‹ Ermites et reclus [microform]Chapitre 10 sur 32 · RAPPORTS DES ERMITES A.VEGLB SIÈCLE · texte numérisé non relu

RAPPORTS DES ERMITES A.VEGLB SIÈCLE

qu'il ne peut l'hospitaliser, car ce serait « fausser son vœu » (i), mais, lui ayant offert de quoi calmer sa faim et sa soif, l'ayant réconfortée par ses avis paternels, il lui montrera la « sentelettè » qui mène à une maison peu' éloignée où elle trouvera un gîte sûr pour la nuit..

Les chansons de geste et les romans d'aventure des XII*. et XIIP siècles contiennent de nombreux épisodes où Ton voit l'ermite servir de guide et exercer l'hospitalité. Le roman de Tristan et la geste de Girard de Roussillon sont particulièrement instructifs à cet égard. Tristan et Girard sont en proie à de violentes passions. Le preinier, ayant par malheur bu le « vin herbe » (a) à la coupe où Iseut a aussi trempé ses lèvres, est dominé par son incoercible amour pour l'épouse du roi Marc, et il mène avec sa drue une existence di' outlaw dans la forêt de Morrois. Girard vaincu est dévoré par une autre passion, par la haine et le désir de la vengeance. Pour l'un comme pour l'autre, l'ermite est le conseiller, le consolateur, l'homme spirituel qui s'efforce de faire pénétrer la douceur, la lumière, le repentir dans ces cœurs tumultueux. Mieux que bien des récits historiques ou soj-disant tels, ces poèmes nous font pénétrer dans les sentiments et les mœurs du temps (3).

Ëilhart d'Oberg (vers i lyS) rapporte comment Tristan che-' vauchant devers Garhaix, par les landes de Bretagne, reçut l'hospitalité d'un ermite nommé Michel (4). Mais les rapports de Tristan et d'Iseut avec frère Ogrin, dans la forêt de Morrois, en Gornwall, tels qu'ils sont racontés par le Minnesin-

(i) Berte ans gr. pies, p. 66. ^"^

(a) Ou « lovendrinc », comme Béroul lui-même appelle le philtre (v.ai38).

(3) « L'auteur de Girart de Roussillon nous offre des peintures exactes de son époque. Aucun auteur contemporain ne nous fait pénétrer si avant dans le XII' siècle » (Gaston Boissier, Art. cité, p. a54).

C4) EiLHART, Tristrant, Édit. Fr. Lichtehsteim, Strasbourg, 1877, v'. 5488 sq.

ger allemand et par le trouvère Béroul (vers ii5o), méritent particulièrement de retenir l'attention.

Une première fois, Tristan et Iseut, ayant découvert par aventure la cellule d'Ogrin, sont reçus avec bonté par le vieillard, appuyé sur sa « potence » (i). Ils lui confient leur grande détresse. Iseut en pleurs se jette à ses pieds, lui crie merci et lui fait cette confession :

Sire, por Dieu omnipotent, il ne m'aime pas, ne je lui, fors par un herbe dont je bui, et il en but : ce fut péchiez.

Por ce nos a li roi chaciez (3).

Ogrin écoute paternellement les confidences des deux aventuriers gui « gisent en péché » ; il les excite à repentance et leur donne abri pour la nuit. A ce propos, le trouvère fait observer qu'en hébergeant une femme l'ermite donna une entorse à sa règle de vie (3). Mais celui-ci a jugé l'occasion favorable pour leur faire entendre la voix du devoir et les amener à changer de vie :

L'ermite Ogrins mot les sarmone, du repentir consel lor donne.

Li hermites sovent lor dit les profecies de l'escrit, et mot lor amentoit sovent l'ermite le Dé jugement (4).

Il réusssit, lors d'une seconde rencontre, à obtenir qu'ils

(i) Édit. Ernest Mdrét (Les classiques fr. du m. âge), Paris, igiS, v. i368.

(2) BÉRODL, V. i4i2-i4i6. — Chez Béroul (v. ai33-ai4i), l'effet du breuvage est limité à une durée de trois ans. D'après Eilhart (v. 2279aSoo), Tristan et Iseut doivent rester perpétuellement sous l'influence du' (( lovendrinc », mais au bout de quatre ans son efficacité commence à dimiouer.

(3; « Por eus esforça mot [moult] sa vite [vie] « (v. i4a2).

(4) BsaouL, V. i3g3-i3g8. '

RAPPORTS DES ERMITES AVEC LE SIECLE 3g

se séparent et à les décider à faire connaître leur résolution au roi Marc. C'est lui, le clerc, qui écrit le message sur parchemin et qui le scelle (i). La nuit, « après solel couchier », Tristan monte à cheval et va porter le « bref » à Lancien, où réside le roi. Quand la réponse arrive, c'est encore Ogrin qui la déchiffre et la commente. Les conditions sont acceptées. Les deux amants se sépareront. Iseut sera rendue à Marc. Avant leur départ, l'ermite va au Mont (2) acheter de riches étoffes, tt pailes, vairs et gris et hermine » pour Iseut, dont les vêtements sont en lambeaux.

Dans le roman en prose, Tristan fou se rend aussi à la maisonnette d'un ermite, qui lui donne souvent à manger. Un jour, l'ermite est en oraison devant sa porte, quand Tristan accourt l'épée à la main. Le solitaire rentre et ferme la porte sur lui. Il passe du pain par une petite fenêtre à Tristan, qui s'endort après avoir mangé. L'ermite en profite pour lui prendre son épée (3). L'homme retranché dans la paix de la solitude est ennemi de toute violence : Ecclesia abhorret a sanguine! Perceval le Gallois se désarme de luimême en approchant d'un ermitage (4). L'ermite Trevigent fait un grief au chevalier d'avoir osé porter les armes un jour de Vendredi saint. Mais il se confesse, l'ermite l'absout et lui donne la communion (5).

