CHAPITRE V
Vie matérielle
LA maisonnette du reclus et surtout celle de la recluse était généralement attenante à une église ou aune chapelle, et, comme anciennement les églises étaient souvent entourées d'un cimetière, beaucoup de reclus voisinèrent avec les morts (i). La recluserie de Téglise des Innocents, à, Paris, contiguë au cimetière de ce nom, abrita, au XV* siècle, un certain nombre de recluses célèbres, Alice La Bougrotte, Renée de Vendômois et Jeanne La Voirière ou La Verrière (a). Les cryptes furent plus rarement utilisées comme lieu de réclusion (3).
Les portes des villes, les édicules construits sur les ponts abritèrent des recluses (4). Six portes de Toulouse furent
(i) Registre de Jean de Grandisson, éd. F. G. Hihgerston-Raitdolph, London, 1894-99, II, p. 653.
(2) RocHAMBEAU, Art. cUé, p. 16, 27, 28-29; E. VioLLET-LE-Duc, Dictioïinaire raisonné de l'architecture française, art. Reclasoîr; Jagqtjes du Breuil, Théâtre des antiquités de Paris, Paris, 1628, p. 836. — L'épitaphe de la recluse Alice La Bougrotte, composée par ordre de Louis XI, a été reproduite par HÉLTOT, Hist. des ordres monastiques (Paris, 172 1, II, p. 295).
(3) Grégoire de Tours, Hist. Franc, vin, 34 (P. L., LXXI, 474).
(4) R. G. Taxlor, Index monastîeas : àbbeys...formerly in the Diocèse of
ainsi occupées. Une autre femme logeait dans un réduit sur un pont de la Garonne (i). La ville de Saint-Flour entretint une recluse qui logeait sur le pont Sainte-Christine, et lorsque la titulaire mourait, il se présentait toujours une remplaçante (a). En loaS, Siméon, sicilien de naissance, s'enferma dans un caveau de la célèbre Porta Nigra, à Trêves, monument connu de tous ceux qui ont visité la cité mosellane (3). Enfin de simples grottes servirent parfois d'asile aux anachorètes (4).
Le moine clunisien Gilbert se retira dans une grotte étroite, « petite Ségor, écrit Pierre le Vénérable, où il vivait à l'abri du feu de Sodome, c'est-à-dire des maléfices du siècle (5). » Ce lieu, qui pouvait à peine contenir une seule personne (uiïc unius hominis capax), avait tout l'aspect d'un sépulcre. Le réduit où Gerlac de Fauquemont se retirait la nuit avait aussi l'apparence d'un tombeau. Une pouvait s'y allonger complètement. Quand il était sur le dos, ses genoux touchaient la paroi supérieure (6). Étant prêtre, il avait d'ailleurs un petit oratoire, où il célébrait la messe et où il se tenait le jour et une partie de la nuit en prière. .
L'oratoire d'un reclusoir'était tantôt un^etit local commu-
Norwich, London, 182 1, p. Xrv; The Scale of Perfection, éd. E. Underhill, p. XLVii; L. Schmitz-Kallenberg, Monasticon Westfaliae, p, 35.
(i) Guillaume de Castel, Mémoires de l'histoire du Languedoc, Toulouse, i633, 1. II, p. 191.
(2) M. BouDET, Pp. cit.
(3) Vita Simeonis, iii,"i5 (Boll. I juin, 89).
(4) S. Grégoire le Grand, DiaL, m, 16 (P. L., LXXVII, 257); Osbern, Vita Dunstani, i3, éd. citée, p. 83 ; Pierre le Vénérable, Op. cit., col. 96 ; Vita S. Odonis àbbatis, aS (Mabillon, Acta Sanct. O. S. B., VII, 157); Guillaume de Malmesburt, Gesta reg. Angliae, m, 282, éd. Stubbs, II, pi 336. Sur le mot spelaeum, employé par plusieurs biographes de reclus, voir Paul Scheuermeier, Einige Bezeichnungen fiir den Begriff Hôhle in den romanischen Alpendialekten (Beihefte zur Zeitsch.f. rom. Philologie, Heft 69, Halle, 1920, p. 24).
