leurs reliefs, par leur aspect de substantielle et massive réalité. Elles semblaient les unes par-dessus les autres entassées, d'un vert excessivement noir, si noir que le lac d'azur qu'elles sertissaient saillait en clair, comme allégé, donnant bien la sen- I sation non d'une mer au niveau général des océans,

'' mais d'une eau surélevée, tenue en l'air dans une

gigantesque coupe. Et les candides sommets éclataient d'une neige si rayonnante qu'on l'eût prise pour de la lumière gelée.

Lassé des hauteurs, le regard de Louveau redescendit vers les rivages. En face de lui, le lac était coupé par une langue de terre droite, d'où quelques \ végétations s'érigeaient, et terminée par une sorte

i de môle naturel. La rive de ce côté se prolongeait

en insensible pente. Elle était parée de bouquets d'arbres.

Le charme désintéressé du paysage, le plaisir de 1

[ voir pour voir, entraîna Frédéric à marcher le long îj

/ de cette rive, tout au bord de l'eau. 11 marcha long- |

teiOps» ^ï arriva enfin a la racine de la mignonne pcaatl^y ^^i P**" ^^^ timidité bizarre, il hésitait ^ hord à s'engager. Il en demanda le nom à des ns- et ce nom : Sermione, lui parut mélodieux. p^y f i«^ Vers le milieu de Sermione, il rencontra 'nés d'un château. Puis il gravit une colline où p^^ .^é des oliviers i et lorsqu'il eut atteint le

sommet, il se trouva comme isolé au milieu du lac.

D'ici, le tableau se composait. Frédéric découvrait trois nappes d'eau à peu près égales, à droite, à gauche et devant lui. Les deux premières s'arrêtaient à des collines basses, moutonnantes de verdures, et de part et d'autre semblables, qui peu à peu s'élevaient, symétriquement, vers les imposantes montagnes du fond, ainsi que deux rampes circulaires vers un autel.

Dès que l'attention se pouvait soustraire à cette beauté des couleurs, à cet harmonieux arrangement des lignes, ce qui frappait ensuite c'était l'uni de cette eau, si lisse que le regard, devenu sévère, eût, par comparaison, presque trouvé des plissures à l'azur humilié du ciel. C'était aussi le grand silence, dont s'imposait la contagion : car Frédéric, bien qu'il fût seul, n'osait plus parler ses idées tout haut.

L'action de ce paysage sur son âme fut foudroyante : rien qu'à le réfléchir, elle se rasséréna, et l'image d'Ërmeline commença de flotter pour lui dans la mysticité du décor comme une Assomption. Image vague cependant, et de laquelle il fut diverti toute la journée par l'égoïste plaisir de vivre et d'être guéri. Vers le soir, il s'inquiéta du service et des choses matérielles : elles comportent si peu d'ennui dans ce pays de la vie facile, qu'elles n'altèrent point la bonne humeur et qu'elles n'obsèdent point : on y peut être pratique sans bassesse comme

sans souci. Louveau apprit avec plaisir qu'il n'avait fait que changer de retraite. L'oisiveté des troupes cantonnées sur le lac de Garde était aussi peu troublée, moins peut-être qu*à Gassano. Les hommes passaient leurs journées en promenades. Ils avaient tous des maîtresses dans les environs. Enfin la température était si douce qu'ils n'avaient point jusqu'alors fait usage de leurs billets de logement : ils bivaquaient la nuit sous les grands châtaigniers du rivage et couchaient à la belle étoile.

Ges nouvelles furent pour Frédéric une joie de plus. Il étouffait rien qu'à l'idée de retourner ce soir dans cette maison où il avait dormi. Il résolut d'imiter ses camarades ; mais ce n'était plus un besoin de camaraderie exclusif et comme jaloux, qui l'invitait, ainsi que naguère, à se resserrer contre eux. Au contraire, il désirait la solitude. Il se chercha une retraite. Il la choisit tout au bout de la presqu'île, parmi les ruines.

II eut peine, la première fois, à y trouver le sommeil> tant la nuit fut claire. Mais cette insomnie ne l'énerva point. Il ferma les yeux très tard et se réveilla cependant avec l'aurore : il n'était nullement fatigué. A peine fut-il effleuré par les rayons du matinal soleil^ que son âme s'éleva de nouveau et avec allégresse y^fs £rmeline. Mais il eut d'elle une vision si neuvQ ^0 son scrupuleux amour s'en inquiéta, ^^^^^ d'un adultère d'imagination, comme si ou-

blieux inexplicablement, il se voyait réduit à combler avec son inventive fantaisie les lacunes de son souvenir.

A Milan, les moindres objets lui rappelaient Ermeline par détails et au moyen d'accidentelles particularités, [ci, elle se dressait devant lui plus une, plus simple, munie seulement de ses qualités essentielles, sans la diversité de la vie, mais avec la composition de Fart. Ainsi épurée, elle devenait une créature aérienne qu'il redoutait parfois de ne pouvoir saisir, telle une chimère, mais la radieuse figure le rassurait en lui souriant ; et elle continuait à flotter devant lui sur les sommets.

