CHAPITRE III
L'entrée en réclusion et son cérémonial
LE pape Etienne II (753-767) parle de recluses de son temps qui vivaient confinées depuis l'enfance ou depuis l'âge de la puberté (i). Grégoire de Tours cite un Bordelais du nom d'Anatole qui se fit enfermer à l'âge de douze ans (2). Mais de tels cas de précocité sont tout à fait hors de la règle. Le candidat à la réclusion religieuse, de même que le candidat à l'érémitisme rustique, faute d'une longue et sérieuse préparation, s'exposait à l'insuccès et aux plus regrettables conséquences. Le jeune Anatole de Bordeaux devint fou au bout de huit années d'internement.
Les conciles exigeaient que le recladendus commençât par se mettre sous la direction d'un solitaire éprouvé et qu'il s'étudiât minutieusement avant de prendre une détermination. Quant au cénobite, il ne lui était permis de s'isoler de ses frères qu'après une période d'observance claustrale en communauté, qui devait durer au moins trois ans (3).
(i) Ep. 4 (P. L., LXXXIX, 1000).
(2) Hist. Franc, VIII, 34 éd. Arndt, p. 35o.
(3) vn* Conc. de Tolède, can. 5; Conc. in Trullo (692), can. 4i. — Voir,
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Gomme on le verra dans la suite de cette étude, le motif le plus communément invoqué par ceux et celles qui manifestaient le désir de la réclusion était, l'appel à une vie contemplative plus élevée. L'adoption d'un genre de vie si austère et si peu en harmonie avec les goûts et les besoins de la généralité des humains devait être entièrement libre. En fait, la réclusion religieuse ne fut imposée que dans des cas extrêmement rares. Les statuts de l'ordre de Sempringham, qui possédait des monastères doubles, ordonnaient que si un frère était convaincu d'avoir failli à son vœu de chasteté en péchant avec une religieuse du même ordre, il devait être dépouillé de l'habit religieux et expulsé du monastère, tandis que sa complice, j)ro/)ter vitandam ordinis scandalum, serait condamnée à être enfermée jusqu'à la fin de ses jours da;ns une maisonnette située à quelque distance des bâtiments claustraux, injra curtem monialium (i).
L'histoire d'une aventurière du XV* siècle nous fournit un exemple concret de réclusion forcée. Jugée coupable d'adultère, de vol et d'assassinat. Renée de Vendômois fut condamnée par un arrêt du'parlement de Paris en date du 20 mars 1485 (vieux style) à faire reconstruire de ses propres deniers, et telle qu'elle était anciennement, une petite maison joignant l'église du cimetière des Innocents et à y être recluse pour y demeurer perpétuellement, vivant du reste de ses biens et d'aumônes (a). Ici la réclusion religieuse se confond avec la réclusion judiciaire et pénale.
dans le Register of Edmond Lacy (éd. Parrt, p. 34-35), l'enquête prescrite par l'évêque « in forma juris » pour l'admission à la réclusion de Marguerite Shipster (aS août i4i8).
(i) Scripta de fratribus de Sempringham, a8 (Dc6dai<e, Monast. Anglic, éd. de i846, VII, p. xliii*). Cf. Ailred de Rievaulx, De sanctimoniali de Wattun (P. L., CXGV, 789 s.).
(3) Marquis de Rochambeau, Renée de Vendômois la Recluse (Revue histo~ rique et archéologique du Maine, X, 1881, p. 16). Le procès-verbal de la mise en cellule de Renée, dressé par le greffier du Parlement, a été
L'autorisation de l'évêque el, pour les religieux, celle du supérieur régulier, était requise pour procéder canoniqûement à une réclusion (j). Grimlaïc va même jusqu'à exiger, si le candidat est un régulier, la consultation de « tous les frères du monastère (a) ».
Eh règle générale, c'est aussi l'évêque qui bénira le reclus ou la recluse, mais, dans de nombreux cas, dn voit le droit de bénédiction dévolu à un prélat, à un abbé, ou même à un simple prêtre séculier (3).
On possède un bon nombre d'Ordines ad reclasum faciendum et aussi, en dehors de ces textes liturgiques, quelques autres qui décrivent cette cérémonie d'une manière plus ou moins détaillée. Notons toutefois que ladite cérémonie n'est signalée dans aucun des pontificaux antérieurs au XP siècle dont Max J. Metzger a fait le dépouillement (4).
Les rites de la réclusion nous sont présentés dans un fragment de pontifical du XIP siècle publié par H. A. Wilson (5), ainsi que dans un rituel de Soissons datant de l'épiscopat de Nevelon de Ghérisy, qui fut sacré en 1176. Martène a donné
publié (d'après Arch. nat. X 2 a 5i) par A. Toetet, dans une note de son édition du Journal d'un Bourgeois de Paris (Paris, 1881, p. 366).
(i) Conc. de Francfort (794), can. 12; Constitationes Portuenses (1117), XXXI, éd. E. Amort, Veius disciplina canonicorum, Venetiis, 17/17, p- 354 ; Inquisitiones..,faciendae (Wilkins, Concilia Maj. Britanniae, Londini, 1787, I, p. 628).
(2) Régula, i5, col. BgS.
(3) Hartmann, Vita Wiboradae, 11, i5 (BolL, Mai, I, 292); Vita Simeonis, iir, i5 (BolL, Jun., I, 89); Gésaire d'Heistbrbagh, Dial., tv, 89; Vita B. luettae, xiv, 42, xxi, 60 (BolL, Janv., II, i53, 157); Gribilaïc, Régula, i5; Rituel de Soissons publié par Martène (Voir ci-après); Servitium includendorum du Sarum Missal, éd. citée ci-après, p. 87* ; Owen et Bla- KEWAT, A Hislory of Shrewsbury, London, 1825, II, p. 476.
