CHAPITRE VI
Vrais et faux ermites
L4. vie érémitique, qui avait produit une si belle floraison de sainteté en Orient, assura aussi, dans les siècles du moyen âge, la sanctification d'innombrables âmes. Qu'on songe seulement aux si nombreux fondateurs d'ordres qui l'ont pratiquée et qui ne l'auraient jamais abandonnée si des devoirs impérieux ne s'étaient imposés à leur zèle, et l'on se fera une idée de l'enthousiasme qui régnait à cette époque. Par les éloges qu'ils firent de la vie érémitique, des saints et des écrivains spirituels contribuèrent beaucoup à pousser les ascètes vers les montagnes et les forêts. S. Pierre Damien y contribua plus qu'audun autre. Pour lui (( le désert est un paradis délectable. Les fleurs les plus belles et les plus odorantes, les roses de la charité, les lys de la chasteté, les violettes de l'humilité, y croissent à l'envi. Là aussi on respire l'odeur de la myrrhe, c'est-à-dire le parfum de la parfaite mortification, et le suave encens de la prière » (i).
(i) Pierre Damieh, Liber qui dicitar Dominas vobiscam (Opus. xi), cap. i8 (P. L., CXLV, ai6).
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Naturellement, les écrivains ascétiques se plurent à instituer des parallèles entre la vie cénobitique et la vie solitaire, les uns tenant pour la supériorité delà première, les autres, de la seconde. Quelques-uns invoquaient l'autorité de s^nt Benoît, père des moines d'Occident, en faveur de. la supériorité de la vie cénobique. Mais Pierre Damien remarque que, loin de défendre aux cénobites l'accès du désert, saint Benoît les exhorte même à s'élever à cet état plus parfait. Les luttes spirituelles y sont certes plus âpres et plus continues, mais plus glorieux aussi sont les triomphes ( i ).
Deux siècles plus tard, l'Anglais Richard Rolle ne décrit pas avoc'^noins d'enthousiasme la grandeur de la vocation érémitique dans son Incendium amoris et dans ses autres ouvrages. Certains, dit-il, se contentaient d'une argumentation par trop sommaire en lançant, comme un reproche à l'adresse des ermites,Je Vae soîi de l'Écriture. Incontestablement celui-là est bien seul avec qui Dieu n'habite pas ; mais le pieux ermite, dont la vie est pleine de Dieu, n'est point seul. Ceux qui n'apprécient pas la valeur ascétique de la vie solitaire ne la connaissent pas. a En vérité, poursuit Richard Rolle, la lutte contre les tentations est plus dangereuse au désert, mais la couronne de l'ermite n'en sera que plus glorieuse et les fruits de salut plus suaves... Grande est donc cette vie, si elle est magnifiquement pratiquée » (2).
Giraud de Gambrie, de son côté, ennemi déclaré des moines, n'a que des éloges pour les solitaires du pays de GaUes, sa patrie. « Nulle part, dit-il, on ne peut voir des ermites et
(i) Pierre Daîhes, Epist. la adJ. abbat. (P. L., GXLIV, Sgs-Sgô). Voir aussi l'Opusc. xv (P.L., CXLV, 336-337).
(a) Rolle, Incendium Amoris, cap. i3, i4, éd. M. Deaiœslt, p. 179-83. Da même, Ms. B. a-7 de Trinity Collège (Dublin), cité par Hortsmann. Hugues de St- Victor dit : « Non est solitarius cum quo est Deus » {De Arrha Animae, P. L., CLXXVI, gSi).
des anachorètes d'une plus grande mortification et menant ime vie plus spirituelle » (i).
Un type d'ermite accompli nous est offert, au onzième siècle, sur le sol français, entre tant d'autres, dans la personne du prêtre Anastase, ancien moine du Mont-Saint-Michel, retiré d'ahord sur l'îlot de Tomhelaine, puis dans les Pyrénées. Homme d'une grande austérité de vie, auteur d'un traité théologique (a), il est en relation avec saint Hugues, abbé de Cluny, qui l'a en haute vénération, et saint Anselme exprime le désir de le compter parmi ses correspondants (3).