(5) Loc. cit.
(6) Vita Gerlaci, 3 (Boll. jan. I, 3ii). Cf. Osbern, Vita Dunstani, loc. cit.
nîquant avec la cellule du solitaire, tantôt un coin ou un retrait de la pièce unique où il était confiné, spécialement réservé, ainsi que dans les cellules des chartreux, à la célébration des offices et des exercices de piété (i). On a vu que les reclusoirs de femmes eux-mêmes étaient pourvus d'un autel. Une recluse, amie de la Vénérable Ida de Louvain (f i3oo), conservait sur son autel le Saint-Sacrement qu'un prêtre lui avait confié (in corporali reverenter involutum, et in altari, quod ad hoc ipsa construxerat... honoriftce collocatum) (2).
Certaines constitutions de chanoines réguliers écrites en II 17 recommandaient de disposer les cellules des reclus tout autour d'une église construite à l'écart (3).
La règle bavaroise voulait que la demeure du reclus fût en pierre et qu'elle mesurât dix pieds de long sur dix pieds de large (4).
L'abbaye de Westminster fournissait des fagots à ses reclus (5). La Vie de Sainte Liutburge nous apprend que la sainte faisait du feu dans sa cellule, mais ce feu lui servait à préparer des teintures (6). Plusieurs hagiographes disent expressément que les solitaires passaient l'hiver sans feu (7).
Assez souvent deux, trois reclus, ou même un plus grand
(1) Grimlaïc, Régula, 16, 2k; Pierre Damien, Vita Romualdi, 69 (P. L., CXLIV, ioo5); Ailred de Rievadlx, De vit. erem., 34, 38, 39. (3) Vita Idae, II, ii, 7 (Boll., Apr., II, 17a).
(3) Constit. Portiienses, ch. 3i (éd. Amort., Vêtus discipL, p. 354).
(4) Ordo inclusoram (Haeften, Op. cit., p. 83). — On trouvera des vues ou des plans de reclusoirs dans les publications suivantes : Dom Piolin, art. cité, p. 463, 465; R. M. Clat, op. cit., pi. 26, 27, 28, 29; W. H. Frère, Pontifical Services illustrated from Miniatures of the XV'^ and XVI"" cent., 1901, pi. VI, fig. 18; Ghr. Wordsworth et Littelhales, The old Service Books of the Church of England, London, 1904, pi. 28.
(5) Pearcé, Op. cit., p. 32, ii5, i45.
(6) Vita Liutbirgae, 23 (M. G., Script., IV, i63).
(7) Vita Findani, 19, éd. citée, p. 5o6; Etnwik., Fita Wilburgis, x, 32, éd. citée, 235; Marienwérder, Vita Dorotheae, iv, 96, éd. citée, 54o; Ordo inclusoram, éd. Haeften, p. 83.
go LES RECLUS
nombre vivaient côte à côte, mais chacun dans sa propre cellule. Les' cellules communiquaient entre elles par une fenêtre, en sorte que le solitaire pouvait conférer par cette ouverture avec son voisin sur des sujets d'édification (i). On a même vu un reclus et une recluse vivre dans deux cellules voisines. Une certaine Christine résida quatre ans dans une cellule contiguë à celle qu'occupait Roger, moine de l'abbaye de St Alban's devenu anachorète, et le chroniqueur du monastère note que Roger dispensa ses enseignements à sa voisine sans qu'il lui arrivât de la voir une seule fois (a). Ce n'est pas là un fait unique. Attiré par la réputation de sainteté d'un certain Hervé, qui s'était fait enfermer, au XI" siècle, près de l'église de Saint-Eutrope à Chalonnes, dans l'Anjou, Eve, anglaise de naissance/ passa la Manche pour venir se mettre sous sa direction (3), et s'astreindre au même genre de vie que son directeur. Dans un- rhytkmus sur cette recluse écrit par Hilaire, disciple d'Abélard, on lit :
Ibi vixit Eva diu cum Herveo socio Qui haec audis ad hanc vocem te turbari sentie. Fuge, frater, suspicari, non sit haec suspicio : Non in mundo sed in Ghristo fuit haec dilectio (4).