(4) M. J. Metzger, Zwei karoUngische Pontificalîen vom Oierrhein {Freiburger theol. Studien, XVII), Freib. i. Br., 1914, p. 44 s.
(5) Ms. Brit. Mus. Gott. Vespas. D. XV, fol. 6i-65, éd. H. A. Wilson, The Pontifical of Magdalen Collège (H. Bradsh. Soc), London, 1910. Append., p. 243-244 [Pont. Vesp.]. Cf. R. M. Clat, Op. cit., p. 94.
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dés extraits de ce dernier texte (i). Les constitutions du prieur Gérard (1278) nous font connaître le rituel suivi dans l'ordre des Gamaldules (2), Le manuscrit qu'on désigne communément du nom de pontifical de Bainbridge et que Henderson et d'autres ont daté du XVP siècle parce que Bainbridge, archevêque d'York, mort en i5i4i s'en est servi, est en réalité du XlII'^siècle. Ce pontifical contient un Ordo incladendi Jamulam Dei assez^ développé (3).
Les pontificaux anglais du XIV* et du XV^ siècle où nous avons trouvé le formulaire de la bénédiction des reclus sont les suivants :
1° Pontifical de la bibliothèque capitulaire d'Exeter (XIV siècle), dont s'est servi plus tard Edmond Lacy (f i455), évêque d'Exeter, puis de Hereford [Pont. Lacy] (4).
2«> Ms. Lansd. 4i5 du British Muséum (XIV ou XV' siècle). Fol. 76^-78'' : Ordo ad recludendum redusum [Pont. Lansd.].
S' Ms. 79 de Corpus Ghristi Collège de Cambridge. Pontifical de Richard Clifford, évêque de Worces ter (1402-1407), puis de Londres (1407-1421). Fol. lxiii : Ad recludendum redusum [Pont. Clifford].
4" Ms. B. II. 9 de Trinity Collège, Cambridge; fol. xcviii, et Ms. Add. 6167 du British Muséum; fol. 27''-6i*' : Ordo redudendi virum seu muUerem anackoritam, double exem-
(i) Maatène, De antiq. eccl. ritibus, II, n, p. 178 [Rit. Soissons].
(2) Cap. 19 : De eremita recluso et ejas reclasione, chez Mittarelli et GosTETiom, Annales camaldalenses, Venetiis, 1755-1773, tJ^i, col. aa3-aa5, et chez Haeften, Disq. mon., I, yiii, p. 82 [Rit. C'amald.]. Voir aussi les chap. 6, 7 et 16 du deuxième texte des mêmes constitutions chez Mittarelli et GosTEDONi, col. 233 s.
(3) Liber Pontificalis Chr. Bainbridge, éd. W. G. Hekoersoit (Surtees Society, 61), Durham et London, 1875, p. 8i-86 [Pont. Bain.]. Sur la date de ce pontifical, voir W. H. Frère, Pontifical Services illustrated from Miniatures of the XV"' et XVI"^ Cent. I (Alcuin Club Collections, m), London, 1901, p. io4, et Horae Eboracenses, éd. Chr. Wordsworxh (Surtees Soc, 182), Durham et London, 1920, p. xni et xlï. ,
(4) Liber pontificalis Edm. Lacy, Exeter, 1847, p. i3i-i37.
plaire du pontifical de Henry Chichele (ou Chiclieley), archevêque de Gantorbéry ( 1 4 1 4- 1 443) [Pont. Chichele] .
5° Ms. Mm. III. ai de l'Université de Cambridge. Pontifical de John Russell, évêque de Lincoln (f i494)- Fol. iSS'* : Anachoritarum inclusio [Pont. Russell]..
6° Ms. Vesp. D. i (XV* siècle) du British Muséum, contenant seulement la partie chantée du rituel (fol. 8k*-87'').
Le formulaire du servitinm includendorum se trouve également dans les manuscrits du XV* siècle et dans les éditions imprimées du Manuale ad usum Sarum. Citons le Ms. Harl. 873 du Brit. Mus. (fol. iS^'-aô*), le Ms. 47 de St. John's Collège, Oxford (fol. 121'') (i) et les éditions de i5o6 [Manuale Sar. i206] (2), de i5i6, de i543, etc.
Pour les Pays-Bas et l'Allemagne, Jean Busch (f vers i48o), l'auteur du Liber de rejormatione monasteriorum [Liber rejorm.], nous a laissé de précieux détails, notamment sur les rites de la projessio inclasionis à Hildesheim au XV* siècle (3).
Grégoire de Tours a décrit très brièvement l'entrée en réclusion d'une moniale de Sainte-Croix de Poitiers au VI« siècle. Les vierges se rassemblent au chant des psaumes ; on allume des lampes. Radegonde conduit par la main jusqu'à sa cellule celle qu'on va y enfermer. Toutes les soeurs les accompagnent, et chacune^ d'elles donne le baiser d'adieu à la recluse. Quand elle est entrée, on obstrue la porte de sa cellule (4).
Les Ordines postérieurs nous font connaître tout le détail
(ï) Le servitium includendorum contenu dans ce dernier manuscrit a été édité par W. G. Henderson, en appendice au Manuale et processionale ad usum insignis ecclesiae Eboracensis (Surtees Soc. 63). Durham et London, 1875, p. io8*-io9*.
(a) Le texte du Manuale ad usum Sarum de i5o6 a été également publié par Henderson, Manuale, p. 38*-4i*.
(3) Liber de réf. mon., ii, ka, éd. Karl Grube, 1886, p. 656 s.
(4) Hist. Franc, vi, 29, éd. Arndt, p. 268.