L'homme de solitude qui, par l'humilité, la chasteté et les autres vertus religieuses, travaille inlassablement, loin des bruits du monde, à sa sanctification est donc l'objet de l'estime et de la vénération des meilleurs juges. Toutefois, les hommes versés dans la connaissance du cœur humain et des choses de Dieu n'ignorent pas la vivacité des tentations qui surgissent dans les déserts. « Tu t'engages, mon frère, dans une voie ardue, toi qui veux suivre les Paul, les Antoine " et les Macaire », écrit l'un d'eux à un moine qui se relire dans un ermitage (4). Une maxime ancienne avertissait les religieux vivant sous l'obédience d'un abbé qu'ils avaient à exercer leur vigilance spécialement en ce qui touche trois péchés capitaux : gourmandise, luxure, avarice. Quant aux solitaires, ce n'est pas contre trois péchés, mais contre cinq' (acedia, vaine gloire, orgueil, tristesse et colère) qu'ils auront surtout à se tenir en garde (5). Aussi saint Jean Climaque regardait-il comme aussi périlleux d'embrasser la vie solitaire sans s'être débarrassé des infirmités de l'âme que de' se jeter
(i) GiHAUD, Descriptio Cambriae, I, i8.
(a) ANASTASE, De veritate corporis et sangainis Christi Domini (P. L. ÛXLIX, 433-436).
(5) S.AwsELME, Ep. I, 3 (P.L., GLVIir, 1067).
(4) ÉTiEHHE DE T., Ep. lèg (P. L., CCXI, 445-446).
(5) SchoUon iU ad Scalam Paradisi (P. G., LXXXVIII,,iit9-nao).
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en pleine mer et d'espérer gagner le port sur une planche de fortune (i),
Ives de Chartres paraît avoir été fortement impressionné par les multiples épreuves qui attendent l'ascète livré à ses seules forces. « Je ne condamne pas la vie des anachorètes, déclare-t-îl, mais je préfère la vie en communauté. » Et il donne les raisons de cette préférefnce : « La vie solitaire est inférieure à la vie monastique, car on n'y renonce pas à sa volonté, et cette vie est remplie de pensées importunes, qui, comihe des mouches infiniment petiteâ sortant dû limon de la terre, volent dans les yeux de l'âme et l'arrachent à sa tranquillité. » 11 aijoute : « Je dis cela, non pas dVprès des conjectures, mais d'après l'expérience de ceux qui m'ont aggris la vérité. Nous les avons vus mener en communauté une existence digne de louanges, puis lorsqu'ils se furent consacrés à la vie solitaire, nous savons, d'après leur propre confession, qu'ils tombèrent misérablement '(a).. »
Les assauts diaboliques contre lés solitaires, lels^quèles décrivent les hagiogrâphes du moyen âge, ne le cèdent guère en violence aux tentations extraordinaires d'un saint Antoine. Qu'on lise notamment les épreuves de saint Guthlac et de saint Godric. En dehors des récits hagiographiques, la littérature du moyen âge a largement exploité le thème des tentations d'ermites. Contes, fabliaux, exempla destinés à illustrer la prédication l'ont cultivé avec complaisance. Souvent les situations et le langage sont assez hardis, mais le narrateur, malgré ses crudités.d'expression et les précisions de la mise en scène, ne poursuit généralement qu'une fin, l'édification. Il faut se souvenir que les œuvres les plus diverses de ton circul aient librement dans les cercles lettrés du moyen âge. De graves auteurs ont écrit des chansons bouffonnes ou légè-
(i) s. Jean Climaque, 5caJa, 37 (P. G., LXXXVIII, 1097-1098). (2) Ep. a56 (P.L., CLXIl, 261-362).
res (i) ; et les manuscrits de l'époque offrent souvent un étonnant mélange de pièces gauloises et de traités d'ascétisme, de contes cyniques et de contes dévots (a).