(i) Gmmlaïc, Régula, i6, 17, six (duo vel très). Salomé et Judith à Oberalteich; Ivette de Huy et Agnès. Les recluses de VAncren Riwle, étaient au nombre de trois. Quatre recluses réunies à Strasbourg en i3o5 (Pfle- GER, art. cité, p. 5o5). Une recluserie dépendant de l'abbaye de St Alban's fut fondée à Sopwell pour treize inclusae (Gesta abbatum mon. Sancti Albani, I, 81). Voir en outre : De rébus alsaticis, loc. cit., A. Dïjrtvaechter, Op. cit., p. 198, Endres, Op. cit., p. 7.
(2) Gesta abbatum monast. Sancti Albani, I, 97-98.
(3) « Eva quidem nota fuit in Anglorum partibus — Locum bonum et famosum cui nomen Clintonia » (Hilaire, Eve virginis epicedium, éd. J. J. Ghampoluon-Fige ic, Hilarii versus et ludi, Lutetiae Parisiorum, i838, p. 2-3. Clintonia est introuvable en Angleterre. C'est, sans doute, Wintonia (Winchester) qui convient ici.
(ti) Hilaire, loc. cit.
De leur côté, les auteurs de l'Histoire littéraire de la France font, au sujet de ces deux solitaires, la réflexion suivante : (( Il fallait sans doute que ces deux personnes de différent sexe eussent pris les précautions convenables pour se mettre à l'abri de tout soupçon, puisque GeoflFroi de Vendôme, si zélé, comme l'on sait, pour les Jsonnes règles, n'a fait aucun reproche là-dessus à Hervé dans les lettres qu'il lui écrivit (i). ))
Les trois recluses pour lesquelles fut composée VAncren Riwle disposaient d'un parloir avec lequel elles communiquaient par une fenëstrelle (2). Chaque cellule avait, en outre, deux petites ouvertures dont l'une donnait sur l'intérieur de l'église (3). Cet hagioscope permettait de voir l'autel, sans être vu du public, de suivre la messe et les offices, et c'est par là que les reclus non prêtres et les recluses offraient leurs oblalions au saint Sacrifice et recevaient la sainte communion (4). Là règle bavaroise mentionne aussi trois fenêtres :
unam contra chorum, par quam Corpus Ghristi accipiat, alteram in opposito, per quam victum recipiat^ tertiam unde lucem habeat, quae semper débet esse clausa vitro vel cornu (5).
Beaucoup de reclusoirs n'eurent qu'une autre ouverture, en dehors de l'hagioscope.
Il n'était pas rare qu'une pièce de terre, jardinet ou verger, fût jointe à l'habitation (6).
(i) Hist. litt. de la France, XII, p. 25a. Gkoffroi, Epist. 4? (à Hervé et à Eve), Epist. Ag et 5o (à Hervé). Les Bénédictins font, par ailleurs, allusion ici à la lettre célèbre de Geoffroi à Robert d'Arbrissel.
(2) Ancren Riwle, p. 4o, 5o, 54.
(3) Ancren Riwle, p. 53, 54.
(4) Gmmlaïc, Régula, 16, col. 594; Ancren Riwle, p. 54-
(5) Haeften, p. 83.