Ce n'est pas sans peine que le solitaire qui reçut sous son

• (1) BÉROUL, V. i5o. '

(a) Probablement au Mont-Sain t-Michel de Cornwall. Voir J. Loin, Contribation à l'étade des romans de la Table Ronde, Paris, 191a, p. 86-87, ^^ Gebtruoe Schoepperle, Tristan and Isolt : A Study of ihe Sources of Ihe Romance, London et Frankfurt, 191S, p. 274. Dans Eilhart (v. ySSA), il est question de la foire qui se tenait à « Michelsleine ».

(3) E. LoEBETH, Le roman en prose de Tristan {^Bibl. de l'Ec. des H. Études, Se. philol. ethist.,fasc. 82), Paris, 1891, p. 85.

(4) Édit. PoTViN, V. 77 II sq.

(5) Éd. cit., V. 7734 sq.; Wolfram d'Eschenbach, Parzival und Triturel, éd. Martin, Halle, 1900, IX, v. 4oo.

ko LES ERMITES

toit Girard de Roussillon, accompagné deBerthe, sa femme, parvint à détourner le chevalier ulcéré d'assouvir sa vengeance contre son suzerain. Comme Iseut, Berthe se jette aux pieds de l'ermite, implorant sa pitié et disant : « Sire, pour Dieu, grâce pour ce malheureux! n Girard enfin apaisé se conforme aux salutaires avis du vieillard et promet d'accomplir la pénitence qui lui est imposée. Elle' consiste à renoncer pour un certain temps à l'usage du cheval et des armes (i). C'était là une peine assez souvent prononcée dans les ordres de chevalerie (a).

Hôte, scribe, homme de bon conseil, instrument de paix et de concorde, enfin convertisseur, c'est dans l'exercice de ces rôles variés de bienfaisance et de zèle que nous apparaît presque toujours l'ermite des chansons de geste.

Il arriva parfois que les pécheurs réconciliés avec Dieu par son ministère se sentirent eux-mêmes attirés par la vie de solitude (3). C'est ce qui arriva notamment à deux chevaliers, amis des tournois et remplis de projets meurtriers, qui furent- convertis par un ermite du bois de Golan en Tonnerrois. Ayant confessé leurs péchés, ils ne voulurent plus quitter l'ermitage, où ils avaient trouvé la paix de l'âme (4). Ce petit groupement d'ermites devint le noyau de la fondation de Molesme.

Non seulement les grands pécheurs, mais les religieux eux-mêmes aimaient à manifester leur. conscience à un pieux ermite. Des moines et des prêtres venaient consulter Godric, qui cependant n'était pas prêtre lui-même (5); et Richard

{i) Girart de Roussillon, éd. cil., ^.iH.

(a) Hist. lit. de la France, XV, 56.

(3) Chez Chrestien de Troyes ou son continuateur, Perceval se retire finalement dans un ermitage. — Voir Montage Guillaume et Le dit du chevalier qui devient hermite, éd. A. Jubiital, I, p. Sôg.

(4) Vita Roberti Molismensis, I (BoU., Avril, III, 677).

(5) Vita Godrici, cap. 12S, iSG, i4i, etc. — D'Etienne de Muret qui n'était que diacre, son biographe dit : « Veniebant ad eum undique multi

^ RAPPORTS DES EBMITES AVEC LE SIÈCLE 4l

RoUe de Hampole, également laïque, pratiquait, on l'a vu, la direction spirituelle et composait des ouvrages de mystique.

On lit fréquemment qu'avant de prendre une grave décision des gens perplexes tinrent à exposer leurs doutes à un ermite et à solliciter ses lumières (i). Certains solitaires passèrent pour doués du don de prophétie (a).

Une des oraisons du pontifical d'Edmond Lacy citée plus haut rappelle à l'ermite qui fait profession qu'il devra vivre « dans les saintes veilles, les jeûnes, le labeur, la prière et la pratique des œuvres de miséricorde » (3). Multiples, on l'a déjà vu, furent les œuvres de miséricorde et de zèle auxquelles se vouèrent les gens vivant en ermitage. Il en est qui rendirent à la société des services d'un intérêt général. Certains s'employèrent à réparer les routes, d'autres se constituèrent gardiens de ponts ou percepteurs de péages, d'autres gardiens de phares (4). On montre encore sur une dune qui domine la côte sud de l'île de Wight une vieille tour où un ermite allumait chaque soir un feu pour guider les navigateurs (5).

suae salutis monita cupientes. » (Cap. sa. Gf. cap. 3o). — Vita Bart. Farn., II, i5.

(i) Voir Chrétientés celtiques, p. loi.

(a) Matthieu Paris, Chronica Majora, éd. Rolls, II, p. 386-887. Cf. Clat, Op. cit., ch. xri.

(3) Voir plus haut, ch. 1".

(4) Registre de Waynjlete, loe. cit. : Clat, Op. cit., p. 5o, 52,71, aoa et ch. V. — Moschus (Praturn spiritaala a4 ; P. G. LXXXVII, III, 3669) a décrit la vie charitable de l'ermite Cuziba.

(5) Ermitage de sainte Catherine, à Chale Down (Ile de Wight) à la date de iSia. Voir Clat, Op. cit., p. 5a et pl.xxi.

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