Fixement il la contemplait, il Tétudiait, comme les moins intellectuels observent et analysent ce qu'ils aiment. Mais avec un être si peu consistant, l'analyse ne pouvait aboutir à rien. En présence de cette beauté abstraite, Louveau ne pouvait éprouver que l'absolu de la passion dans l'absolu du calme. Son amour se dégageait de tous les accessoires. Les événements et les circonstances lui devenaient négligeables. Il ne parvenait pas à se souvenir de sa récente déception ; il ne pouvait que goûter un parfait bonheur, puisqu'il aimait parfaitement, et que son amie était cette image parfaite.

Ermeline, à ses yeux, n^était même plus une personne : elle n'était que la collection des qualités qui font la femme. Il soupçonna confusément qu'aux

temps les plus lointains de sa mémoire, ce qui lui avait manqué, c'était la possession de cet adorable féminin : rien ne lui devait plus manquer, puisqu'il le possédait aujourd'hui par la contemplation et par le désir.

Et doucement^ sous l'influence des surnaturelles lieautés de ce lac et de son inefliible silence, il glissait à des idées religieuses. Respectueux d'Ermeline divinisée, respectueux de lui-môme, il comprenait que c'est un culte qu'il faut rendre à la Femme, et il se reconnaissait digne de lui rendre ce culte, il s'estimait assez candide pour devenir le chaste prêtre de cette idole.

. C'est alors qu'étonné lui-même et rougissant de ce qu'il faisait, mais encouragé par la complicité de cette solitude, il choisit à la pointe de Sermione, J

parmi ces ruines que l'on dit être d'une villa de |

Catulle, un bloc de pierre, qui devint Tautel consacré |

à Ermeline. Il y déposa les petits souvenirs qu'il ^,

avait d'elle, et il y grava son nom en lettres illisibles, pour être comprises de lui seul. Il serait mort de \|

honte si un camarade l'avait vu : il ne se doutait •\

guère ÇQg jjien d'autres avaient à cette heure, comme lui, l%sijiict de déifier la Femme, et qu'un général franç^i^ ^levsii^ un autel dans sa tente à la belle

^^On^nai^f c'est devant l'autel d'Ermeline qu'il f^^^^ d heures, à prier plutôt qu'à rêver. Grâce à

l'esprit religieux qui était descendu en lui, il avait maintenant la foi. Il ne doutait plus qu'Ermeline un jour ne revint à lui. S'il fallait un miracle^ le miracle s'acconiplirait. Il se jugeait ainolé, peut-être méconnu encore : mais il avait confiance, entièrement, dans l'avenir. Et il attendait.

Même dans cet état de dévotion amoureuse, Louveau ne s'abandonnait point à d'élégiaques mélancolies. Il approchait trop de la perfection pour ne pas goûter la plénitude de la joie ; et plus que jamais, plus encore qu'au temps de ses premières armes, la joie devait, chez ce héros jeune, affecter les allures de la gaité. Son extase était toujours souriante. Il manquait de sérieux et presque de raison. Il faillit même compromettre sa vie par des enfantillages.

Bien que le mois d'octobre s'avançât, il ne renonçait pas à dormir en plein air ni à se baigner dans le lac. Il se baignait sous un berceau fait de branches de saules entrelacées ; il apercevait de là un peu de paysage bleu, dans un si poudroyant lointain, dans un si radieux mystère, qu'il ne pouvait se défendre d'affirmer, avec une étrange précision : « C'est là le séjour des Bienheureux. » Les journées étaient toujours chaudes, mais la fraîcheur plus grande des nuits devenait dangereuse, surtout après cette imprudence d'un bain prolongé. Un matin, Frédéric s'éveilla fiévreux. Il eut un nouvel accès le lende-

main. Alors cet homme beau et brave, qui eût risqué sa vie sans hésitation sur un champ de bataille, fut pris de cette peur brute qu'ont les soldats devant la maladie.

Il n'avait plus qu*à [regagner son gîte du premier soir. Cela lui répiignait toujours. Mais enfin il y alla. Dès qu'il eut passé une nuit à couvert, il se trouva mieux. H daigna regarder autour de lui. Rien ne justifiait ses préventions. La chambre était pauvre, nue, mais véritablement propre. Il y avait des images saintes. Et lorsque la fille de ces gens qui le logeaient, vint prendre de ses nouvelles, il fut heureux de reconnaître qu'il avait trouvé son asile dans une maison de famille où des femmes respiraient. Il ne manqua point de se rappeler, tant les conjonctures étaient pareilles, cette ferme aux environs d'Arles où on l'avait soigné plusieurs jours. Seulement cette atmosphère de famille et ce parfum de la femme l'avaient alors rendu encore plus malade et Pavaient fait fuir ; et cette fois, il guérissait, il se sentait retenu.