(6) GaÉGonus de Tours, De gloria confessoram, >3 ; Vitae Pair., 19 ; Grim- LAïe, Régula, 16 ; Baliue et Lelaidibr, Cartulaire ou histoire diplomatique de S. Dominique, Paris [1894], II, p. 223; L. Pfleger, art. cité, p. 5o4.
ga LES RECLUS
Le mobilier était des plus sommaires. Quelques planches en guisè de lit ou, plus communément, une natte pour s'étendre, quelques heures chaque nuit, à la manière des anciens ermites orientaux (i). Comme ustensiles, trois objets sont mentionnés : une cruche, un hanap et un gobelet (2).
Lupicien recevait l'eau par une canalisation (3).
Le mépris des soins corporels était poussé assez loin. L'Anglais S. Cuthbert de Lindisfarne et l'Irlandais S. Fintan de Rheinau, de même que sainte Wilbirgis de Saint-Flgrian, s'abstinrent complètement de l'usage des bains (4)li'Ancren Riwle dit au contraire : « Vous vous laverez toutes les fois que cela sera nécessaire et aussi souvent que vous voudrez (5). » Le continental Grimlaïc, plus ancien de plusieurs siècles, avait déjà prescrit que chaque ceUule occupée par un prêtre contînt un cuvier (dolium) pour qu'il pût s'y baigner quoties expedit (6). .
Sainte Dorothée de Kwidzyn refusait de se laver même le visage et la tête ; mais, en hiver, il lui arrivait de plonger par mortification un pied ou les deux pieds, une main ou les deux mains dans l'eau glacée et même de s'immerger jusqu'à mi-corps (7). Sainte Wiborade prenait trois bains par
(i) AiLBED, De vîta erem.it., ik, i5, 24; Vita Liutbirgae, 24, p. i63 ; Marianus Scottds, Chronicon, a. d. io58; Pierre le Vénérable, Op. cit., col. 98.
(2) « Olla, nappa, ciphus » (Haefteh, p. 83).
(3) Grégoire de Tours, Vitae Patr., i3.
(4) « Aliquando etiam calceatus in Pascha, non nisi -post annum, redeunte Paschae tempore, propter lavationem pedum, quae in Coena Domini fieri solet, se discalceare [dicitur] » (Bédé, Vita Cuthherti, 18 : P. L., XCIV, 758); « Balnei lenitatem devitans » (Vita Findani, i4, p. 5o6); « NuUis etiam balneis est perfusa » (Etwick, Vita Wilbnrgis, ix, 38, éd. Pez, p. 234).
(5) Ëd. MoRTON, i853, p. 433. ' 1
(6) Grimlaïc, Régula, 4i, col. 642.
(7) Vita Dorotheae, i, 26, rv, 96, éd. citée, p. 607, 54o. J'ai étudié cette dernière pratique de mortification dans La mortification par les bains /roids (Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétiennes, IV, 1914,
VIE MATERIELLE QD
an, {( non tamen sine licentia ahbatis sni (i) », c'est-à-dire avec rautorisation de l'abbé de Saint-Gall.
Lés recluses de VAncren Riwle se faisaient tondre et saigner quatre fois par an, et plus souvent s'il était nécessaire (2). Les hommes durent se conformer (quant au port de la barbe et à la chevelure) aux us de leurs confrères de l'érémitisme au grand air, qui refusaient de se faire tondre ou raser par pénitence (3).
Il ne semble pas que le manque d'hygiène ait compromis la longévité des habitants des recluseries. Parmi ceux et celles que nous avons étudiés, nous en trouvons cinq qui vécurent plus de vingt ans en réclusage (4), trois plus de 3o ans (5), cinq plus de 4o ans (6). Kerhilde, recluse de Saint-Gall, resta enfermée 56 ans (7). Mais le record appartient, ce semble, à Agnès Durocher, fille d'un riche bourgeois de Paris, qui demeura claquemurée jusqu'à sa mort, pendant 80 ans (de i4o3 à i483), dans un réduit de la paroisse Sainte-Opportune (8).
