CHAPITRE VI
Relations avec le monde extérieur
LES solitaires de stricte observance prenaient l'engagement de ne jamais quitter le lieu de leur retraite (i). Enterrés vivants dans leur cellule, ils étaient, à leur mort, inhumés dans lé sol même du local où ils s'étaient fait volontairement et solennellement enfermer (a). Quelquesuns y creusaient eux-mêmes leur propre fosse (3). La cellule rendue vacante ne tardait pas à recevoir un nouvel occupant (4).
Certains anachorètes ne voulaient voir personne et refusaient de se laisser voir par personne (5). Tel Léonien d'Au-
(i) Conc. in Trallo, can. Ai (Mawsi, X, 968); Ghimlaïc, Régula, 69, col. 662 ; Grégoire de Tours, De gloria Confes., 86 ; Stat. incl. S. BeinoÙi (en Appendice).
(2) C'est ce qui arriva pour Ânimchad, Arnanus, Aibert, Gerlac de Fauqpiemont, Pauline, Judith et Salomé.
(3) Ordo inclusomm, Haeften, p. 83; Ancren Riwle, p. 87.
(4) Mamarcs Scottds, ' Chronicon (P. L., CXLVII, 785). Cf. Révélations de l'Amour divin à Julienne de Norwich, recluse du XIV' siècle, trad. D. G. Meunier, Tours [1925], p.iix, Streber, art. cité, col. 635-636.
(5) « Tertium genus est anachoretarum qui jam coenobiàli conversatione perfecti semetipsos includunt in cellulis procul a conspectu hominum remotis nemini ad se praebentes accessum » (Hibernensis colleet. canon., xxxtx, 3 (éd. Wàssersghleben, Dîeirische Kanonensammlung, Leipzig, i885, p. 1A8).
tun (ï), tel Ebregîsile de Bourges (a). De passage dans cette dernière ville, S. Éloî alla rendre visite à Ebregisile dont on célébrait la sainteté de vie; mais celui-ci refusa net de se montrer à S. Éloi lui-même, avec qui il ne consentit à converser qu'à travers la vitre opaque de sa fenêtre (3). Le saint qui n'approuvait pas ce rigorisme exagéré prédit à Ebregisile qu'il serait bientôt obligé de sortir nialgré lui, ce qui ne tarda pas à arriver : S. Sulpice, évêque de Bourges, à qui il devait obéissance, l'envoya en mission spéciale auprès du roi Clovis II, qui résidait alors à Glichy (4).
On a des exemples de transferts de reclus sur l'ordre du supérieur ou avec son agrément. Léonien était passé de Vienne à Autun. Marianus le chroniqueur émigra de Fulda à Mayence . Wiborade et Woizlava changèrent également de cellule. Le cénobite passé à la réclusion pouvait rentrer dans son monastère d'origine avec l'autorisation de son supérieur (5).
Plus d'un qui avait fait élection du reclusage pour mener une vie de silence et de parfaite solitude se vit assiégé, au bout de quelque- temps, par des foules de visiteurs, attirés par le renom de sainteté de l'anachorète ou par les dons et pouvoirs extraordinaires que le public lui attribuait à tort ou à raison. On se pressait au guichet du solitaire pour lui faire de pieuses confidences et pour recevoir ses précieux avis (6). S'il était prêtre, on venait de très loin pour se con-
(i) Vita S. Eugendi, 5 (éd. Br. Kiiusch, p. i56).
(2) Vita S. Eligii, n, 3i* (éd. Br. Krdsch, M. G., Scr.rer. Merov.,Vf, p. 716). ;
(3) « Solummodo per fenestram et ipsam infecto vitro clausam ».
(4) Vita S. Sulpicii, 6 (éd. Br. Krusgh, M. G., Scr. rer. Merov., IV, p. 376):
(5) Martènb, De antiq. eccles. ritibus, n, a ; du même, Commentarius in reg. S. Benedicti, p. 44 ; Basedow, op. cit., p. 4. S- Bernard de Clairvaux écrit à Geoffroy, évêque de Chartres, pour lui demander de reprendre un reclus qui a quitté sa cellule irrégulièrement et qui désire y rentrer (Epist. 55 : P. L., CLXXXII, 160-161).
(6) Vita Columhani, i, 3 (éd." Krusch, M. G., Scr. rer. Merov., IV, 68-69);