Dans les récits que nous envisageons le solitaire a principalement à lutter contre des tentations de jalousie, d'envie, d'orgueil et de luxure. Tantôt il résiste, tantôt il succombe. Dans un cas comme dans l'autre, le conteur fait tourner son récit à l'édification du lecteur ou de Taudileur. Un ermite est jaloux d'un larron, qui, d'après lui, gagne trop facilement le.paradis (3). Un autre, présomptueux et mal préparé à la rude vie qu'il a embrassée imprudemment, s'impose, dès le début, des mortifications que son corps ne peut supporter. Il veut vivre d'emblée comme un ange et il échoue lamentablement. L'un de ces présomptueux a la sagesse de regagner son monastère d'origine, au bout de sept jours, et d'y reprendre son ancienne vie (4). Un autre tombe dans une faute grossière, qui lui prouve qu'en dépit de ses longues années d'austérité il est resté fragile et qu'il ne s'est pas impu-
(i) s. Bernard, au témoignage de Bérenger, aurait composé dans sa jeunesse « cantîunculas mimicas et urbanos modulos » [Apologetieam Abelardî, inédit, cité par B. Hauréad, Des poèmes latins attribués à S.Bernard, Paris, 1890, p. IV). Mais ces compositions légères serai^t antérieures à l'entrée de Bernard à Gîteaux (E. Vacahdard, dans la Rev. des questions historiques, i. ûg, 189 r, p. aai). Voir, d^tregar.!;, les Versus et ludi d'Hilaire, chanoine d'Angers, publiés par J.-J. Champollion-Figeac, Paris, i838.
(a) Sur la promiscuité des gejuies dans les Mss. du moyen âge, voir Haurbau, Notices et extraits, XXIX, 2, p. a5o; J.BéoiER, dans VHist. de la langue et de la litt. française da Petit de. JuUeville, t. II, p. g^-gS ; P. S. Allés, Mediaeval Latin Lyrics {Modem Philology, VI, p. 80 note).
(3) Jacques de Vitrt, Exempla, éd. T. F. Crâne, London, 1890, n* 7a, p. 3a-33 ; De l'ermite qui se désespéra pour le larron (Méorr, Nouv. recueil. II, p. 2oa-3 15); Le Chevalier au Barisei (Barbazas, Fabliaux et contes, 1. 1", ao8j ; The eremyte and the owlelawe (éd. citée, p. 91-104).
(4) De Johanne abbate, éd. Karl Breul, The Cambridge Songs, a Goliard's Song Book 0/ the eleventh Cenfury, Cambridge, igiS,p.6o;éd. K.Strecker, Carmina Cantabrigiensa (Mon. germ. hist., 1926, p. 98-100). Cf. von Wiktêrfeld, Deutsche Dichter des lateinischen Mittelalters, Mûnchen, 19 13, p. 43 à 43i. Cf. Verba seniorum, v, 37 (P. L., LXXIII, 916).
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nément départi de l'esprit de conseil et de vigilance (i). Particulièrement abondantes et dramatiques sont les histoires qui montrent l'ermite assailli par les tentations delà chair (a). La prudence et les obliga:tions de son vœu de chasteté faisaient à l'ermite une loi d'écarter la femme de sa demeure (3). « Fugito feminas, qui Chris tum amare voluntarie vovisti », répète, après tant d'autres maîtres, Richard Rolle de Hampole (4). Mais le diable, qui utilise tous les moyens pour perdre le solitaire, est fertile en ruses. A l'instigation de quelques débauchés, une femme de mœurs dépravées se rend, la nuit, à la cabane de tel ermite qu'on lui a désigné. L'ermite lui refuse l'entrée de sa logette ; mais elle se dit égarée; les bêtes de la forêt font entendre leurs cris, elle a peur et la nuit est froide. Par compassion, l'homme de Dieu lui donne asile et allume du feu pour la réchauffer. Aussitôt la tentatrice révèle brutalement la perversité de ses desseins. Que fait l'ermite? Sans tergiverser, il expose au feu son doigt, sa main, son bras, et la cuisante brûlure, avivant la crainte des peines éternelles, réduit à néant la conspiration du diable et de l'intruse. Ce récit a été très populaire au moyen âge. Il forme un épisode de la vie de Martinien, ermite en Palestine, à la fin du quatrième siècle (5). On le rencoûtre, avec cer-
(i) Marbode, Carmina varia, xxxv (P.L., GLXXI, 1671).