Nous indiquerons dans un autre chapitre ce qui, relativement au vêtement et a l'alimentation, dénote des recherches plus raffinées de mortification ; faisons connaître ici ce qui était d'observance commune. En vertu d'un principe admis
p. 96-108), étude publiée avec des remaniements dans Dévotions et pratiques ascétiques, p. i55-i74, et dans Devotional and Ascetic Practices, p. 169-178. (i) Hepidahn, Vita Wiboradae, m, 20 (Boll., Mai, I, 3o4).
(2) Ancren Riwle, p. 819.
(3) « Sed in jejuniis capillos et barbam crescere permittimus urt habitum penitentium repraesentemus » (Sigard de Grémohe, Mitrale, 11, i : P. L., CCXIII, 59). Cf. supra, l" part., ch. III).
(4) Fintan, Rachilde, Léobard, Rainer, Marguerite de Luscben.
(5) Eusèbe, Hazeka, Gotelinde.
(6) Cybard, Drogon de Sebourg, Basolus, Gemma de Sulmona, Alice La Bougrotte.
(7) Ekkehard IV, Casus S. Galli, 6 (M. G., Script., II, 117).
(8) M. DE Sai^te-Foix, Essais sur Paris, 1. 1", cité par J. de La Marti- HiÈRE, pp. cit., p. 182.
94 l'Es REGLUS
depuis l'antiquité chrétienne, les ascètes dignes de ce nom ne devaient pas porter des sous-vêtements de toile (i). Les reclus restèrent fidèles à cette vieille tradition (a). L'Ancren Riwle, remarquable par sa douceur, maintient le principe; elle accorde tout au plus l'usage de chemises de toile grossière (3). La.chemise devait être de laine, comme la tunique extérieure. L'hiver, on pouvait se couvrir d'une pelisse (4). La règle de Bavière prescrit de garder la tunique et la cape même la nuit (5). Jean Busch dit qu'en Saxe, au XV^ siècle, si la couleur de la tunique des recluses variait suivant l'ordre sous la protection duquel elles s'étaient placées, le voile était toujours invariablement noir (6).
L'usage des guêtres était interdit aux reclus camaldules (7). Grimlaïc permet l'usage des Jemoraîia surtout dans l'exercice du ministère de Fautel (8). Les bas et les chaussures étaient en général permis par les règles (9), mais, comme on le verra dans un autre chapitre, beaucoup se condamnèrent par mortification à la gymnopodie.
(i) Voir G. G. GoDLTOiî, dans Modem Langaage Review, XVII, 1922, p. 70.
(3) « A lineis vestibus omnino abstinere... debeas et laneis atque pelliceis indumentis contentus esse » (Bernard des Portes, Ep. 3 : P. L., CLIII, 894). Cf. supra, 1" part., fin du ch. III.
(3) Ancren Riwlej p. 317. Les recluses de Saint-Reinold de Cologne, au XV' siècle (voir TAppendice) portaient une « camisea linea médiocriter grossa ».
(4) Vita B.Rainerii, 2 (BoU., Apr., II, 61); Ailred, De vita eremit., ao;col. i456.
(5) Lqc. cit. L'A. R. recommande aux recluses de dt>rmir vêtues et de se ceindre d'une ceinture (p. 817).
(6) Liber de reform., ii, 42, 43.
(7) Haefteh, p. 82 .
(8) Régula, 49, col. 64i.
