VRAIS ET FAUX ERMITES
Il fallait signaler en passant ces productions littéraires pour faire connaître la place qu'occupa l'ermite dans l'imagination populaire, ou, du moins, dans celle des conteurs, aux grands siècles religieux. Voyons maintenant, en nous appuyant, cette fois, sur des témoignages proprement historiques, comment, par leur conduite immortifiée et désordonnée, certains ermites donnèrent prise aux critiques des contemporains et compromirent une institution respectable.
Dans une lettre adressée aux moines de Coulombs, Ives de Chartres a résumé les griefs que l'on pouvait formuler, au début du douzième siècle, contre certaines catégories d'ermites : « Je.- n'entends pas blâmer la vie des anachorètes, écrit-il, je veux dire de ceux qui, formés dans les monastères à la discipline régulière, se retirent au désert avec la permission de leurs supérieurs, de ceux pour qui la solitude est un paradis et la ville une prison... Mais quand je vois des hommes quitter leur profession et, couverts de peaux dé mouton, parcourir en tous sens les bourgs, les châteaux, les cités, visant par la négligence de leurs vêtements, par la grossièreté de leur nourriture, à éblouir les peuples de leurs mérites, ambitieux de devenir maîtres sans jamais avoir été disciples..., ces hommes je ne les considère ni comme des solitaires, ni comme des cénobites, ce sont des gyrovagues ou des sarabaïtes (i). »
Insoumis, n'agissant que sous l'impulsion de leur volonté propre, vagabonds et indisciplinés, ou, pour employer la terminologie usitée dans les cloîtres, gyrovagues et sarabaïtes, tels étaient ces hommes, qui ne ressemblaient aux vrais soli-
U. Robert, p. gi); Luzel, Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, Paris, 1881, t. II, p. 97-109. A propos de ce dernier conte, voir E. ERiîAULT.dans Mélusine{lV, 1888-89, 20-ai). Cf. Archer Taylor, The three sins ofthe Her^ mit {Modem Philology, XX, 192a, p. 61 sq.) (0 Ep. 19a (P. L., CLXII, aoi).
5o LES ERMITES
laires que par la peau de mouton traditionnelle, dont ils s'affublaient pour tromper le public.
A la même époque, Robert d' Arbrissel déplore l'hypocrisie de ceux qui allaient récitant de longues prières pour capter la faveur des simples (i), et Abélard stigmatise les habitudes irrégulières des religieux vivant, loin des monastères, deux ou trois ensemble ou même seuls, dans des granges ou dans des lieux appelés ohedientiae, où régnait tout autre chose que l'obéissance (2).
Le vagabondage des solitaires que le second concile in Trullo (692) s'était efforcé de refréner en Orient était devenu, au moyen âge, une des principales plaies de l'érémitisme occidental (3). A la suite des Croisés, toute sorte de gens, les uns par piété sincère, mais beaucoup par ennui de la solitude, et sans avoir obtenu les permissions requises, avaient entrepris la visite des lieux saints (4). Les plaintes abondent contre ces faux pèlerins et ces faux ermites, parfaits gyrovagues et a simulateurs de religion », comme les appelle le chanoine Payen Bolotin, disciple d'Ives de Chartres (5).
Dans les siècles du bas moyen âge, ces habitudes d'indiscipline, cause de scandale pour les vrais ermites, semblent
(1) Sermo domni Boberli ad Comitissam Britanniae, éd. Petight, dans la Bibl. de l'Ec. des Chartes, V, i854, p. sSS.
(a) Ep. S ad Ueloissam (P.L., GLXXVIII, 265).
(3) Can. Ai (Mansi, XI, 964).
(4) Belli sacri histôria, éd. Majbillon et Germain, Muséum Italicam, Lut. Paris., 1687, 1. 1", 307-210. Cf. Hist. litt. de la France, XI, p. 2 noto.
(5) « Ordinis expers, ordo nefandus, pellibus agai. — Gum sit amictus, relligiosus vùlt reputari... — Gum sit avarus, corde lupinus, vestibus agnus... — Sit Simulator relligionis dum tunicatur... — Glaustra relinquit, saepe vagando circuit urbes. » Paten Bolotih, De falsis heremitis qui vagando discurrunl, pièce éditée partiellement dans l'Hist. litt. de la France, XI, p. i-a, et complètement par Wilhelm Meter, Zwei Gedichle, etc. {Nachrichten von der kôn. Gesellschaft der Wissenschaften zu Gôttingen. Philol. hist. KL, 1908, p. SSG-SgS). — Voir encore Pierre -Damien, Opusc. XII, cai>. a4 : De eremitis qui in vagalione sunt positî{P.h., CXLV, 277-278).