N'était-ce pas à l'événement contraire qu'il devait justement s'attendre, puisqu'alors il n'appartenait en propre à aucune femme, tandis qu'à présent il était la chose d'Ermeline ? Cependant, il ne s'étonna point, et il comprit : au teînps de son aventure d'Arles, il n'était pas mûr encore pour aimer la femme ; aujourd'hui, la volupté qu'il ressentait à découvrir

un peu de féminin dans cette maison de paysan, ce n'était pas une infidélité à Ermeline, mais plutôt un hommage rendu à la présence réelle de cette divinité dans son cœur.

Frédéric s'accoutuma plusieurs jours à voir circuler autour de lui cette jeune fille. Il reconnut qu'elle lui jetait à la dérobée des regards d'admiration. 11 essaya de lui parler. Elle répondait à peine et avec sauvagerie. Un matin seulement, elle s'enhardit jusqu'à lui dire : « Pourquoi n'étes-vous pas revenu pendant si longtemps? » Il répondit en souriant : « Parce que je ne t'avais pas regardée. >

Comme il pouvait sortir aux heures chaudes, il emmena cette fille avec lui. Ils s'en allèrent lentement jusqu'à la pointe de Sermione; et ils se reposèrent tout près de l'autel d'Ermeline, à l'ombre grise et bleue des pliviers. Les yeux de Frédéric erraient au loin vers cette échappée d'azur qui était pour lui l'Empyrée. Elle fermait presque ses longues paupières, dont les cils noirs se retroussaient. Il se tratna sur les genoux jusqu'à elle, lui mit les deux mains aux épaules. La tête [de la jeune fille se renversa, et ils échangèrent de grands baisers.

Alors Frédéric se rappela qu'il ne connaissait point son nom ; mais il résolut de ne pas l'interroger. Qu'importaient ici leurs personnes? Ils étaient d'anonymes prêtres, qui, au pied d'un autel consacré, célébraient l'éternel mystère et consommaient le sacrifice.

Mais Louveau dut le lendemain quitter cette mai* tresse de hasard : car les ordres d'une concentration sur Vérone arrivèrent à Desenzano dans la nuit, et toutes les troupes, dès le matin, commencèrent à se replier vers Test.

Bien qu'il n'y eût nulle apparence, puisque Ton tournait le dos à Milan, Frédéric eut le pressentiment net que cette péripétie imprévue allait décider, sous peu de jours, de son amour et de son sort. Il recouvra toute sa santé, toute sa jeunesse et toute sa joie. Il marchait à la tête d'une troupe de quelques hommes. Il suivit d'abord la rive du lac de Garde ; il contourna la forteresse noire de Peschiera, qui se cache derrière des murailles très hautes, et ne montr.e par-dessus que ses toits noirs avec le campanile trapu de son église. Le Mincio en baigne les remparts. Il est du même bleu que le lac. Il enlace de ses deux bras une île charmante et verte en forme de vaisseau. La troupe en marche dépassa dés collines hérissées de vignobles, traversa des plaines, qui parfois étaient vêtues d'arbres comme aux environs de Milan, parfois dénudées et roussies. *

Ils arrivèrent à Vérone vers le soir, après avoir marché dix lieues. Frédéric fut sensible du premier coup à l'antiquité vénérable de cette ville. Comme il ne savait point regarder les objets en détail, il emportait quelquefois une impression plus fidèle des caractères généraux. C'est ainsi que Vérone, où réellement il

n'apercevait point les maisons neuves, lui parut une

héraldique cité toute construite en briques rouges,

fortifiée çà et là de tours quadrangulaires, que surmontaient des créneaux arrondis et largement évasés. Après tant de verdure et tant de soleil il ne put, sans que son âme s'assombrît, pénétrer dans cette ville austère. Mais l'aspect belliqueux des choses lui inspira des pensées mâles et de virilesr résolutions. Il marqua le pas d'une façon plus militaire ; et quand sa troupe défila sous la porte Borsari, dont les arcades, surchargées de délicates sculptures, sont noires de la fumée des siècles, il porta haut la tête comme un triomphateur.

A quelques pas plus loin, la place des Herbes s'ouvrit tout à coup sur leur droite. Une foule s'y mouvait. Des détachements, qui arrivaient de toutes les directions, y faisaient halte. D'autres hommes, depuis plus longtemps en garnison à Vérone, s'y promenaient et tournaient à l'en tour des arrivants comme pour prendre connaissance d'eux, avec cette méfiance du nouveau qu'ont les soldats et les écoliers. Tout le reste de la place était encombré par des tas, par des écroulements de légumes verts, de raisins aux grains allongés, de lourdes pêches, de figues trop mûres qui saignaient et montraient sous leur peau crevée des blessures de pulpe rose. Ces étalages s'abritaient sous d'immenses parasols bleus ou rouges, qui faisaient à la grande place comme un toit : et d'abord

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