(9) Berhard des Portes, loc. cit.; Ailred, loc. cit. On lit dans l'A. R. (p. 3i8) : « En été, il vous sera loisible d'aller et de demeurer nu-pieds et de porter des pantalons sans dessus de pieds (uaumpez, en aingl. mod. wamps), et vous pourrez les garder la nuit. Une femme peut très bien porter des pantalons de crin très serrés, descendant jusqu'aux pieds et serrés au bas. »
VIE MATÉRIELLE gb
Sauf exceptions, le reclus de monastère recevait de la cuisine commune la même nourriture que les cénobites (i). La règle bavaroise n^accorde l'usage du lait que le dimanche et aux principales fêtes (2). Bernard des Portes prescrit à son correspondant Rainaud de s'abstenir de vin, sauf en cas de maladie, les jours de saignée et les jours de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, ainsi qu'aux octaves de ces fêtes. Mais ces jours-là même, le vin devait être coupé d'eau (3). Le même auteur permet de manger de la viande en cas de maladie grave, tolérance que VAncren Riwle à^met aussi dans le même cas (4). Les jours de l'année spécialement destinés à la pénitence, le reclus camaldule prenait son repas nudis pedibus, assis par terre, ayant soiis les yeux un livre édifiant, « ut damfauces sumunt subsidium corporis, oculi quoque percipiant cibaria mentis (5) ».
Quelles étaient les occupations de ces prisonniers volontaires? Ceux qui avaient un jardinet le cultivaient (6). Pierre le Vénérable encourage Gilbert, qui en était privé, à travailler de la plume puisqu'il ne peut manier la bêche. Ainsi « il sèmera sur le parchemin la parole divine dont il deviendra le silencieux missionnaire (7) » . Quand ses yeux seront fatigués, qu'il fabrique au tour divers objets usuels, par exemple de ces mesures de vin appelées « justices » dans les
(i) Bernard des Portes, Op. cit., col. 894 ; The Monastery of Tallaght, éd. E. J. GwTNN et W. J. Purton (Proceedings of the Roy. Irish Academy, XXIX, sect. G, 191 1, p. 169).
(2) Loc. cit.
(3) Col. 895.
(4) A. R.,- p. 3i3. — En principe, la viande n'était pas interdite aux recluses de Saint-Reinold, à Cologne, mais les jours où l'usage en était permis étaient en somme peu nombreux (voir l'Appendice).
(5) Seconde constitution du prieur Gérard, i6 (Mittarelli, Annales Camaldulenses, t. VI, a' part.; col. a36).
(6) Grégoire de Tours, De gloria Confes., aS.
(7) Pierre le Vénérable, Op. cit., col. 97.
96 LES BECLUS
monastères (1), ou bien qu'il tresse des corbeilles ou des nattes à la manière des anciens Pères du désert (2).
Hardouin, le reclus de Fontenelle, enseigna l'écriture et le calcul auxalumni de l'abbaye, et il copia aussi beaucoup de livres pour la bibliothèque (3). De nombreux reclus furent des scribes diligents. On possède Tantiphonaire d'Hartker, et la bibliothèque de Vienne (Autriche) conserve un beau codex des Épîtres de S. Paul de la main de Marianus Scottus de Ratisbonne (4). Dans les dernières lignes du manuscrit, Marianus nous apprend qu'il l'écrivit pour ses frères, les pèregrini, et l'on sait par ailleurs qu'il copia des psautiers portatifs pour des veuves indigentes et d'autres livres liturgiques pour les clercs pauvres (5). La bibliothèque de Jésus Collège à Oxford possède un volumineux recueil de textes religieux en gallois, comprenant notamment une traduction en cette langue de V Elacidarium. Ce manuscrit est appelé le livre de l'Anachorète de Llanddew^i Brefi, du nom du lieu où il fut écrit en i,346 (6).
On trouve, non seulement des copistes, mais plusieurs auteurs parmi les reclus. Rappelons les noms de Dungal de Saint-Denis, de Marianus le chroniqueur, d'Honorias Augustodunensis et le reclus de MoUiens. Deux littératures européennes comptent parmi leurs plus anciens monuments des ouvrages composés par des recluses. Eve de Saint-Martin de Liège est considérée comme le plus ancien écrivain de Wallonie (7) et Ava de Gôltweig est donnée comme la plus
(1) Col. 98. Voir Du Gange, aux mots : 3 justifia et 2 juste. (3) Grégoike de TotiRS, Vitae Patr., 20.