(a) Une miniature du XIV' siècle représente un ermite tenté par le diable, chez JussEfiANB, English Wayfaring Life, p. 189; une autre tirée du Ms. Gotton, Tiberius, A. vu, f. 56, du Br. Mus., chez R. M. Clat, Op. cit., pi. 3i.
(3) Sur le vœu de chasteté et ses obligations, voir plus haut, ch. i, iv et V, et Bérte aux gr. pies, p. 65, 66; BjsaouL, Tristan, v. 1423. — La présence -des femmes était interdite dans certaines îles d'Irlande et de Grande- Bretagne, où étaient établis des asceteria. Voir Vita Barthol. Farn., 16, p. Sog ; GiRAUD le Gambrieit, Typographia Hiberniae, II, 4 ; The round Towers of Ulster {Ulster Journal of Archaeology, IV, i856, p. 181-182).
(4) Melum contemplativorum, cité par Horstmann, Yorkshire wriiers. II, p.xxvn.
(5) Vita Martiniani. I (BoU., Févr., II, 166 sq.)
taines variantes de détail, dans les Vitae Patrum et dans l'Historia monachoram de Rufin (i). On le retrouve dans la Vie de Guillaume Firmat, qui vécut au onzième siècle (a), et dans d'autres documents hagiographiques encore (3). Finalement les auteurs de contes et les compilateurs de légendes à l'usage des sermonnaires se sont emparés de ce thème fameux (4). Dans certaines versions, l'exemple héroïque de l'ermite amène la conversion de la tentatrice (5). Par contre, dans un conte, le diable, qui a « bouté » l'ermite en tentation, arrive à ses fins; mais le pécheur ne tarde pas à se repentir, et il expie sa faute dans une rude pénitence (6).
Le thème de l'ermite qui, ayant cédé sur un point aux sollicitations du diable, croyant s'arrêter sur la pente du mal au degré qui lui plairait, mais qui se trouve entraîné dans toute une série de fautes qui s'enchaînent les unes aux autres, fut également fort exploité par le folklore médiéval (7).
(1) Vitae Patram, v, 3^ {P. L,, LXXllI, 883); Hist. monach., I (P.L., XXI, Sgg).
(2) Vita, I, 8 (Boll., Avril, III, 337-338).
(3) P.Rabbow, Die Légende des Martinian {Wiener Siudien, XVII, 1895, p. 353-293).
(4) De maliere quae volait decipere heremitam, éd. Th. Wright, A Sélection of Latin Stories, London, i84a, p. 18-ig; Jacques de Vitrt, Exempta, éd. citée, p. io3 (Cf. p. 236-237); De l'armite qae la femme voulait tempter, éd. A. Keller, Zwei Fabliaux, Stuttgart, i84o, p. 24-89; J.A.Herbert, Catalogue of Romances in the Dep. of Mss. in the British Maseam, London, 1910, p. 20, 53, 66, 468 et 563.
(5) Dans le fabliau Du duc Malaquin, l'ermite se coupe la langue avec les dents et la crache au visage de la femme. Cet acte héroïque, accompagné d'un miracle, convertit le duc (Édit. Mjéoh, Nouv. recueil, II, p. 279- 392). Cf. S.Jérôme, Vita Pauli eremitae, 3 (P.L., XXIII, 20).
(6) D'un hermite qui avoit une Sarrazine par l'enhortement de l'ennemi (A. Keller, Zwei Fabliaux, p. 7-a3).
(7) Jacques de Vitry, chez G. Frenken, Die Exempla des Jacob von Vitry (Qaellen a. Untersuehangen zar lateinischen Philologie des Mittelaliers, Mûnchen, 1914, V, i, p. m); De heremita qui ineidit in ebrietatem, éd. Th. Wright, Op. cit., p. 83-84; De l'ermite qui s'enyvra (Méon, iVbmj. ree., II, p. 178-186); De l'ermite que le diable perdit avec un coq {Ibid.^ p. 362-893) ; Miracle de Jehan le Paula (Mir. de N.-D., éd. G. Paris et