VRAIS ET FAUX ERMITES 5l
s'être particulièrement développées en Angleterre (i). Fort significatifs sont certains passages de Piers the Pîowman (seconde moitié du XIV® siècle) où. sont dépeints, d'après nature, ces ermites inobservants (lewede eremytes), coureurs de grands chemins, mendiants, faux prophètes et francs buveurs de bière (a).
Mais il ne faudrait pas généraliser et croire qu'une telle peinture s'applique à la gent érémitique tout entière. Le même auteur mentionne expressément la vie sainte et mortifiée d'autres solitaires (3), L'Anglais Walter Mapes rapporte que l'un d'entre eux, émule en quelque manière des anciens stylites, se confinait chaque semaine, par un raffinement de mortification, dans une aire strictement limitée. Il s'attachait au corps une chaîne dont l'autre bout était fixé à un pieu enfoncé à terre. Tous les samedis, il se transportait avec sa chaîne, son pieu et son maillet, dans un endroit nouveau, où il se fixait pour huit jours, menant là une existence de chèvre au piquet (4).
Pourquoi l'ermite occupe-t-il une si grande place dans la littérature populaire du moyen âge, alors que le moine n'y figure que rarement? C'est que l'ermite était pour les séculiers une figure familière, dont les mœurs ascétiques et la vie singulière piquaient davantage la curiosité du populaire. Les gens du voisinage, les passants avaient pu l'observer, ils conservaient le souvenir des services rendus par lui ainsi
(i) « Girovagi, qui sunt scandalum heremitarum » (Rolle bb £Um- POLLE, Incendinm amoris, p. i83). -
(a) Piers the Plowman, édit. Skeat, B. Prol. v. 53 sq. (p. 6); c, x, v. i/joi52, ao3 sq. (p. aSy, a4o). — Sur les ermites mendiants en Angleterre, voir J. J. JussERA-ND, Les Anglais au moyen âge, p. 74-75.
(3) Piers, b, vi, v. 1/17 sq. (p. ao6). — Sur les règles de stabilité pour les ermites et sur la pratique de ce point, voir Étienhb de Todrhai, Ep. i5g : (' ... probibitus proposito tuo sine grandi causa egressus. » (P.L., CCXI, 446); Fi«a Godrici, cap. 108.
(4) Walter Mapes, De nagîs carialiam, I, ia, éd. citée, p. 6a-6^.
5a LES ERMITES
que de l'édification qu'il leur avait donnée. Le moine, au contraire, était beaucoup plus mystérieux ; son individualité n'avait guère l'occasion de s'accuser r il menait dans son cloître une existence fondue dans la communauté, cachée au public. On connaissait la silhouette du moutier, mais la personnalité du cénobite échappait à l'observation commune. L'homme vivant saintement en ermitage devint donc le vrai type de l'ascète pour le populaire. Dans les contes et les légendes l'ermite est toujours présenté comme « moult de sainte vie (i). » C'est pourquoi il a été choisi, de préférence à tout autre religieux, pour jouer le rôle d'athlète, de champion, dans la lutte contre le diable. L'antithèse donnait au récit un intérêt dramatique beaucoup plus vif. S'il arrive que le a saint ermite » succombe à la tentation, la leçon morale qui se dégagera de sa chute n'en sera que plus forte. Que telle ait été, au fond, la pensée des conteurs, c'est ce qui ressort avec évidence de vers comme ceux-ci :
« Par ce conte veoir povez que nus homs n'est si haut montez qui bien ne puisse trébuchier (2). »
(i) D'an hermyle qui mist s'ame en plege pour celé aufevre (éd. Méon, Noav. rec. II, p. 4 a 8, v. 3i » ; « Li sains hermites fîst la beneïcon » (A. Tobler, Aas des Chanson de geste von Auberi, v. i5, Leipzig, 1870, p. 157) ; « Michaêlen den gûten Man » (Eilhart, Tristrant) ; « That othyr was a gode Ermyte » (T/ie eremyte and the owtelawe), etc.
(2) De l'ermite que le diable trompa du coc et de la geline, v. 88i-883 (Méon, Op. cit., II, p. 389).