(3) Gesta ahhat. Fontanel. (M. G. Script., II, 392).
(4) Ms. 1247 de la Bibl. de Vienne. Voir mon Répertoire des fac-similés des manuscrits irlandais, 3* partie (Revue celtique, Î.XXVIII, 1920, p. 5).
(5) Vita B. Mariani, 2 (BoU., Febr., III, 367).
(6) Édité par J. Morris Jones et Sir John Rhts dans la collection des Anecdota Oxoniensia (Mediaeval and Modem Sieries, VI, Oxford, 1894).
(7) Joseph Demarteau, La première auteur wallonne; la B" Eve de Saint- Martin, Liège, i8q6.
ancienne femme poète de la littérature .allemande (i). La devise de Thomas à Kempis : In omnibus requiem quaesivi et nusquaminveninisiineenhôcksken meteen boeeksken conviendrait donc bien à ces infatigables scribes ou écrivains reclus dans l'étroite existence desquels le livre à écrire ou le livre à lire tenait une si grande place (2).
Parmi les femmes, les travaux manuels eurent la préférence. Liutburge fut teinturière (3), Hildeburge de Pontoise faisait, les vêtements de l'abbé et des religieux du moutier Saint-Martin (4). D'autres avaient pour occupation de faire ou de réparer des ornements d'église (5).
L'Ancren Riwle défend à ses recluses de tenir boutique (6). La plupart des solitaires ne retiraient probablement aucun profit pécuniaire de leurs travaux manuels ou intellectuels. Ceux qui étaient domiciliés dans les monastères étaient entretenus par la communauté (7). Les reclus séculiers vivaient soit de leurs revenus personnels, soit de fondations pieuses ou d'aumônes journalières. Des gens charitables, des chapitres, des corporations se firent patrons de reclus et de recluses et pourvurent à leur entretien (8). On trouve dans les testa-
(1) Abolf Langguth, Untersuschungen ûber die Gedichte der Ava,- Budapest, 1880.
(2) Bernard des Portes dit au reclus Rainaud : « Libris qui tibi accommodabuntur omnem diligentiam adhibe ne vel fumo vel pulvere vel alia qualibet sorde maculentur » (Op. cit., col. 897).
(3) Vita Liuibîrgae, loc. cit.
(4) Vita Hildéburgis, 5. ^
(5) Ancren Riwle, p. 3i8. Richard, évêqfte àe Chichester, recommande de ne confier la garde des ornements d'église aux recluses qu'en cas de nécessité, et, en ce cas, la transmission des vêtements par la fenêtre se fera de telle sorte que les recluses ne se laissent pas apercevoir (Statuta, Maksi, XXIII, 714).
(6) Ancren Riwle, p. 317.
(7) Grégoire DE Tours, Vitae Pair., XI, 2, éd. Krusgh, p. 710.
(8) RuoTGERUS, Vita Branonis colon., 33 (P. L., CXXXIV, 964); Vita S. Hedwigis, 6 (éd. G. A. Stenzel, Scriptores rerum Silesiacarum, Breslau,
g8 LES RECLUS
ments des legs en leur faveur (i), et des indulgences furent accordées par des évêques aux personnes qui leur faisaient l'aumône (2).
1889, II, 3i); Vita Annae ducissae Silesiae (ibid., II, 129); Césairb d'HeistERBACH, VI, 5; Ancren Riwle, p. i44. Cf. Guigde, Recherches sur les recluseries de Lyon, p. 8.
(i) Éd. Lewes Cutts, Scènes and Characters of the Middle Ages, p. laB s. ; J. DE La. Martinière, Op. cit., p. i8i.
(2) Wykeham's Register, éd. T. F. Kirbt, London, 1899 (£famps/iire jRecord Soc), II, p. 122-123 (document daté du a nov. iSyo).